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Madre América (II)
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
Notre Amérique encore, le Soleil au front, fait son apparition dans les déserts avec sa couronne de cités.

Et de tout ce poison, nous avons fait de la sève! Jamais, de tant de dissensions et de malheurs ne naquit un peuple plus précoce, plus généreux, plus vigoureux. Nous étions un cloaque, et devenons un creuset. Sur les hydres, nous jetons des fondations. Les piques d'Alvarado, nous les avons abattues avec nos locomotives. Sur les places où l'on brûlait l'hérétique, nous avons édifié des bibliothèques. Nous avons autant d'écoles que nous eûmes naguère de familiers du Saint-Office. Ce que nous n'avons pas fait, c'est ce que nous n'avons pas eu le temps de faire, occupés que nous étions à extirper de notre sang les impuretés que nous léguèrent nos pères. Des missions religieuses, et immorales, il ne reste que des murs décrépis sur lesquels apparaît l'oeil du hibou et passe, mélancolique, le lézard. Au milieu des races figées, des ruines des couvents et des chevaux des barbares, l'Américain nouveau s'est frayé un passage, et il invite la jeunesse du monde à planter sa tente sur ses terres. C'est le triomphe d'une poignée d'apôtres. Qu'importe que, pour avoir tenu le livre trop près de nos yeux, nous n'ayons pas su voir, en venant au monde comme peuples libres, que le gouvernement d'une patrie hybride et originale, pétrie d'Espagnols de tout poil et d'aborigènes farouches et terrorisés, sans compter ses éclaboussures d'Africains et de menceyes, devait rassembler, pour être naturel et fécond, la totalité des éléments qui, en une merveilleuse armée et conformément à la politique supérieure inscrite dans la Nature, se sont dressés pour la fonder? Qu'importent les joutes entre la ville universitaire et la campagne féodale? Qu'importe le mépris, nourri de conflits, du marquis servile pour l'artisan métis? Qu'importe le duel, sombre et opiniâtre, entre Antonio  de Nariño et saint Ignace  de Loyola?  Elle domine tout cela, et plante toujours plus haut son drapeau, notre Amérique majeure et inlassable. Elle conquiert tout, soleil après soleil, grâce au pouvoir de l'âme de la terre, harmonieuse et artistique, née de la musique et de la beauté de notre nature, qui prodigue son abondance à notre cœur, et à notre esprit la sérénité et l'élévation de ses sommets; grâce à l'inspiration séculaire par laquelle cette harmonie et cette grandeur ambiantes ont compensé le désordre et le perfide mélange de nos origines; grâce enfin à la liberté humanitaire et débordante, qui n'a rien de local, ni de racial, ni de sectaire, et s'est répandue, à peine éclose, sur nos républiques, pour s'en aller ensuite, épurée et affinée par les plus grands esprits du monde —liberté qui ne connaîtra peut-être meilleures assises chez nul autre peuple—, qu'un sceau ardent imprime sur mes lèvres des paroles prophétiques!—, que celles qu'on lui forge sur nos terres où aucune borne n'est opposée à l'entreprise honorable, au zèle sans calcul et à l'amitié sincère entre les hommes.

