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Un regard rétrospectif de la Présentation Itinérant du Cinéma de la Caraïbe
Par Pedro R. Noa Romero Traduit par Alain de Cullant
C'est une initiative d'une immense valeur quant à la préservation de la diversité culturelle, à la défense des meilleures valeurs éthiques et à la compréhension mutuelle entre les peuples de la Caraïbe.
Illustration par : Alberto Lezcay

 Il y a quelques jours, plus précisément du 12 et 17 juin, la Ve Présentation Itinérante du Cinéma de la Caraïbe était de retour à La Havane, un des efforts plus importants réalisé depuis l'audiovisuel pour atteindre la connaissance des pays qui, malgré leur proximité géographique, ont été séparés durant très longtemps quant à leurs destins historiques.

Il suffit de regarder quelques minutes la carte du continent américain pour comprendre l'étendue et la diversité de la zone géographique appelée la Caraïbe. Il y a environ une vingtaine de Nations dans les eaux de la mer du même nom, ou au moins ayant une de leurs côtes baignant cette mer.

Mais ce n'est pas tout. Cette partie du monde composé principalement par un grand nombre d'îles est entrée dans la Modernité de la main, ou plutôt, sous les épées et les canons, des plus diverses métropoles européennes. C'est pour cette raison qu’il y a aujourd'hui une Caraïbe hispanique (la majeure), une anglophone, une française et une hollandaise.

Cette division ne se limitait pas à la différence de langues, mais a une diverse production culturelle, suscitée dans chacune d'elles, c’est pourquoi, quand il s'agit de caractériser cette zone, on parle – selon les spécialistes – d’une une grande balkanisation, marquée par « (...) l’atomisation des territoires par les histoires coloniales fragmentées, par les différentes langues et par les religions imposées, pour ne citer que certaines évidences majeures » (1).

À cela il faut ajouter qu'il n'y a peut-être aucune autres des nombreuses régions du globe dont l'image a été construite comme un synonyme de « paradis », de locus , lieu où l'on peut vivre avec une grande sensualité, entouré d'une nature aphrodisiaque, servi par de bons et efficaces « sauvages »,  pour ajouter une touche d'érotisme à la saveur, que l’on peut rapidement oublier, ou mieux, répéter, sans altérer pour longtemps le statut d’être civilisé.

La Caraïbe est surtout connue dans le Monde pour cette image créée, fabriquée depuis les centres de pouvoir hégémoniques qui, pour les leurs, générées des leurs réalités, ne sont en rien paradisiaques mais bien terrestres.

Le cinéma et la télévision, comme les plus puissants moyens de communication de masse et de divertissement, ont contribué en grande partie à fabriquer « l'image Caraïbe » comme « (...) celle d’une rangée d'îles exotiques peuplée d'indigènes oisifs chantant la calypso et attendant avec impatience de servir des cocktails à base de rhum aux touristes » (2), ou comme un espace de l'intrigue et des aventures, liées à l'un des prototypes de héros romantiques : les pirates et les corsaires.

Le pire de l'iconographie caribéenne est qu’elle a été reproduite, de nombreuses fois, par ses propres habitants, surtout depuis que son industrie principale est le tourisme et, par conséquent, ils ne peuvent pas, ou ils ne « doivent » pas, altérer la perception qu'ont les « visiteurs » à leur sujet (3). À ceci il faut ajouter que bien qu'ils soient des pays ayant une fructueuse production artistique dans les autres manifestations, ils possèdent à peine une fabrication limitée d’audiovisuels, car la plupart d'entre eux n’ont pas compté, historiquement, d’une industrie cinématographique et leurs sociétés de télévision – à part quelques exceptions - sont dédiées a reproduire des discours du statut néo-colonial.

La production cinématographique provenant de la majorité de ces territoires est si exiguë que l’on parle d’elle comme une filmographie émergeante ou dans « un état de l'enfance ».

J’ai fait cet aperçu de la zone caribéenne et de la construction de son image, afin que l’on puisse mieux comprendre le travail auquel fait face, lors de chaque convocation, la Présentation Itinérante du Cinéma de la  Caraïbes. Une entreprise culturelle, sans but lucratif, encore très jeune, car ses origines remontent à l’année 2005 quand, dans le cadre d'un échange d'informations et de réflexions avec des réalisateurs jamaïquains, à Kingston, une préoccupation latente a réapparu parmi tous les cinéastes de l’Amérique Latine : l'invisibilité de leurs œuvres sur leurs propres écrans, dominées par les grandes entreprises de distribution nord-américaines.

Lors de cette réunion, Omar González, président de l'Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique (ICAIC) et le réalisateur cubain Rigoberto López (Yo soy del son a la salsa, El viaje más largo, Roble de olor) ont été certifiés pour essayer de changer ce panorama.

