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Intelligence Latine
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
« On ouvre des campagnes pour la liberté politique; on devrait en ouvrir avec la plus grande énergie pour la liberté spirituelle, et pour l'adaptation de l'homme à la terre où il est appelé à vivre. »
Illustration par : Ernesto González Puig

Parmi les nombreux livres dont on a bien voulu honorer La América depuis le début du mois, il en est un qui nous met la joie au coeur : il ne s'agit pourtant que du répertoire d'un collège. Ce répertoire nous plaît non pas parce qu'il nous donne matière à de vaines et faciles louanges à propos des nouvelles réussites, que l'on célèbre bien mieux par des travaux sérieux que par des paroles dépourvues de substance et qui, à force d'être répétées, finissent par ôter leur prestige et leur énergie aux idées qu'elles recouvrent, mais parce que ce qui ressort des pages de ce petit livre, en une démonstration à la fois humble et éloquente, c'est la gloire de l'intelligence latine. La nature ne nous a pas donné en vain les palmiers pour constituer nos forêts ni des Amazones et des Orénoques pour arroser nos contrées ; de ces fleuves l'intelligence hispano-américaine a l'abondance, de ces forêts de palmiers elle a l'élévation ; l'héritage conservé par l'Indien l'a dotée de prudence ; l'influence de la terre l'a faite fastueuse et volcanique ; le legs arabe apporté par l'Espagnol l'a rendue nonchalante et artistique. Ah ! le jour où elle se mettra à briller, elle brillera au voisinage du Soleil : le jour où nous proclamerons la mort de notre actuelle existence de dimension locale. Ecoles d'indiens ; voyages de cultivateurs dans les pays agricoles ; voyages périodiques et suivis, dotés de plans sérieux, dans les pays les plus développés ; dynamisme et science appliqués aux cultures ; présentation opportune de nos produits aux populations étrangères ; dense réseau de voies de communication à l'intérieur de chaque pays, et d'un pays à l'autre ; consécration pleine et indispensable du respect de la pensée d'autrui ; voici ce qui est en train d'apparaître, bien que dans certains pays on ne l'aperçoive que de façon lointaine ; voici l'esprit nouveau désormais concrétisé. Les énergies ne nous font pas défaut. Il suffit d'examiner le répertoire du collège. Il s'agit d'un collège nord-américain, dans lequel à peine un sixième des étudiants est de souche espagnole. Il n'en va pas de même pour les prix : là, on voit s'accroître la proportion et si pour un élève de langue espagnole il y en a six de langue anglaise, pour six Nord-Américains  primés, six Sud-Américains le sont également. Dans cette simple liste de classes et de noms, au long de laquelle le regard du commun passe négligemment, La América s'efforce de voir plus loin. Dans cette immense somme d'analogies qui composent le système universel, chaque petit fait constitue un résumé, qui concerne soit le futur soit  le passé ;  un fait important. Ne devons-nous pas nous réjouir de voir que là où un garçon de nos régions au corps maigre et au sang pauvre, entre en compétition avec des  rivaux   robustes  et sanguins, il  remporte la palme ? Dans le collège en question, c'est à peine si les élèves de souche espagnole fréquentent des classes autres que les classes élémentaires et commerciales. Eh bien ! dans le palmarès des classes commerciales, sur trois élèves primés, deux sont originaires de nos nations. Le meilleur comptable est un certain Vicente de la Hoz. Le meilleur connaisseur de législation commerciale est un certain Esteban Viña. Celui qui s'est approprié la totalité des prix de sa classe, sans laisser une miette aux redoutables petits yankees, se nomme Luciano Malabet ; et les trois prix de composition anglaise ne reviennent pas à un Smith, à un O'Brien et à un Sullivan, mais à un Guzmán, un Arellano et un Villa !

 ! Ah ! si seulement l'on mettait ces intelligences de chez nous au niveau de leur temps ! Si on ne les éduquait pas pour en faire des avocaillons et des pédants en toque comme au temps des audiences et des gouverneurs ! si on les empêchait de se gaver, dans leur appétit de savoir, de cette littérature vaine et excitante de peuples étrangers à demi morts ; si l'on réalisait l'heureux accord entre l'intelligence qui doit s'exercer en un pays donné et le pays où elle doit s'exercer ; si seulement on préparait les Sud-Américains, non à vivre en France puisqu'ils ne sont pas français, ni aux Etats-Unis — la plus répandue parmi ces maudites modes — puisqu'ils ne sont pas Nord-américains, ni à l'époque coloniale, puisqu'ils vivent maintenant en dehors de la colonie et entrent en concurrence avec des peuples actifs, créateurs, vivants et libres, mais en vue de vivre en Amérique du Sud !... En Amérique du Sud, c'est tuer son fils que de lui donner une éducation exclusivement universitaire. On ouvre des campagnes pour la liberté politique; on devrait en ouvrir avec la plus grande énergie pour la liberté spirituelle, et pour l'adaptation de l'homme à la terre où il est appelé à vivre.

Article paru dans La América de novembre 1884