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Le violon à Cuba
Par Hamilet Rozada Traduit par Alain de Cullant
Le violon a atteint une grande popularité à Cuba dès la fin du XVIIIe siècle où il faisait aussi bien partie des groupes populaires que des orchestres de chambre.
Illustration par : Jurgen Rodríguez

Si durant une période de notre histoire, « le long lézard vert » - comme Nicolás Guillén appelait Cuba – a connu des difficultés pour recevoir des informations artistiques des pays hautement développés ; les Cubains ont démontré peu à peu être en mesure de rompre cet « isolement géographique » dont il parlait et atteindre la hauteur de n’importe quelle société située au sommet de la gloire, comme celle de Paris « la ville lumière ». Un exemple évident s'est traduit par la musique, qui a toujours été une priorité, car même si ici il n'y avait pas de conditions optimums pour l'éducation, certains illustres instrumentistes – comme Ignacio Cervantes, José White ou Claudio Domingo José Brindis de Salas, pour n’en citer que trois -, ont été en France afin d’étudier au Conservatoire de Paris où non seulement ils étaient des élèves éminents mais où ils ont reçu les plus hauts prix comme interprètes, ce qui leur a permis de se produire sur les meilleures scènes du monde avec succès.

Le violon a atteint une grande popularité à Cuba dès la fin du XVIIIe siècle où il faisait aussi bien partie des groupes populaires que des orchestres de chambre. Sa présence était indispensable dans les œuvres d’Esteban Salas, parmi lesquelles ressortent ses Villancicos, chantés dans la chapelle de musique de la cathédrale de Santiago de Cuba ; il était également présent dans les concerts publics qu'il organisait, avec des œuvres d’Haydn, Mozart et Pergolèse. Mais nous ne devons pas oublier la participation de cet instrument, joué par les Noirs, dans les orchestres populaires.

Au XIXe siècle, après le succès des grands violonistes et pianistes européens tels que Paganini, Liszt, Chopin, Saint-Saëns et beaucoup d’autres, les deux instruments sont devenus les favoris de la société cubaine de l’époque et, dans ce contexte, sont apparus les premières virtuoses du pays dont des noms comme José White ou Claudio Domingo José Brindis de Salas.

José White (1835-1918) était un Mulâtre né à Matanzas qui a montré un talent extraordinaire pour le violon dès son enfance, une raison pour laquelle il a pu étudier au Conservatoire de Paris où, à 21 ans, il a remporté le premier prix de cet instrument. Mais il a démontré rapidement que la composition a également occupé une place importante dans sa carrière, créant des partitions d'excellente facture comme le Concerto pour violon et orchestre, Six études brillantes et la très connues Bella Cubana, parmi d'autres œuvres.

Pour ses dons naturels comme un pédagogue, José White a eu le privilège de succéder à celui qui était son professeur au Conservatoire de Paris : Delphin Allard, où il a formé des étudiants aussi éminents que George Enescu et Jacques Thibaud. Sa façon unique de jouer a attiré l'attention des journalistes et des critiques européens dès le début de sa carrière artistique. La Gazette Musicale de Paris écrit le 3 août 1856 : « Monsieur White a peu plus de 20 ans et il y a peu de temps qu’il est entré au Conservatoire, suivant les classes d’Allard, mais où a-t-il pris ses premières leçons ? Comment ce fils de l’Amérique vierge est devenu l’émule des grands violonistes connus en Europe ? Nous l’ignorons et nous voudrions le savoir pour rendre honneur à l’école américaine, de laquelle il est un superbe exemple… ». L’illustration signale aussi : « José White possède une merveilleuse habilité avec l’archet, il exécute les staccatos avec autant d'audace que de perfection. Il a un son agréable, un style élégant et son expression est juste et jamais affectée ».

José Martí l'admirait comme musicien et collaborateur de la cause cubaine, il a eu l’occasion d'assister à une de ses présentations sur laquelle il a écrit : « José White ne joue pas, il subjugue ; les notes glissent sur les cordes, y restent, pleurent ; elles sonnent une après l'autre, comme sonneraient des perles en tombant. C’est un long soupir qui invite à fermer les yeux pour écouter, c’est un gémissement féroce qui éveille l'oreille dormante. Dans le Carnaval de Venise, les notes ni gémissent ni glissent, elles éclaboussent, sautent, germent ; là elles enchaînent la volonté et l’admiration. Pour la technique appliquée à ses interprétations et au répertoire qu’il exécute (Viotti, Mendelssohn, Mozart, Bach, Paganini) on voit en White un artiste moderne ».

Un autre grand violoniste cubain du XIXe siècle a été Claudio Domingo José Brindis de Salas, nous écrivons son nom complet afin de ne pas le confondre avec son père, Claudio Brindis de Salas, qui était également violoniste et, en plus, contrebassiste et chef d’orchestres populaires. Après une brillante carrière, il mourut sans ressources à Paris.

