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Madre América (I)
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
Que peut donc dire le fils prisonnier, qui revoit sa mère entre les barreaux de sa prison?
Illustration par : Alberto Lezcay

Mesdames et Messieurs,

C'est bien difficilement que notre pensée, frémissante et débordante à la fois, parvient à exprimer, avec la brièveté que lui commande la discrétion, l'allégresse qui irradie de nos âmes en cette soirée mémorable. Que peut donc dire le fils prisonnier, qui revoit sa mère entre les barreaux de sa prison? C'est bien peu de parler, et cependant presque impossible, bien plus à cause de la joie intime et débridée, de l'accumulation de souvenirs, d'espoirs et de craintes, que de la certitude de ne pouvoir dignement les exprimer. Indocile et mal maîtrisée ne peut que jaillir la parole de l'orateur qui voit autour de lui, en la personne de leurs illustres représentants, les peuples que nous aimons avec une religieuse passion; qui voit comme, observant une secrète consigne, pour les accueillir les hommes semblent plus grands et les femmes plus belles; qui voit les airs, d'une noire couleur de plomb, comme animés par des ombres, ombres d'aigles prenant leur vol, de têtes qui passent en secouant leur panache pour nous dire la route à suivre, de patries qui supplient, exsangues et transpercées, trop affaiblies pour extirper de leur cœur le poignard, et du guerrier magnanime du Nord qui, admiratif, tend la main depuis le portique de Mount-Vernon, au héros volcanique du Sud: l'orateur alors essaie vainement de concentrer, comme s'il s'enveloppait dans un drapeau, les flots de sentiments qui se précipitent en son cœur, et ne trouve que des strophes inadaptées et des odes sans mesure pour célébrer, dans la maison de notre Amérique, la visite de la mère absente, pour lui dire au nom de tous, hommes et femmes, que notre cœur ne peut que se donner tout entier aux messages des peuples américains. Comment nous sera-t-il permis de payer à nos hôtes illustres cette heure de réconfort? Pourquoi dissimuler, sous l'artifice de la cérémonie, ce que chacun peut voir sur nos visages? Que d'autres mettent des fleurons, des grelots et des franges d'or à leur rhétorique; pour nous, ce soir notre éloquence est celle de la Bible, c'est-à-dire celle qui sourd, avec la turbulence et l'allégresse du ruisseau naturel, de l'abondance du cœur. Qui donc de nous pourrait nier, ce soir où l'on ne peut mentir, que, pour bien enracinées que soient en cette terre de franche hospitalité notre foi, nos affections, nos habitudes, ou nos affaires, et quelle que soit la chaleur que l'étrange magie de l'air glacé ait pu mettre en notre âme, nous avons éprouvé, dès l'instant où nous avons su que ces nobles invités venaient nous rendre visite, l'impression que dans nos foyers il y avait davantage de lumière, que nos pas étaient plus alertes, que nous étions plus jeunes, plus généreux, que nos ressources étaient plus substantielles et assurées, et que dans le vase sans eau la fleur allait renaître? Et si nos femmes veulent bien nous dire la vérité, ne diront-elles point, ne sont-elles point en train de nous dire, par leurs regards pleins de loyauté, que jamais certains pieds de fées n'ont foulé la neige plus joyeusement; que quelque chose qui était engourdi dans nos cœurs, obnubilés par la terre étrangère, s'est éveillé soudain; que ces jours-ci, un joyeux canari entrait et sortait par les fenêtres, sans crainte du froid, des nœuds de rubans en son bec, allant et venant sans cesse, car pour cette fête de notre Amérique, nulle fleur ne semblait assez fine ni assez belle? Voilà la vérité. Certains d'entre nous furent jetés ici par la tempête; d'autres, par la légende; d'autres, par les affaires; pour d'autres, ce fut la volonté d'écrire, sur une terre qui n'est pas encore libérée, l'ultime strophe du poème de 1810; d'autres se sont vus retenus ici par le doux empire d'un regard d'azur. Mais quelle que soit la grandeur de cette terre et quel que soit, pour les hommes libres, le caractère sacré de l'Amérique où naquit Lincoln, pour nous, au plus secret de notre cœur, sans que nul n'ose nous le reprocher ni le mal juger, la plus grande, parce qu'elle est nôtre et qu'elle fut plus malheureuse, c'est l'Amérique où naquit Juarez.

