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Pierre Étaix à Cuba : Un amant éperdu du cinéma
Par Yinett Polanco Traduit par Alain de Cullant
« Pierre Étaix est un poète de l'image, un fin artisan du rire et du sourire ».
Illustration par : Ernesto González Puig

Pierre Étaix  a pris 80 ans pour atteindre Cuba, mais venir lui a fait un grand plaisir. C'est ainsi que nous l’avons vu à La Havane, souriant, accessible au public. Lors de l'ouverture du 16e Festival du Cinéma Français,  il a remercié les spectateurs à l'avance pour assister à la rétrospective de ses emblématiques films récemment restaurés faisant partie d’un cycle dédié spécialement à sa filmographie.

Acteur, réalisateur, scénariste, clown, illustrateur, dessinateur et musicien, on peut dire un homme de la Renaissance. Une exposition de 30 panneaux avec des croquis, des dessins et des images de sa carrière artistique a également été ouverte le 12 avril dans le hall du cinéma Chaplin sous le titre « Pierre Étaix, le génie d'un artiste », dans le cadre des hommages à ce multiple créateur.

Pierre Étaix est connu pour des films tels que Le soupirant (1963) ; Yoyo (1965) ; Tant qu'on a la santé (1966) ; Le grand amour (1969) ou Pays de cocagne (1971) et pour trois courts-métrages : Rupture (1961) ; Heureux anniversaire (1962) et En pleine forme (2010).

À l'exception du dernier, ces films étaient cachés depuis plus de 20 ans en raison d'une bataille juridique qui a été résolue en 2010, lorsque la justice française a statué en sa faveur. Avant, un mouvement de solidarité qui a eu des défenseurs comme Woody Allen avait appuyé sa cause. Les copies que le public cubain a pu voir ont été restaurées en 35 mm et sous-titrées en espagnol par Technicolor, Grouppama Gan Foundation et Studio 37.

« Quand on aime faire quelque chose depuis longtemps, ce que nous faisons a une importance capitale – a-t-il déclaré lors de la conférence de presse du Festival du Cinéma Français -. On s'implique pleinement dans cette aventure et avec le temps ces choses vieillissent. Je n'ai jamais voulu faire un film ressemblant à un autre, à peine avais-je terminé la réalisation d'un film, je pensais à un autre. Ma vie n’a pas été rectiligne et je me rends compte à quel point le cinéma a évolué. Je suis un amant éperdu du cinéma, plus précisément du slapstick, qui est une technique créée par Chaplin et appliquée par de nombreux comédiens, une comédie basée sur les gags. Je suis un amant éperdu du cinéma comique et j'ai juste envie de partager ceci ».

Parmi tous ses titres, Yoyo est probablement le plus reconnu, pour être un vibrant hommage au monde du cirque. Dans ce film on découvre la fascination de son directeur pour l'idée du mouvement, de la fuite, du nomadisme. Malgré le manque d'un fort développement narratif, il montre des événements importants pour la culture de l'humanité comme l'apparition du cinéma sonore ou de la télévision.

Cependant, c’est Heureux anniversaire qui a reçu le plus de lauriers : les prix Oscar et le BAFTA pour le meilleur court-métrage en 1963, le Grand prix du Festival d'Oberhausen et le prix Simone Dubreuilh du Festival de Mannheim. Un nouvel Oscar lui a été décerné en 2011 comme un prix honorifique pour sa carrière artistique. En 2012,  il a reçu le prix Aardman/Alapstick du Bristol Spalpstick Festival, qui est décerné chaque année à l'excellence exceptionnelle dans le domaine de la comédie visuelle. En octobre de la même année il est lauréat du prix Jean Mitry du Festival de Pordenone, en Italie.

Aucun de ces honneurs l’a ébloui. Avec une typique ironie française il a déclaré que les Oscars ne lui avaient pas permis de vivre. « Je ne peux pas dire que je n’était pas ému quand j’ai remporte le premier mais à l'époque quand on m’a dit « Tu as gagné un Oscar », j’ai demandé « C’est quoi un Oscar ? » Quand on m'a expliqué ce que c'était, j'étais heureux de l’avoir obtenu. Après avoir reçu la statuette, j'ai signé un document disant que je n'allais ni la fondre ni la vendre ; mon producteur l’a gardé toute sa vie dans une vitrine, il est mort et sa veuve l’a probablement jetée. En ce qui concerne le second, il est un peu comme un prix posthume, mais en vie. »

Lors de l’inauguration de l'exposition dans le cinéma Chaplin, il a affirmé, avec un sens de l'humour toujours pétillant : « Je pense que je n'ai pas fait quelque chose de si relevant. La seule chose importante et qui m’intéresse est ma profession de clown, car obtenir que quelqu'un se divertisse est très difficile et c’est encore plus délicat à mesure que le temps passe ».

Il a monté son premier rode numéro de music-hall dans les années 1960, se présentant en solitaire comme Yoyo lors d’une tournée européenne. En 1973, il fonde l'École Nationale du Cirque de France avec Annie Fratellini, le cirque étant son refuge depuis lors ; en 2010,  il monte son nouveau spectacle, Miousik Papillon. Il a dédié sa vie à faire rire les gens. C’est peut-être pour cette raison qu’il était si heureux lors de l'ouverture de « Pierre Étaix, le génie d'un artiste » quand les étudiants de l'Ecole Nationale du Cirque de Cuba ont présenté un spectacle et quand l'acteur cubain Carlos Ruiz de la Tejera l’a qualifié comme « un poète de l'image, un fin artisan du rire et du sourire ».

Pierre Étaix a écrit sa première œuvre théâtrale en 1985, L’âge de monsieur est avancé, qui a été adapté pour la télévision française deux ans plus tard. En 1988, il a réalisé pour ce même milieu le court-métrage Rêve d'artiste ou le cauchemar de Méliès, dans le cadre d'une série thématique rendant hommage à Georges Méliès, l'illustre illusionniste et cinéaste français.

Comme comédien, Pierre Étaix a participé à I Clowns (1971) ; Max, mon amour (1986) ; Henry et June (1989), et Jeunet Micmac à tire-larigot (2009). Cependant, son interprétation la plus attendue a probablement été dans un film qui ne fut jamais achevé, The Day the Clown Cried, de Jerry Lewis. Dans ce film, les nazis obligent un clown à faire rire des enfants juifs qui devaient ensuite êtres assassinés dans la chambre à gaz. En se référant à l’acteur principal de son film, Jerry Lewis a affirmé : « Dans ma vie, j’ai compris deux fois ce qu’était le génie : la première fois en regardant la définition dans le dictionnaire ; la seconde en connaissant Pierre Étaix ».