Brindis de Salas était le fils d'un célèbre violoniste et chef d’orchestres populaires (Claudio Brindis de Salas). Il est né dans la ville de Matanzas en 1852 et, dès son enfance, il a montré son extraordinaire talent pour la musique, une raison pour laquelle son père a décidé de l’initier dans l’art qu’il connaissait si bien. Après ses études à Cuba, le jeune homme est parti en France et il est entré au Conservatoire de Paris où, malgré qu’il soit Noir, il a obtenu le premier prix de violon, ce qui lui a ouvert les portes au monde et de se présenter sur les meilleurs scènes de Russie, d’Italie, d’Angleterre, du Mexique, du Venezuela, d’Argentine… où il a reçu de nombreux honneurs et récompenses. Parmi les critiques publiées, je cite Il Corriere Italiano : «  C'est un jeune homme noir, fils de Cuba, d'un talent extraordinaire... étonnant et remplissant d'enthousiasme à l'Auditorium. C'est un violoniste d'activité admirable: il a un archet très léger  et, en même temps, une énergie qui porte l'esprit de sa race ». « Dans cette époque de sous-estimation des Noirs, la fin de cette critique n’est pas surprenante ».

Bien que Brindis de Salas compose quelques partitions, son activité de compositeur n'a pas atteint la stature de sa virtuosité en tant qu'interprète.

Après avoir étonné le monde avec son art ; être baptisé comme « le Paganini noir » ; devenu Chevalier de la Légion d'honneur, Baron et musicien de chambre de l'empereur Guillaume d’Allemagne (pays où il épousa une noble allemande), Claudio Domingo José Brindis de Salas mourut à Buenos Aires seul et dans la pauvreté, à l'âge de 59 ans. De nombreuses « histoires » ont été écrites sur sa mort.

L’empreinte de Brindis de Salas est restée chez ses disciples et ses adeptes, comme Juan Torroella (1874-1938), lui aussi de Matanzas, qui a étudié avec White à Paris. Il a remporté le premier prix de violon au Conservatoire de Madrid, il a fait de nombreuses tournées internationales et, à partir de 1900, il s’est installé à La Havane, où il s’est dédié à l'enseignement, formant d'éminentes violonistes tels que Diego Bonilla (1898-1976) qui a complété ses études en Europe et réalisé des tournées de concert aux États-Unis et au Mexique. Diego Bonilla, à partir de 1931, a été professeur dans la capitale cubaine.

À Cuba, le violon atteint son plus haut niveau au XXe siècle avec des interprètes tels que le Havanais Virgilio Diago (1904-1941) qui, malgré son décès si jeune, a été violon solo de l'Orchestre Symphonique de La Havane dés sa fondation en 1922. On se souvient toujours de sa réputation d'excellent interprète, ainsi que d’un autre Havanais, Joaquín Molina (1884-1950) qui a aussi été un important professeur. Les deux ont étudié avec Torroella.

Parmi d’autres violonistes exceptionnels de la première moitié du XXe siècle se trouvent Casimiro Zertucha (La Havane, 1880-1950), un concertiste qui a étudié à Paris avec White et Marsick ; Ramón Figueroa (Santiago de Cuba, 1862-1928) fondateur de l'Académie des Beaux-arts de sa ville natale, qui, comme interprète, a créé Danzas Cubanas, pour violon et piano ; Amadeo Roldán (Paris, 1900 - La Havane, 1939), qui a étudié au Conservatoire Royal de Musique et de Déclamation de Madrid, où il remporte le prix Sarasate et, à l'âge de 19 ans, il s’est établi à La Havane où - malgré sa mort très jeune – il a eu un grand prestige comme interprète, professeur et compositeur. D’autres violonistes cubains dans la première moitié du XXe siècle que nous devons citer sont : Angel Reyes et Marino Armando Ruiz (connu comme Oviche).

L’histoire du violon à Cuba a connu des modifications très favorables avec la création de l’École Nationale d’Art (ENA) grâce à l’arrivée des professeurs provenant de Bulgarie et de l'ex-URSS, dont des noms tels que Alexander et Igor Frolov (père et fils), Radosvet Boyadjiev, Vasili Mocasian, Valeri Gasarian, Anatoli Mielnikov… qui ont formé un grand nombre des actuels violonistes cubains. Dans ces années il y a aussi Evelio Tieles, qui a terminé ses études au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou et a rejoint l'enseignement à La Havane, étant un grand promoteur du violon.

Le développement atteint par les violonistes de notre pays a été reconnu sur les scènes nationales et internationales. La création, dans tout le pays, d'un système national d'éducation et la création de l’Institut Supérieur d’Art (ISA), a permis la confrontation de jeunes artistes dans des événements internationaux, ceux-ci remportant des prix importants. Aujourd’hui, nous pouvons affirmer que le niveau atteint par nos violonistes n’a rien à envier aux interprètes des pays les plus développés.