C'est de la plus véhémente explosion de liberté qu'est née, en des jours apostoliques, l'Amérique du Nord. Les hommes nouveaux, couronnés de lumière, ne voulaient incliner devant nulle autre leur couronne. De toutes parts, sous l'impulsion de leur front, volait en éclats, dans les nations nées du regroupement de petits peuples, le joug de la raison humaine, qui s'était avilie dans les empires créés au fil de l'épée ou à force de diplomatie par la grande république rendue démente par la puissance; c'est alors que naquirent les droits modernes des petites régions autochtones qui avaient forgé leur libre personnalité dans le combat incessant,  et  aimaient mieux   l'indépendance   des  cavernes   que la prospérité dans la servitude. Le roi s'entendit dire par un homme qui n'ôtait point son chapeau devant lui et qui le tutoyait, qu'il allait fonder la république. C'est ainsi qu'ils confient leur destin à la mer avec femmes et enfants et que sur la table de chêne du carré ils fondent leur communauté, les quarante et un de la Fleur de Mai. Ils chargent leurs mousquets pour défendre leurs champs; ils se nourrissent du blé qu'ils cultivent; ce qu'ils cherchent c'est une terre sans tyrans, pour leur âme réfractaire aux tyrans. Voici,  ―feutre et blouse grossière—, le puritain intolérant, d'une intégrité sans faille, qui abhorre le luxe car c'est pour lui que les hommes se font prévaricateurs; voici, —chausses et pourpoint—, le quaker, qui abat les arbres dont il bâtit l'école; voici le catholique, persécuté pour sa foi; voici le gentilhomme, avec sa cravache et son chapeau à plumes, à qui l'habitude de commander des esclaves donne une arrogance royale dans la défense de sa liberté. Il y a bien dans quelque vaisseau une cargaison de nègres à vendre, ou un fanatique brûleur de sorcières, ou un gouverneur qui ne veut pas entendre parler d'écoles; mais ce qu'il y a surtout sur ces bateaux, ce sont des universitaires et gens de lettres, des Suédois mystiques, de fervents Allemands, de francs Huguenots, des Ecossais altiers, des Hollandais économes; ce sont des charrues, des semences, des métiers à tisser, des harpes, des psaumes, des livres. Ils vivaient dans la demeure faite de leurs mains, et ils étaient à la fois leurs propres maîtres et leurs propres serviteurs; et le courageux colon, après avoir durement lutté contre la nature, trouvait son réconfort à voir s'approcher, en coiffe et tablier, l'aïeule du foyer, les yeux rayonnants de tendresse, apportant sur un plateau les douceurs faites à la maison, pendant qu'une des filles ouvrait le livre des hymnes, et que l'autre préludait sur le psalterion ou au clavecin. A l'école, régnaient la mémoire et le fouet; mais la meilleure école était bien la marche dans la neige pour y aller. Et quand, le visage cinglé par le vent, ils allaient deux par deux sur les chemins, les hommes vêtus de cuir et munis d'une carabine, les femmes vêtues de bavette et munies d'un paroissien, c'était pour aller entendre le nouveau révérend, qui n'accordait aucun pouvoir au gouverneur sur les questions religieuses, tenues pour privées; ou bien ils allaient élire leurs juges, ou contrôler leur gestion. Une caste immonde ne venait pas de l'extérieur. L'autorité était l'affaire de tous, et ils l'accordaient à qui ils voulaient l'accorder. Ils élisaient leurs édiles, comme leurs gouverneurs. Si le gouverneur négligeait de convoquer le conseil, les «hommes libres» le convoquaient par-dessus sa tête. Certes, là-bas dans la forêt, le taciturne aventurier pratique la chasse à l'homme comme au loup, et  ne dort bien  que s'il a  pour oreiller un  arbre  fraîchement abattu ou un indien tue. Et dans les résidences patriciennes du Sud, ce n'est que menuets et chandelles, avec des chœurs de noirs lorsque paraît la voiture du maître, sans oublier les coupes d'argent pour le bon vin de Madère. Mais il n'était pas un acte de la vie qui ne vînt faire croître l'idée de liberté dans ces colonies républicaines qui, plus que des chartes royales, avaient reçu du roi des garanties d'indépendance. Et lorsque l'Anglais, pour jouer au maître, leur impose un tribut qu'elles n'acceptent pas, le gant que les colonies lui jettent au visage est celui-là même que l'Anglais avait placé entre leurs mains. On amène son cheval à la porte même du héros. Ce peuple, qui plus tard devait refuser son aide aux autres, accepte d'être aidé. La liberté qui triomphe alors est à son image, seigneuriale et sectaire —manchettes de dentelle et dais de velours —elle est de portée plus locale qu'humaine, c'est une liberté qui va de guingois, égoïste et injuste, sur les épaules d'une race esclave, qui en moins d'un siècle jette à bas d'une secousse le fardeau qu'elle portait; et voici qu'apparaît, une hache à la main, le bûcheron au regard charitable, au milieu du fracas et de la poussière que produisent en tombant les chaînes d'un million d'hommes qui s'émancipent! Parmi les fondations brisées dans la prodigieuse convulsion, va et vient, avide et superbe, la victoire; voici que réapparaissent, accentués par la guerre, les facteurs qui ont fait se constituer la nation; et à côté du corps du seigneur tué sur ses esclaves, c'est la lutte pour le pouvoir dans la république, et dans l'univers, de l'émigrant qui ne souffrait ni maître au-dessus de lui, ni serviteur au-dessous, ni d'autres conquêtes que celle de la semence dans le sol et de l'amour dans les cœurs, —et de l'aventurier astucieux et pillard, rompu à s'assurer des biens et à se frayer un chemin dans la forêt, sans autre loi que son désir, sans autre limite que celle de son bras, compagnon solitaire et redoutable du léopard et de l'aigle.

