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José Martí, le maître
Par Pedro Pablo Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
Le révolutionnaire cubain a exercé l’enseignement à plusieurs reprises au long de sa vie.
Illustration par : Jurgen Rodríguez

José Martí a souvent été appelé Apôtre et Maître de son vivant, des surnoms repris aussi pour la postérité afin d’indiquer son statut comme guide du peuple cubain vers l'indépendance. Par conséquent, ils se réfèrent principalement à son statut de leader politique.

Toutefois, le révolutionnaire cubain a exercé l’enseignement à plusieurs reprises au long de sa vie et c’est au cours d'une telle pratique que le terme a pris une portée au-delà de la salle de classe pour faire référence à son action en tant que dirigeant des émigrés.

On dit que dès sa prime jeunesse, pendant son séjour à Madrid, puis après avoir été déporté de Cuba, il a donné quelques cours particuliers dans la maison d’une famille cubaine, ce qui n'a pu être vérifié. Son début dans l’enseignement a eu lieu au Guatemala, en 1877, quant, peu de temps après son arrivée, il a été engagé par le gouvernement de ce pays pour enseigner dans l' l’École Normale, une des grandes réussites de la réforme libérale guatémaltèque afin d’élever l'éducation pour transformer le pays.

Un cubain de Bayamo qui avait accompagné Carlos Manuel de Céspedes le 10 octobre 1868 pour commencer la première guerre pour la liberté de l'île, José María Izaguirre, était le directeur de cette école et il a offert la classe de littérature à José Martí et, de façon intermittente, les exercices de composition.

Le mois suivant il a été nommé professeur de Littérature et d'Histoire de la Philosophie de la Faculté de Philosophie et des Lettres de l'Université Centrale. Quelque temps plus tard il a offert des cours de composition gratuits dans l'Académie pour Jeunes Filles de l’Amérique Centrale, dirigée par une sœur d’Izaguirre.

 

Martí s’est inséré dans la vie guatémaltèque à travers l’enseignement. À seulement 24 ans, il se converti rapidement en guide de la jeunesse studieuse, aussi bien des jeunes d'origine humble qui se formaient dans l’École Normale que des fils des gens aisées et des aristocrates ayant accès à l'enseignement supérieur et les jeunes filles de cette classe qui fréquentaient le Collège des Filles.

Grâces à ses lettres et ses notes nous savons qu'il a étudié durement afin d’accroître les connaissances qu'il avait acquise au cours de ses études de Droit et de Philosophie et de Lettres en Espagne : le jeune professeur devait expliquer les littératures européennes – française, anglaise, italienne et allemande -, la pensée philosophique moderne et la philosophie des peuples orientaux, ainsi que la rédaction et la composition, des matières qui, peut-être, l'attirait davantage compte tenu de son exercice éprouvé de l'écriture.

Curieusement, bien qu’il ait démontré son amour pour les enfants au long de sa vie, et qu’il l’ait exprimé toujours brillamment dans sa revue infantile La Edad de Oro, Martí n’a jamais fait face à une salle de classe des enfants. Les adolescents, les jeunes et les adultes étaient ses élèves au Guatemala, à Cuba, au Venezuela et aux États-Unis.

« Qui dit éduquer, dit aimer ».

De retour à Cuba en 1878, à la fin de la première guerre d'indépendance, Martí a enseigné dans le collège havanais Casa de Educación afin d’augmenter ses revenus pour soutenir sa femme et son fils nouveau-né et, aussi, pour aider ses parents.

Il a également travaillé dans des cabinets d'avocats, mais sans être en mesure d'exercer comme avocat, car les autorités ne le permettaient pas tant que son titre n’était pas arrivé d'Espagne. En 1881, établi à Caracas, l'enseignement était son principal moyen de vie : il a été engagé par le collège Santa María pour enseigner la Grammaire et la Littérature Française et dans le Villegas, où il enseignait la Littérature, créant une chaire d'oratoire rappelée avec ferveur de nombreuses années  après par ceux qui étaient ses disciples.

Au cours de son long exil à New York, il a donné des cours aux adultes. Il a été professeur d'espagnol durant deux cours dans l'École Centrale Supérieure de la ville et, selon une explication du directeur de l'école, sa tentative a été « d’enseigner la grammaire sans donner l'impression qu’il l’enseignait ».

