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Fina García Marruz : La passion et la raison
Par Pedro Pablo Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
Ses essais sont une fête de la raison. Comme des grands fleuves avec des images où la sagesse glisse sans opprimer, sans chercher à nous aveugler avec sa luminosité.
Illustration par : Ernesto González Puig

On dit souvent que le groupe Orígenes était une génération littéraire de poètes. On pourrait affirmer que le vers les a probablement uni et donné une conscience de groupe en tant que la prose des essais a été un genre de prédilection pour un bon nombre d'entre eux, parfois, occupant même plus d'espace dans l'ensemble de l’œuvre que la propre poésie. Je constate simplement un fait et je ne prétends pas expliquer ce qui revient à d’autres collègues plus qualifiés.

Au sein de la singularité qui caractérise presque tous les origenistas, Fina García Marruz a été puissamment originale et particulière. Fina est elle et pas une autre, nous le savons, aussi bien dans sa poésie que dans sa prose, car elle a non seulement exprimé une claire volonté de style, mais parce qu'elle a toujours voulu être génuine et donner son âme, son cœur et sa vie.

Un esprit thérésien l’anime-t-elle ?  Serait-elle, -je me demande-, aussi passionnée comme femme, sainte pour la postérité, et celle que j'imagine quand je la lis pleine des passions terrestres digne de tout mortel ?

Peut-être, et même probablement, Fina, que j’apprécie tant, est consciente de sa proximité à Santa Teresa, celle de Ávila. «inquiète et vagabonde », disait-on de cette Espagnole qui ne cessait de parcourir les chemins de la Péninsule et de réformer moralement les gens de son temps. Fina a été inquiète et vagabonde sur les chemins des lettres, avec la même passion pour offrir sa raison, avec la même passion pour offrir sa passion, ce qui est le même en elle.

C'est pour cette raison que l’essai a trouvé sa justification naturelle en Fina. Je ne sais pas comment elle verrait son passage par le monde académique : catégorisation comme investigatrice, octroi du doctorat, distinctions scientifiques. Je suppose que la véritable modestie, qui l'a toujours accompagnée, doit être admirée devant de telles reconnaissances pour sa contribution à la connaissance, pour le dire dans le langage de la bureaucratie académique.

Je sais qu'elle sait qu’elle est une écrivaine, une essayiste, quand il s'agit de prose, car pour elle l’essai est littérature, un jardin spécial parmi les différents appartenant à ce domaine.

Ne lui parlons pas des monographies (mot horrible), ni des recherches, ni des outils et des méthodologies ; tout au plus d’étude, d’examen, d’analyse, qui est l’essai quand on pense et quand on écrit bien.

La jouissance de la parole qui conforme les idées ; la rétention de la pensée avec son propre esprit sans faire beaucoup de cas des appoggiatures dans les autorités ni des explications étrangères ; cette libre façon de discourir, c'est à dire réfléchir et imaginer en même temps et le faire avec élégance, bon goût, distinction et intelligence ; tout ceci est l’essai et tout ceci est dans les essais de Fina.

Son verbe est aussi agile que sa pensée. L’analyse est profonde et sagace, sans débordements ornementaux. L’essai de Fina est, à première vue, lisse, doux et parfumé, comme elle ; mais quand on avance dans sa lecture et sa compréhension, il est acéré dans son pouvoir de conviction, dans son argument démonstratif, dans son impeccable logique argumentative (Serait –t-il que de sa main germine la fleure ? ).

Ses essais sont des grands fleuves, parfois ils courent tranquilles et impétueux jusqu’à tomber dans des énormes cascades quand ils nous conduisent vers les endroits escarpés de  son regard pénétrant sur la question traitée. Ah ! Ces longs discours à la Martí, sans qu’il y ait une imitation du Maître, même s’il y a une admiration suprême devant son rectorat.

Ces sommations d'arguments qui enveloppent son thème pour dévoiler ses essences ; ces idées brillantes qui sont des rayons de perspicacité supérieure (par exemple, quand elle nous dit que Bolívar est le formateur du style martiano ou quand elle trace ce brillant parallèle des discontinuités et des différences, dans les unités des âmes entre Martí et Darío.

Ce dialogue savoureux que Fina entreprend avec ses lecteurs, dans lequel l'image se contient et flue spontanément pour clarifier, et dans lequel la sagesse glisse imperceptiblement, sans opprimer, sans chercher à nous aveugler avec sa luminosité comme la mère qui parle avec l'enfant adulte, ou, mieux, comme l'amie qui partage dans la salle de la maison ou dans la galerie du Centro de Estudios Martianos.

Et ce sont les autres, peut-être les plus essais de Fina ; ceux qui nous parle, ce que elle nous dit toute seule ou en groupe, quand elle prend la parole comme désolée pour avoir attiré notre attention quand sa passion se déploie, elle discute, et se prolonge longtemps sans nous donner l’opportunité d’apprécier comment le temps passe.

Fina discute, dis-je, et comme elle discute. Elle discute même avec Cintio (Vitier), peut-être plus qu'avec les autres, parce qu'elle est authentique, parce que c'est une personnalité singulière. La passion pour le sujet, le désir de transmettre ses idées, de nous convaincre avec celles-ci, n'implique pas qu'elle dicte ou impose. Elle raisonne toujours, aussi bien quand elle parle que quand elle écrit.

Ses essais sont une fête de la raison, du jugement pondéré pour très nouveau ou contradictoire qu’ils soient. C'est comme si, suite à un étrange prodige, Martí et le philosophe cubain Enrique José Varona (1849-1933) s’étaient unis dans cette femme, par ailleurs, tant femme dans ses conseils, même si elle ne fait pas beaucoup de cas de ce qu'on appelle maintenant la perspective du genre.

Créatrice mayeure  de l’essai, conscient auteur de l’essai, à la cubaine, aussi  cubaine que les palmiers, comme l’on disait jadis.   Cette Fina García Marruz, certainement parmi les premiers spécialistes de ce genre tant abordé dans cette île et qui vit une époque heureuse depuis quelques décennies, de laquelle Fina est particulièrement responsable.

Peut-être son dernier grand essai, non par choix, dédié au Maître, El amor como energía revolucionaria en José Martí,  réunit pleinement les qualités que je viens de décrire et bien d'autres que je n'ai pas été en mesure d’attraper. L'amour a été et est également l'énergie de l’écrivaine, de la Cubaine, de la révolutionnaire et de la vie pour cette grande et belle femme qu’est Fina García Marruz.