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Pierre Verger : sa vision de Cuba
Par Julio Larramendi Traduit par Alain de Cullant
Il y a des siècles, quand une bonne partie du monde était inconnue pour l’Occident, la rédaction de livres de voyage était une coutume.
Illustration par : Adriana Arronte

Il y a des siècles, quand une bonne partie du monde était inconnue pour l’Occident, la rédaction de livres de voyage était une coutume, de véritables livres de bord ou cahiers de traversée des globe-trotters, curieux et attentifs à tout ce qu'ils observaient et éprouvaient. Certains de ces livres se sont convertis en paradigmes d'un genre qui a servi de base à des biographes, des romanciers et des historiens pour leurs propres créations littéraires. Marco Polo, Darwin, Colomb et de nombreux autres « découvreurs », chacun avec de propres visions et objectifs, nous ont légué leurs narrations.

 

À côté de ces textes, des peintres et des graveurs ont recréé ces lieux « exotiques » qu'ils visitaient. L'œuvre de certains peut être admirée dans des expositions, des catalogues et des livres d'art ; les gravures ont reçu une plus grande divulgation, d'abord avec la commercialisation de cahiers avec des petites collections et, ensuite, avec leurs reproductions dans des journaux et des revues.

 

La récente publication par la Bibliothèque Nationale de Cuba des reproductions fac-similées des gravures du français, bien que quasi inconnu dans sa patrie, Mialhe (Album pittoresque de l'île de Cuba) et de Landaluze (Us et coutumes de l'île de Cuba), montrent la valeur que nous donnons à ces expressions artistiques.

 

La présentation du daguerréotype, en 1838 dans l'Académie des Sciences de Paris, a ouvert un nouveau chemin et a donné un puissant outil à toutes les sphères de l'activité humaine, particulièrement dans les sciences, la technologie et les arts.

 

En plus d'enregistrer ce qui arrivait autour de nous et de fixer les visages familiaux, la photographie, quasi depuis ses débuts, s'est convertie en une nouvelle façon de certifier le voyage, le contact avec d'autres cultures et d’autres géographie : l'homme et la nature recueillis avec une vision particulière, partagés avec un public beaucoup plus nombreux, divers et intéressé à d'autres réalités.

 

Le rapide développement des médias et de la technique ont permis une vaste divulgation, et qu’un grand nombre d'artistes et d’amateurs s'intéressent et utilisent les possibilités qu'offrait la photographie.

 

Dans une première étape, elle a été d’une grande aide pour les peintres et les graveurs ; Mialhe a utilisé le daguerréotype pour réaliser certaines de ses célèbres gravures cubaines. La photographie, progressivement et en partant des concepts picturaux, a acquis sa propre personnalité jusqu'à devenir une nouvelle forme d'expression.

 

Dans la Cuba de la seconde moitié du XIXème siècle, des photographes espagnols, nord-américains et créoles nous ont légué des estampes de leur temps, ayant une incalculable valeur documentaire et artistique. Un bon exemple est l'œuvre de José Gómez de la Carrera durant la Guerre de 1895. Lors de l’ère républicaine et avec l'apparition de nombreux médias, de nouveaux photographes documentent la vie quotidienne de notre société. Martínez Illa, Ernesto Ocaña, Generoso Funcasta, Constantino Arias et beaucoup d’autres nous décrivent cette étape avec leurs photos.  

 

L'explosion révolutionnaire a apporté avec elle un tourbillon d’événements et de faits enregistrés dans les images épiques de jeunes photographes ayant des origines les plus dissemblables : Raúl Corrales, Alberto Korda, Osvaldo et Roberto Salas, Ernesto Fernández, Liborio Noval et des dizaines d'autres noms, dont beaucoup sont encore actifs.

 

Aujourd'hui plusieurs générations de photographes cubains trouvent leur espace et montrent les plus diverses façons de dire avec leurs images.

 

Quelques années avant le triomphe de la Révolution cubaine, un photographe français a visité notre Île. Préalablement, ses travaux sur le Mexique, le Brésil et le Congo belge avaient été publiés.

 

Avec l'aide inestimable de Lydia Cabrera, il a forgé un rosaire d’estampes cubaines apparues dans le travail Cuba, où 196 de ses photographies sont publiées. Des paysages, des villes, des édifices et des gens se succèdent, montrant le plus remarquable de notre pays en cette époque.

 

Ce sont des photos prises sans hâte, avec la meilleure lumière, avec des angles modernes, élégantes et sobres. Dans l'architecture, il a souligné le tout et les détails ; il est parvenu à sortir soigneusement le relief de chaque pierre, de chaque mur, de chaque édifice. Il nous rappelle cet immense Joaquin Weiss, le spécialiste de notre architecture coloniale, aussi brillante dans ses textes qu’avec ses photographies. Cinquante ans après, d'autres, sans connaître son œuvre, répètent certaines de ses prises de vue, les mêmes portes, les mêmes détails.

 

Il nous donne de précieux témoignages d'importants édifices, coloniaux et modernes, dans toute leur splendeur. En particulier, les maisons de bois de Varadero et les balcons de Trinidad et de Santiago sont remarquables, avec des détails bien définissables, qui peuvent servir de guide pour la restauration nécessaire.

 

Des paysages emblématiques de Cuba apparaissent, pris aujourd'hui par des milliers d’appareils photos et communs dans n’importe quel guide de tourisme actuel, mais alors moins connus : Viñales, Soroa, Los Palacios, les vallées de tabac, les bohíos et les estampes paysannes, l'Île de Pins, les plages, la Vallée de Yumurí, le Port de Boniato et la Sierra Maestra, un long parcours dans toute notre géographie. Dans chaque paysage il montre la texture des arbres, les reflets des eaux des rivières et la complexité de nos reliefs et de nos montagnes, tout cela sans le bénéfice de la couleur. Il joue avec les ombres, donnant la profondeur et l’échelle.

 

Et, finalement, les Cubains. Son appareil Rolleiflex lui permet de photographier depuis les angles les plus faibles ce qui accorde un certain air de grandeur au sujet, déjà dépeint avec dignité. Le format carré concentre le sujet et élimine le superflu. Ce n'est pas le chasseur du moment extrême ; il semble plus être celui qui étudie et attend une meilleure seconde opportunité. Il ne cherche pas avoir un impact avec sa photographie, il veut seulement être satisfait avec lui-même et enregistrer artistiquement ce qu'il voit. Ses personnages ne posent pas ; ils passent devant avec leurs vies et sont attrapés sur le film sans le savoir.

 

Les gens communs sur le marché, dans les rues, les vendeurs ambulants, les paysans dans leur dure tâche quotidienne et la vie religieuse des Cubains l’intéressent, et contrastent avec des expériences précédentes sous d'autres latitudes. Là est la semence du splendide travail qu'il réalisera dans toutes les Caraïbes avec les rites religieux. Un grand nombre de ses photos anthologiques et de leur traitement quasi anthropologique peuvent être apprécier dans les expositions « Connexions des Caraïbes », dans la Casa de las Américas, et dans « Du Brésil à Cuba : autre voyage de Pierre Verger », au siège de la Société Civile Patrimoine, Communauté et Environnement.

 

Pour ses images, pour son dévouement, pour son amour à ces terres et à leur gens : Merci, Monsieur Verger !