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Lève-toi, mulâtre!: l'esprit parlera à travers ma race
Par Manuel Zapata Olivella Traduit par Claude Bourguignon et Claude Couffon
Extraits de ce livre qui a reçu, en mars 1988 à Paris, le Prix littéraire des droits de l'homme.
Illustration par : Alberto Lezcay

« Entre mes oncles herboristes et mes tantes sages femmes, mon destin de médecin se profilait à mon insu, dès ma petite enfance.

L'oncle Miguel, qui était un Indien, connaissait toute la région du Sinu, où la vie des hommes se mêle à celle des arbres. Il parlait aux pierres, aux rivières et aux bêtes ; l'oncle Leoncio, qui recueillait dans la montagne les plantes médicinales selon des rituels mi-indiens, mi-africains et les distribuait à la ville, était un autre maillon de la chaîne qui reliait chacun à la nature.

Les yeux obliques de mes oncles et tantes caraïbes semblaient avoir été conçus pour regarder des biais les  choses.   

On appelait encore les indigènes des « Indios bravos », malgré les quatre cents années de soumission qu’ils avaient derrière eux.

-Ne fouille pas trop dans ton sang blanc si tu ne veux pas te découvrir un arrière grand-père négrier.

…mon arrière grand-mère indienne violée par le Blanc Olivella qui l’avait achetée dans une hacienda.  Sur son visage maigre, les rides avaient tissé un masque au  fils de ans. Souvent,  accroché, à ses jupes, je avais été rendre visite à Lorica  à mes oncles pécheurs

Mon oncle était petit, la nuque large, le teint rougeaud sous ses cheveux blonds. Mes yeux d’enfant s’écarquillaient devant cette grenouille blanche, qui se baignait dans une fondrière : lui un homme du même sang que moi ? Allons donc !

Afin de justifier la traite d’esclaves, on dit qu’elle a permis de les arracher à la forêt vierge et à la tyrannie de roitelets. Telle est l’origine qu’on attribue aux millions d’Africains amenés à Carthagène des Indes, nus et enchaînés comme des bêtes. 

L’histoire raconte que ce furent quelques Africains survivants, réfugiés en Amérique Central qui en se mêlant aux indigènes donnèrent naissance aux premiers Noir caraïbe.   

Ce n'est pas seulement parce que les Nègres avaient de grandes ressources physiques qu'ils ont pu survivre au travail des mines, au poids de l'exploitation ! Ils devaient bien avoir une philosophie existentielle, un type d'organisation sociale et familiale, une idéologie populaire inspirant leur lutte pour survivre dans ce contexte d'exploitation.

Echapper aux mines et aux plantations pour devenir des domestiques fut l’aspiration des  million d’esclaves à travers tout le continent.

Les tambours africains étaient la note prédominante du carnaval. Jour et nuit, au loin ou à  proximité, leur bruit se mêlait à celui du vent de la mer.  

Un autre élément,  intimement lié aux danses du  Carnaval, est le lien indissoluble dans le rituel africain entre le tambour et la parole, représentation  vivante et articulée des divinités.

Le sang de noir des Zapatas nous venait d’une branche peu connue. Manuel Zapata, redoutable machetero, était arrivé d’Antioche dix ans avant l’abolition des esclaves, dans la troupe des affranchis du général Francisco Javier Carmona, qui avait assiégé Carthagène en 1840. 

Je ne mens pas quand j’affirme que j’ai été une aiguille guidée par mes ancêtres pour tisser la trame de vies et de morts de plus de cents millions d’Africains arrachés à leur terre, poursuivis et enchaînés avant d’être transplantés en Amérique. »