Les étudiants étaient des jeunes travailleurs, dont certains étaient peut-être des immigrants et d’autres d’Amérique Hispanique. En cette époque - 1890 - Martí était bien connu dans le journalisme de la région pour ses nombreux écrits, en plus d'être une personnalité de prestige dans la communauté hispano-américaine de New York pour son rôle dans la Société Littéraire qui animait les liens entre les émigrés et pour occuper la représentation consulaire de l'Uruguay, de l'Argentine et du Paraguay dans cette ville.

Cette même année, il a commencé sa contribution avec la Société Protectrice de l’Instruction la Liga, fondée par des travailleurs cubains et portoricains, des Noirs en majorité. C'était une école spéciale dans laquelle Martí s’est senti impulsé à mettre en pratique ses idées sur l'éducation comme un travail d'amour, de perfectionnement de l’homme, de l’amélioration humaine, de modernité scientifique et de prise de conscience patriotique.

Il s’agissait de préparer les Antillais adultes pour la grande œuvre dont la stratégie se dessinait à l'époque : atteindre l'indépendance de Cuba et de Porto Rico pour créer des républiques modernes, qui s’ouvriraient à leur propre développement en fonction de leurs larges majorités populaires, capables d'éviter l'expansion territoriale et économique de la puissance naissante des États-Unis pour contribuer à l’équilibre entre les deux Amériques.

La Liga, assise dans le travail des hommes et dans l'égalité des races, en plus d'élargir la culture de ses membres à partir du point de vue informatif sur des sujets variés, pourrait créer un esprit d'amour et de liberté et la conscience parmi les personnes qui y venaient tous les soir.

Martí offrait ses classes gratuitement, prenant le temps sur ses croissantes et multiples responsabilités. Il existe des preuves qu’il allait ponctuellement à sa salle de classe de La Liga, même après la fondation du Parti Révolutionnaire Cubain, auquel il dédiait tous ses travaux après avoir quitté le journalisme et la diplomatie et après la publication du journal Patria, dont la direction, la rédaction quasi complète, la mise en page et la distribution étaient entre ses mains.

Ce furent précisément ses élèves de la Liga, également des disciples quant à ses aspirations à l'indépendance et ses rêves de justice sociale, qui ont diffusé parmi les autres émigrés à New York, le pseudonyme de Maître : après avoir été appelé ainsi dans la salle de classe, il l’a aussi été dans les actes et à la tribune ; l’œuvre patriotique avait également son maître, son guide.

Bien qu’il semble qu’il n’ait jamais eu de salle de classe à Brooklyn, la Liga louait un local à Manhattan, dans la 72e rue, dont à l'entrée se trouvait une plaque disant « Razón » (Raison). Les cours commençaient à vingt heures, dans un salon ayant un piano, une étagère pleine de livres, des portraits d'amis sur les murs et les chaises disposées en demi-cercle autour de la table du professeur.

La classe de Martí avait lieu les jeudis, à vingt et une heures trente ou vingt-deux heures, après avoir terminé sa classe d'espagnol. Là il laissait libre court à ses idées pédagogiques, exposées antérieurement dans plusieurs de ses travaux du mensuel new-yorkais La América et dans plus d'une de ses chroniques sur les États-Unis : la classe libre, non pas une prison ; l’apprentissage sans obligation, mais comme un divertissement ; l'éducation pour former des êtres utiles non pas de simples copieurs et répétiteurs de livres.

Il a expliqué cette pédagogie particulière pratiquée dans la Liga dans un texte pour Patria, où il narre son propre travail à la troisième personne : « un ami allait là pour exprimer ce qu’ils voulaient savoir de lui, ils posaient des questions anonymes à propos de la composition des peuples, de la Physique, ou de l’Histoire. Ou des haines humaines, ou des ténèbres  de l’âme : et l’ami lisait les écrits à haute voix ; donc l’idée lucide prenait forme dans une expression simple et forte ; et après dans un vol de pensée, avec l’idée central de bonté et d’identité du monde, il répondait aux questions les plus profondes et subtiles quelques fois, concordant des apparentes différences, et basant l’opinion sur la preuve nécessaire et visible de détailles.»