Et maintenant, comment ne pas rappeler, pour la gloire de ceux qui ont su triompher malgré elles, les origines confuses et sanglantes de notre Amérique, même si ce loyal retour en arrière, aujourd'hui plus que jamais nécessaire, peut être qualifié d'archaïsme inopportun par ceux que la splendeur de notre gloire, de la gloire de notre indépendance pourrait gêner dans leur tentative de la compromettre ou de la rabaisser? Par la charrue s'est faite l'Amérique du Nord, et l'Amérique espagnole, par le chien policier. Une guerre fanatique ayant chassé de la poésie de ses palais aériens le maure amolli par les richesses, la soldatesque en excédent, élevée au vin grossier et dans la haine des hérétiques, se lança, cuirassée et armée d'arquebuses, sur l'indien au plastron de cotonnade. Les bateaux accostaient, bourrés  de hobereaux dépenaillés, de cadets sans héritage, d'enseignes insoumis, de licenciés et de clercs faméliques. Avec eux ils apportent couleuvrines, rondaches, piques, cuissards, cabassets, épaulières, heaumes et mâtins. Ils mettent flamberge aux quatre vents, proclament que les terres appartiennent au roi, et mettent à sac les temples remplis d'or. Cortés attire Moctezuma dans le palais qu'il doit à la générosité ou à la prudence de celui-ci, et dans son propre palais le fait prisonnier. L'innocente Anacaona invite Ovando à la fête qu'elle donne pour lui montrer son pays verdoyant, ses dames joyeuses et ses jeunes filles; et les soldats d'Ovando, tirant leurs épées cachées sous le travesti, s'emparent de la terre d'Anacaona. C'est au milieu des divisions et des jalousies des indiens que progresse en Amérique le conquérant; c'est entre Aztèques et Tlazcaltèques que Cortés parvient à l'embarcation de Cuauhtémoc; c'est entre quiches et zutujiles qu'Alvarado triomphe au Guatemala; c'est entre tunjas et bogotans que Quesada se fraie une voie en Colombie; c'est entre les gens d'Atahualpa et ceux de Huascar que passe Pizarro au Pérou: et dans la poitrine du dernier indien courageux, ils plantent à la lueur des temples incendiés, le rouge étendard du Saint-Office. Les femmes, ils les enlèvent. Quand l'indien était libre, ses chemins étaient empierrés, et après la venue de l'Espagnol, il n'y eut d'autres chemins que celui qu'ouvrait la vache flairant le pâturage, ou l'indien qui traînait ses lamentations en déplorant, angoissé, que les loups se fussent changés en hommes. Ce que mange le seigneur, c'est le fruit du travail de l'indien; telles des fleurs qui perdent leur parfum, les indiens tombent morts; de cadavres d'indiens les mines sont comblées. Avec les rognures des chasubles un sacristain peut faire fortune. Les seigneurs vont en promenade: tantôt, ils vont brûler au bûcher l'étendard du roi; tantôt ils se tranchent mutuellement la tête pour des querelles entre vice-rois et auditeurs, ou pour des jalousies de capitaines; et à côté du marchepied du maître, vont deux indiens, faisant fonction de pages, outre deux jeunes va-de-pied. C'est depuis l'Espagne que sont nommés le vice-roi, le président, la municipalité. Les procès-verbaux des conseils municipaux étaient signés au fer dont on marquait les vaches. L'alcade ordonne que le gouverneur n'entre point dans la ville, à cause du mal qu'il a causé à l'état, que les conseillers se signent en pénétrant dans la salle des conseils, et que l'indien qui lance son cheval au galop soit châtié de vingt-cinq coups de fouet. Les enfants, dès leur plus jeune âge, apprennent à lire sur des affiches de courses de taureaux et des poèmes à la gloire des brigands. Des chimères méprisables, voilà ce qu'on leur enseigne dans les collèges où règnent abstractions et  catégories.  