La réponse a été rapide, l'année suivante, depuis La Havane, des cinéastes et des institutions de la  Caraïbe ont été convoqués afin qu’ils contribuent avec leurs œuvres à la conformation du programme officiel de la première Présentation, laquelle a commencé à circuler en 2007, dans vingt-deux États, avec la projection de trente titres représentant quinze pays de la Caraïbe insulaire.

Il faut prendre en considération – comme le signale la professeur et investigatrice Yolanda Wood (4) - que la Présentation Itinérante du Cinéma des Caraïbes n'a pas été un fait isolé dans les actions en faveur de l'intégration de la région, aussi bien d'un point de vue culturel que politique. CARIFESTA, convoqué à partir 1972 par la Communauté des Caraïbes (CARICOM) ou le Colloque International « La diversité culturelle dans la Caraïbe », organisé par la Casa de las Américas de Cuba, témoignent de cela. Et, bien sûr, la grande création : la Communauté des États d'Amérique Latine et de la Caraïbe (CELAC), créé en 2010, qui a permis le dialogue politique et économique et la promotion des échanges culturels.

Comment fonctionnent les Présentations Itinérantes du Cinéma de la Caraïbe ?

En 2006, un bureau de coordination a été inauguré officiellement à La Havane, présidé par le cinéaste Rigoberto López, qui non seulement se charge d'organiser les parcours de la Présentation dans toute la Caraïbe (appuyé par les Comités de Coordinations existants dans différents pays), mais aussi de tout ce qui est en relation avec les Forums Internationaux qui sont organisés autour de celle-ci.

De même, le dit bureau est responsable de la création des espaces qui préservent et facilitent, pour les spécialistes et toutes les parties intéressées, la possibilité d'avoir accès aux œuvres et toutes les informations qu'elles génèrent, c’est pour cette raison qu’ont été créés la Médiathèque de la Caraïbe, le Centre de Documentation sur l'Audiovisuel de la région, ainsi que la Banque de Données des réalisateurs caribéens.

Les films inclus dans la Présentation sont impliqués dans un processus qui commence par l'envoi des œuvres de tous les États. Ces films sont sélectionnés par un Comité International, dont les membres représentent les diverses zones linguistiques et culturelles. À la fin de ce processus, les audiovisuels choisis sont sous-titrés en espagnol, en anglais, en français  en anglais et dans certains cas en créole haïtien. Près de deux cents films ont bénéficié des traductions.

Les Présentations sont non seulement montrées dans des salles de projection officielles, mais aussi dans des zones communautaires défavorisées. Dans de nombreux espaces les films ont généré des débats sur des sujets communs, sensibles, liés aux réalités que vivent les spectateurs. D’autre part, sa portée ne se limita pas aux nations caribéennes, elle a été présentée dans des centres hégémoniques tels que l’American Cinemateque d’Hollywood, le British Museum de Londres et le Siège Central de l'UNESCO à Paris ; en plus d’être proposée dans d'autres pays du continent latino-américain comme l'Argentine, le Brésil et l'Équateur.

Dans la brève histoire des Présentations Itinérantes du Cinéma de la Caraïbe il y a deux éditions qui ont eu une importance particulière : la seconde, dédiée aux enfants et aux jeunes ; et une spéciale, dédiée au peuple haïtien, pensée suite à la catastrophe dans ce pays en 2010, qui a circulé parallèlement à la troisième édition.

L’enfance et la jeunesse ont été un public pris en compte dans ce projet depuis sa création, car il représente l'avenir. Pour un tel motif, dès les origines de ce projet, des œuvres audiovisuelles sont incluses pour attirer leur attention. Toutefois, lors de la seconde convocation, suite à une initiative du Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF), les jeunes spectateurs ont été au centre d'un programme officiel qui comprenait 43 films, lesquels ont circulé dans vingt-six pays au cours des années 2008 et 2009. Depuis lors, une programmation destinée à ce public est présente dans toutes les sessions.

La Présentation dédiée à Haïti, composée de films de réalisateurs haïtiens et d'autres parties de la région, a non seulement circulée dans la Caraïbe mais elle a été présentée dans des pays européens et dans le Festival de Douarnenez, en France, dans le but d'implanter une solidarité du monde envers ce pays.

Rigoberto López, directeur du bureau de coordination de la Présentation à La Havane souligne:

« Le défi de la Présentation Itinérante du Cinéma de la Caraïbe, dans son champ d'action, est de promouvoir et d'encourager la complicité d'une sensibilité partagée entre les auteurs et les spectateurs dans l'obscurité des salles et à la lumière des images du cinéma caribéen. Même si c'était sa seule aspiration, l’effort le vaut bien, car c’est sur les grands où les petits écrans où on rend propice une plus grande complicité : celle de l'approche et de la croissance des nations et des peuples du grand l'archipel et de ses terres continentales » (5).

Les Forums internationaux

L’organisation des espaces théoriques, des rencontres et des échanges des cinéastes et des spécialistes, afin de discuter des idées, des informations et des problèmes liés à la production audiovisuelle dans la Caraïbe, a été l'un des principaux objectifs de ce projet.