De cette Amérique empoisonnée et trouble, qui a surgi le front couronné d'épines et, à la bouche le verbe ardent comme la lave jaillissant en même temps que le sang de la poitrine au travers du bâillon mal rompu, nous sommes allés, à la force du bras, jusqu'à notre Amérique actuelle, héroïque et laborieuse à la fois, ouverte et vigilante, donnant un bras à Bolivar et l'autre à Herbert Spencer; une Amérique sans défiance puérile, ni confiance candide, qui invite sans crainte à la fortune de son foyer toutes les races du globe, consciente d'être l'Amérique de la défense de Buenos Aires commes de la résistance du Callao, l'Amérique du Cerro de las campanas et de la Nouvelle Troie. Et elle préférerait à son avenir, qui tend à équilibrer dans la paix et la liberté, sans appétit de loup ni préventions de sacristain, les désirs et les haines du monde, elle préférerait à cette grandiose mission le risque de s'émietter entre les mains de ses propres enfants, ou de se morceler au lieu de s'unir toujours davantage, ou encore mentir, pour des jalousies de voisinage, à ce qui est inscrit dans la faune, dans les astres et dans l'Histoire, ou suivre comme un troupeau le premier qui se proclamerait berger, ou aller par le monde comme une mendiante jusqu'à ce qu'on laisse choir dans sa soucoupe une richesse grosse de dangers?  Seules sont durables, et l'on doit s'en féliciter, la richesse que l'on se crée et la liberté que l'on conquiert de ses propres mains! Ceux qui ont peur de cela méconnaissent notre Amérique. Rivadavia, l'homme à la cravate perpétuellement blanche, a dit que nos pays se sauveraient: et nos pays se sont sauvés. Nous avons labouré la mer. Notre Amérique aussi édifie des palais, et elle rassemble l'excédent utile de l'univers opprimé; elle domine aussi la forêt, et lui apporte le livre et le journal, la municipalité et le chemin de fer; notre Amérique encore, le Soleil au front, fait son apparition dans les déserts avec sa couronne de cités. Et quand réapparaissent, dans cette crise de formation de nos peuples, les éléments qui les ont constitués, c'est le créole indépendant qui domine et se forge un avenir, et non l'indien servile qui porte les marques de la houssine et maintient l'étrier en y introduisant le pied de son maître, pour que ce dernier soit encore plus haut pour parader.

C'est pour cela que nous vivons ici, fiers de notre Amérique, pour la servir et l'honorer. Nous ne vivons certes pas comme de futurs esclaves, ni comme des villageois éblouis, mais résolus et aptes à contribuer à ce qu'elle soit estimée pour ses mérites, et respectée pour ses sacrifices; en effet, les guerres elles-mêmes que, par pure ignorance, lui reprochent ceux qui ne la connaissent point, sont les plus beaux fleurons de l'honneur de nos peuples, qui n'ont pas hésité à accélérer, avec le levain de leur sang, l'avance du progrès, et peuvent le front haut arborer les guerres comme autant de couronnes. C'est en vain,—privés comme nous le sommes du contact et du stimulant quotidien de nos luttes et de nos passions, qui arrivent jusqu'à nous, mais de si loin !, de la terre où nos fils ne peuvent grandir—, c'est en vain que ce pays avec sa magnificence nous convie, de même que la vie avec ses tentations, et le cceur avec ses faiblesses, à la tiédeur et à l'oubli. C'est là où il n'est point d'oubli, là où il n'est point de mort, que nous portons notre Amérique, comme un flambeau et une hostie; et pas plus l'intérêt corrupteur que certaines formes modernes de fanatisme ne pourront l'en extirper! Montrons donc notre âme telle qu'elle est à ces illustres messagers venus de nos patries, pour qu'ils voient combien elle est honnête et loyale, et que la juste admiration jointe à l'étude profitable et sincère des choses de l'étranger, étude faite sans lunettes de presbyte ni de myope, ne diminue pas en nous l'amour ardent, salutaire et sacré de ce qui est nôtre; et même pour notre bénéfice personnel, si tant est qu'on en puisse trouver avec une conscience privée de paix, nous ne saurions trahir ce que nous demandent la nature et l'humanité. Aussi, lorsque chacun d'entre eux se retrouvera sur les côtes que peut-être nous ne reverrons jamais, il pourra dire, fier de notre dignité, s'adressant à celle qui est notre maîtresse, notre espoir et notre guide:«Mère Amérique, là-bas, nous avons rencontré des frères! Mère Amérique, là-bas, tu as des enfants!».

(Discours que prononça Marti le 19 décembre 1889 à la Société Littéraire Hispano-américaine en l'honneur des délégués à la Conférence internationale américaine réunie à  Washington.)