Et lorsque  la foule s'assemble dans les rues, c'est pour faire escorte aux tarasques qui annoncent la fête;  ou bien pour se  faire l'écho, à voix  basse, des piquantes histoires de la femme voilée et de l'auditeur; ou encore pour aller voir brûler le Portugais: cent piques et mousquets vont à l'avant, suivis par les  dominicains  à  la croix  blanche,  puis  par  les  grands, porteurs de la verge et de l'épée de cérémonie, au capuchon brodé de fil d'or;  sur   les  épaules   des   porteurs,  les  coffrets  de   reliques,  ornés  de flammes sur les côtés; puis les coupables, la corde au cou, et l'inscription de leurs fautes sur la caroche, et les condamnés au port du san-benito couvert de dessins  représentant le diable; enfin, l'assemblée des notables, et monseigneur l'évêque, et le haut clergé; puis, dans l'église, entre deux trônes, vivement éclairé par les cierges, l'autel noir; et dehors, le bûcher. Le soir, on dansera. Le glorieux créole, lui, tombe couvert de sang chaque fois qu'il tente de remédier à sa condition honteuse, sans autre guide ni modèle que son honneur, aujourd'hui à Caracas, demain à Quito,  plus  tard  avec  les «communards» du   Socorro;  ou  il acquiert, au corps à corps, à Cochabamba, le droit d'avoir des magistrats de son pays ; ou bien il  meurt, comme l'admirable Antequera, en proclamant sa  foi   sur  l'échafaud  du Paraguay,  le visage  illuminé par la félicité; ou encore, en rendant son dernier souffle au pied du Chimborazo, il «exhorte les races à garantir leur dignité». Le premier créole qui naît à l'espagnol, le fils de Malinche, fut un rebelle. La fille de Juan de Mena, qui porte le deuil de son père, met ses habits de fête et se pare de tous ses bijoux, le jour où meurt Arteaga, parce que c'est un jour faste pour l'humanité! Qu'arrive-t-il soudain, que le monde marque le pas pour écouter, s'émerveiller, vénérer? Sous la capuche de Torquemada surgit, ensanglanté et le fer à la main, le continent racheté! Tous les peuples d'Amérique se  proclament  libres simultanément. Apparaît Bolivar, avec sa cohorte d'étoiles. Les volcans, faisant frémir leurs flancs à grand vacarme, l'acclament et lancent son nom à tous les vents. A cheval, l'Amérique entière!  Et dans la nuit résonnent, à la clarté de toutes les étoiles, par les monts et les plaines, les sabots rédempteurs. Le prêtre mexicain harangue inlassablement ses indiens. La lance entre les dents,  les   indiens  vénézuéliens  franchissent   le   fleuve sauvage.  Les miséreux du Chili s'avancent ensemble, au coude à coude avec les métis du Pérou. Coiffés du bonnet phrygien des affranchis, les noirs vont enchantant derrière la bannière d'azur. En poncho et bottes de cheval, faisant tournoyer les boules, foncent de leur galop victorieux les escadrons de gauchos. Chevelure au vent, chevauchent les Pehuenches ressuscites, en agitant au-dessus de leur tête les piques emplumées. Le corps recouvert de peintures guerrières, arrivent les Araucans, couchés sur le cou de leur monture, avec leurs lances de bambous ornées de plumes multicolores; et à l'aube, quand la lumière vierge se répand dans les précipices, on peut voir San Martin, là-bas sur la neige, dominant la montagne et couronnant la révolution, qui va, drapé dans sa cape de montagne, et traverse les Andes. Où va l'Amérique, et qui donc la rassemble et la guide? Seule, ainsi qu'un peuple unique, elle se dresse. Seule, elle combat. Elle vaincra, seule.

(Discours que prononça Martí le 19 décembre 1889 à la Société Littéraire Hispano-américaine en l'honneur des délégués à la Conférence internationale américaine réunie à  Washington.)