Les forums internationaux ont presque toujours eu lieu  en parallèle avec les Présentations. Le premier, en 2007, avait évidement pour thème les stratégies pour la collaboration et l'intégration du cinéma et de l'audiovisuel dans la Caraïbe et son débat a porté sur ce qui devrait être fait pour obtenir l'accès au public dans la région, afin que celui-ci connaisse et accepte une filmographie qui lui est propre et qui le représente dans toute sa diversité culturelle.

Le second, au cours de 2009, a été en phase avec l'objectif de la Présentation dédiée à l’enfance et à la jeunesse, le centre des débats à été dirigé vers la production et la projection audiovisuelle destinée à ces âges, à leurs réalités et à leurs perspectives.

L'année suivante, le Forum a dirigé son attention vers le marché du cinéma dans la Caraïbe et les formes alternatives de projection, un élément essentiel si on aspire à une plus grande promotion et visibilité des œuvres cinématographiques, télévisées et alternatives de la région. Lors de cette réunion on a commencé à considérer l'Afrique comme un espace important pour ces échanges, en raison de ses liens historiques et culturels avec la région caribéenne.

La quatrième réunion a eu lieu en 2011, pour la première fois hors de Cuba. Le siège était Saint Kitts et Nevis et l'attention a été dirigée vers la diaspora, c'est-à-dire, la présence et les défis des réalisateurs caribéens sur le reste de la planète, ainsi que des liens vers leurs lieux de naissance.

Cette même année, les relations de l'Afrique avec la zone caribéenne, la diaspora et la communauté des intérêts avec les cinéastes afro-américaine, a conduit à la Première Rencontre des Cinéastes d'Afrique, de la Caraïbe et de leurs Diasporas, avec la présence de plus de trente pays africains et de la région.

Une deuxième réunion a eu lieu en 2012, à Saint-Domingue, appelée la IIe Rencontre des Cinéastes d'Afrique, du Brésil, de la Caraïbe et de leurs Diasporas, qui a rassemblé cinquante-six représentants de vingt-six pays. Dans cette réunion une troisième a été planifiée, portant le même nom, qui aura lieu à Ouagadougou, Burkina Faso, en coordination avec le Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (FESPACO).

En même temps que la Ve Présentation Itinérante du Cinéma de la Caraïbes a eu lieu un nouveau Forum International, cette fois conçu comme un échange d'idées ; mais aussi comme un espace pour le marché de l'audiovisuel de la région, une demande réitérée lors des précédentes réunions.

Je voudrai terminer ce regard rétrospectif sur cet événement culturel qui englobe le grand archipel et les pays du continent baignés par la mer des Caraïbes, avec un fragment du message envoyé à la Présentation, en 2009, par Mme Françoise Rivière, Secrétaire Générale Adjointe pour la Culture de l'UNESCO :

« La Présentation Itinérante du Cinéma de la  Caraïbes est, sans aucun doute, une initiative d'une immense valeur quant à la préservation de la diversité culturelle, à la défense des meilleures valeurs éthiques et à la compréhension mutuelle entre les peuples de la Caraïbe. Depuis sa création, la Présentation a contribué à la réalisation des objectifs de la Convention de l'UNESCO sur la protection et la promotion de la Diversité des Expressions Culturelles en 2005, ainsi qu’à la Promotion Culturelle et au Dialogue Interculturel au niveau régional » (6).

Notes :

(1) Wood, Yolanda : Itinerario de la imagen por las islas del mar Caribe, dans la revue Cine cubano, N° 170. Octobre-décembre 2008. p. 102.

(2) Paddington, Bruce : Locación y representación: vudú y piratas del Caribe, dans Notario, Luis A., Bruce Paddington (Compilateurs) : Explorando el cine del Caribe. Éditions ICAIC, 2011. p 21.

(3) Le professeur, chercheur et documentaliste de Trinidad Tobago, Bruce Paddington, a commenté sur la projection et le succès du Pirates des Caraïbes (Gore Verbinski. 2003) dans la région : « (...) le public a interprété le film comme une fantaisie et non comme une sérieuse rencontre historique de la région. Quelques mois plus tard, en février 2004, un établissement connu de meubles et d'électroménagers, Courts, ayant des filiales dans toutes la Caraïbe, a produit une publicité amusante sur le thème du pirate, avec des coffres au trésor, des pirates déguisés et la présentation de l'acteur comique Errol Fabien ». Paddington, Bruce : Œuvre citée, p. 40.

(4) Wood, Yolanda : Œuvre citée. p. 106-07.

(5) López, Rigoberto : La Muestra itinerante de cine del Caribe. Algunas consideraciones, dans Notario, Luis A, Bruce Paddington (Compilateurs) : Œuvre citée, p. 67.

(6) Publié dans le Dossier 2012, réalisé par le Bureau de Coordination de la Présentation Itinérante du Cinéma de la Caraïbes, p 5.

Je remercie toutes les informations offertes par ce bureau pour la réalisation de cet article.