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Sandrine Bonnaire : Le naturel d’un talent exceptionnel
Par Joel del Río Traduit par Alain de Cullant
« Je suis convaincue que le cinéma est une arme politique, éducative, qui a de multiples utilisations et intentions ».
Illustration par : Ernesto González Puig

Avec une simplicité et un manque de pose qui désarme ceux qui connaissent son prestige comme une étoile de certains des meilleurs films français des trente dernières années, Sandrine Bonnaire était présente lors de la conférence de presse qui a marqué le début de la XVIe édition du Festival de Cinéma Français, et dans la fructueuse réunion, devenue une classe magistrale, avec des professeurs et des étudiants de l'École Internationale de Cinéma et de Télévision de San Antonio de los Baños. Lors de deux rencontres, on a expliqué que la présence de l'actrice à Cuba est due non seulement à la rétrospective/hommage que lui dédie le Festival du Cinéma Français, mais que cet événement compte aussi ses débuts comme réalisatrice : le documentaire Elle s'appelle Sabine, avec un scénario d’elle-même et de Catherine Chabrol, et les deux s’étant chargées de la photographie.

Interprète de films hors série, de ceux qui marquent le très haut niveau du cinéma français au cours des 30 dernières années, Sandrine Bonnaire s’est d'abord fait remarquer à travers À nos amours et Sous le soleil de Satan, de Maurice Pialat ; La cérémonie, avec Isabelle Huppert et réalisée par Claude Chabrol ; Sans toit ni loi, qui lui a valu un personnage inoubliable et une célèbre rencontre avec Agnès Varda ou la version de Jacques Rivette concernant la légende de Jeanne d’Arc, parmi d'autres personnages et films anthologiques. La célèbre actrice s’est demandée plusieurs fois si elle devait ou non montrer sa sœur autiste dans le documentaire Elle s'appelle Sabine, mais elle a surmonté ses préjugés une fois qu'elle a décidé de présenter sa soeur au monde, une personne malade qui mérite la considération et le respect de tous et elle a conçu l’œuvre à partir de la comparaison des étapes d’internement avec l’évolution ultérieure du personnage. C’est ainsi qu’est né Elle s'appelle Sabine plus comme un portrait intime ou comme un témoignage d'amour pour la vie qu’un reportage sur une maladie.

Malgré l'impressionnant curriculum précédemment résumé, Sandrine Bonnaire parle à peine du cinéma et quand il le faut, comme maintenant, elle dévie l'attention vers l'aspect humain, psychologique ou culturel de chaque question. Dans tout les cas, la conversation avec une actrice qui avoue être plus intuitive qu'intellectuelle résulte une classe magistrale sur l'art interprétatif et la façon dont le cinéma bénéficie de tels talents. « Parler de cinéma est compliqué car pour moi il y a une vérité absolue : ni le support, ni le style ni la méthode choisie ont de l’importance, ce qui est important est ce que l’on raconte et ce que l’on veut dire. J'ai eu l'opportunité de travailler avec beaucoup de cinéastes qui avaient beaucoup de choses à exprimer et mon parcours a été singulier, j’ai commencé ma carrière à côté de Maurice Pialat, avec qui j’avais le sentiment de ne pas jouer, mais que je me limitais à être moi-même ».

Sur la direction des acteurs et la manière dont elle la conçoit idéalement, elle s’est référée au fait « qu’un bon directeur d'acteurs ne parle jamais à l'interprète de la psychologie du personnage car tout doit être dans le scénario et c’est une discussion antérieure avant de commencer les travaux sur le set. Un bon directeur d'acteurs est celui qui partage la logique des actions et aide l'acteur à l'exprimer avec le corps et les gestes. J'adore les directeurs qui me montrent d’une façon physique ce qu'ils veulent de moi, comme le faisait Claude Chabrol dans La cérémonie, dans la scène où le personnage se sent impuissant de ne pas être capable d'interpréter la liste de courses. Chabrol a montré trois ou quatre gestes qui expriment la détresse du personnage et j'ai juste eu à l'imiter. Souvent, pendant que je joue je pense à la facture d'électricité ou aux achats que je dois faire ce jour, car mon travail a plus à voir avec l'émotion, avec les instincts, qu’avec l’intellectualité ou la réflexion ».

« Avec Agnès Varda, dans Sans toit ni loi, il n’y avait pas un scénario précis. Elle m'a invité à faire un personnage qui ne saluait personne, qui ne disait jamais merci et qui disait seulement des gros mots. Et comme le film était plein de personnages joués par des gens qui n’étaient pas des acteurs, la directrice nous donnait la situation qui avait lieu et elle nous laissait la développer à notre façon, comme elle venait. Cependant l'histoire en général a été très bien et il n’y avait pas beaucoup de dialogues, ce qui a permis de montrer l'errance silencieuse du personnage ».

Sandrine Bonnaire est heureuse de préciser que si vous introduisez la réflexion ou le doute systémiques dans votre travail, l’interprétation sera alors un échec. « J'ai l'habitude de jouer avec des directeurs très intellectuels et je suis audacieuse, ils peuvent me demander n’importe quelle chose qui n’implique pas un manque de respect envers ma personne, j'entre dans la vision du réalisateur et j’essaye de me convertir en ce qu'il ou elle veut, car c'est son monde, son film, sa vision et le bon acteur doit être entièrement au service du directeur et de l'histoire. Si j'avais une contradiction insurmontable avec le directeur, je ne le contesterai jamais, car cela implique un manque de respect et il est essentiel de sauver la situation, de dialoguer, de nous entendre mutuellement pour le bien du film. Je sais très bien que le film appartient au directeur, même s'il s'agit d'un collectif. Par exemple, Claude Lelouch, avec qui j’ai travaillé récemment, a déclaré que tous les membres de son staff sont des cinéastes, et qu'il les écoutait tous comme ses égaux. Ce climat devrait prévaloir dans tous les films, parce que s’il n'y a pas de compréhension entre le directeur et l'acteur, c'est très difficile que le film fonctionne bien ».

« Pour moi, un film a trois phases d’écriture : le scénario, la visualité qui consiste à raconter des histoires à travers les plans, et le montage qui doit ramener l’œuvre à la première écriture, c'est-à-dire au scénario ». Elle se plaint aussi de l'énorme quantité de mauvais scénario qu’elle reçoit et elle exprime ses sentiments négatifs concernant le cinéma français actuel, dans lequel on donne rarement à l'écriture du scénario l'importance qu'elle a. Elle évoque, par exemple, Jacques Rivette, qui a tendance à travailler sans scénario et qui offre seulement à l’acteur un aperçu des actions, mais elle assure que le célèbre cinéaste travaille ainsi car il a tout le scénario, avec toutes ses nuances, écrit dans son esprit.

En regardant la filmographie de Sandrine Bonnaire, on peut déduire qu'elle choisit seulement les thèmes transcendantaux et qu’elle préfère travailler avec des réalisatrices, l'actrice se charge de clarifier cette ambiguïté : « Il me semble absurde de parler de cinéma fait par des femmes ou par des hommes comme une frontière impossible a briser. Les réalisateurs et les réalisatrices affrontent le même niveau de difficultés, de défis et d’intentions, car tous les thèmes humains sont possibles et importants. Il n’y en a pas un plus important que l'autre. Tout dépend du traitement, de la façon de raconter. J'adore les films romantiques et je suis impatiente de faire quelque chose pour les enfants comme Peau d'âne de Jacques Demy. Mais je suis également convaincue que le cinéma est une arme politique, éducative, qui a de multiples utilisations et intentions ».

Sandrine Bonnaire, sa carrière et sa contribution au cinéma européen récent, sont le témoignage vivant de la possibilité que le cinéma est beaucoup plus que le divertissement passager, et qu’une actrice doit être et est un peu plus qu'un bel objet capables de traduire certaines émotions élémentaires.