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La photographie de John Rusnak plante des graines à La Havane
Par Estela Ferrer Raveiro Traduit par Alain de Cullant
Peur de la nostalgie est un projet ayant un profond contenu social, mais il est surtout la concrétisation d'une philosophie de vie.
Illustration par : Jurgen Rodríguez

…on ne peut pas aller de l'avant jusqu'à ce que on laisse partir et au moment de se libérer, toutes les actions doivent être prise en compte…

Mani de Osu

Il n’y a pas des images plus réalistes que celles produites dans l'esprit.  Même la nature n’est pas aussi sincère  comme l’est la réalisation d'un sentiment.

Dans le cas de la photographie, le caractère documentaire a été le plus pondéré dès son émergence, témoin d'une réalité. L’éternelle pouvoir d'un analogique, capturer le référent, l’immobiliser au-delà d’un temps et d'un espace.

Cependant, au fil des ans, la photo a également acquis un caractère artistique. Non seulement la photographie a été la preuve fidèle de l'existence d'un sujet, mais elle a dépassé cette première finalité afin de séduire visuellement, de communiquer des sentiments et des messages. Cette qualité a été largement utilisée dans le domaine de la photographie de mode.

C’est précisément dans ce milieu, dans les dommages des costumes et des défilés, que l’illustre artiste new-yorkais John Michael Rusnak a fait ses premiers pas.

Après une exposition aussi poignante que Climate (Climat), en 2008, Rusnak a réalisé l’exposition personnelle Temor a la nostalgia (Peur de la nostalgie) à La Havane. C’est pour cette raison que l'artiste et son contingent artistique, composé des photographes Beth Bischoff et Sasha das Gupta et du dessinateur et publiciste Abel Rapp, sont arrivés à La Havane lors des derniers jours du mois de janvier.

Le projet a été inauguré dans la Photothèque de Cuba le 27 janvier, une activité collatérale du troisième Colloque International pour l'Équilibre du Monde. Ce colloque, dédié au 160e anniversaire de la naissance de José Martí, a été un moyen d'unir les volontés afin de concevoir un monde meilleur pour tous.

L’inauguration a compté la présence de Nelson Rodríguez de Arellano, directeur de la Photothèque de Cuba ; d’Ana Sánchez, directrice du Centro Cubano de Estudios Martianos et Pedro Pablo Rodríguez, chercheur titulaire de ce centre.

La Photothèque de Cuba a accueilli un ensemble de 18 photographies Polaroid 55 en noir et blanc. L’exposition comprenait cinq triptyques de grand format.

Peur de la nostalgie rassemblait différentes œuvres répondant à la pensée philosophique de l'auteur. Elevé avec les enseignements de Platon, de Martí, de Gandhi et de Santillana, Rusnak voit un projet de sa vie dans Temor a la nostalgia, la matérialisation de ce qu’on lui a enseigné depuis l’enfance.

La peur de revenir sur le passé, d’affronter nos erreurs ; l'histoire et les idéaux de José Martí captive John Michael Rusnak. Ces pièces tentent précisément de transmettre ce message.

Les photographies ont été prises à Cuba. Cependant, l'artiste ne se borne pas à une scène concrète, car les images constituent des symboles universels. L'intention est de provoquer la réflexion sur la nécessité d’égalité et d'équité entre les hommes.

Peur de la nostalgie propose que les gens assument ce qu’ils ont appris dans la vie afin de pouvoir avancer sans faire les mêmes erreurs. Le projet constitue un appel à la rédemption, à briser les restrictions de la société et d’être libre de tous nos préjugés.

« Nous pouvons tous être le même un jour. Il s’agit d'apprendre et d’aller de l’avant pour être tous ensemble. Nous pouvons tous être libres, mais nous devons nous libérer de préjugés tels que : je suis noir, je suis blanc ; les normes sociales qui nous emprisonnent comme sujets sociaux », a déclaré l’artiste lors de ses échanges avec les jeunes dans la Photothèque de Cuba.

Son art est conçu pour planter la graine de cette idée et de la faire germer dans les personnes. Le désir de Rusnak est de promouvoir une influence dans les esprits.

Ses créations sont aussi étroitement liées aux postulats du mouvement moderniste. Le modernisme vu dans l'art comme un guide pour écrire. Dans le cas de ce photographe, le processus a été inverse : il s'approcha au texte et ses interprétations l’ont inspiré à faire les œuvres de l’exposition.

« L'homme est plus que blanc, plus que mulâtre, plus que noir », José Martí

Dans une œuvre comme Acrónimo, tous les soldats semblent être égaux mais il y a des différences dans cette supposée homogénéité. L'idée est comment le différent peut être similaires, comme chez tous ces hommes, en dépit de leurs différences physiques, il y a un équilibre entre leur cœur et leur esprit.

Un acronyme est une invitation à tendre la main à l’autre, à surmonter les préjugés raciaux qui marquent parfois notre comportement et nos attitudes.

« … un jour un homme est mort sur la croix, mais il faut apprendre à mourir sur la croix tous les jours », José Martí

La position des saints est un triptyque. L’ouvrage présente quelques hommes et quelques nones. Les uns et les autres sont à genoux, se dédiant à la prière. Il y a une grande métaphore dans cette pièce. Les épouses des hommes sont un symbole des erreurs qui ne laissent pas les sujets affronter l'avenir avec plus de clarté. La prière constitue une demande d’illumination, de paix, de rédemption. Une demande des sujets, compris comme des êtres sociaux, afin d'être libéré de ses liens du passé, des vieux préceptes qui les maintiennent liés aux pensées classistes, racistes et discriminatoires.

Selon les paroles d’Ivan A. Schulman : « Dans la vie il faut se sacrifier pour ce que nous croyons ». Ce n'est pas un sacrifice physique mais celui des faits qui ont marqué les histoires personnelles et celle de l'humanité. Des faits que nous nous efforçons d'oublier.

« L'éducation de la peur et de la désobéissance obstruera chez nos enfants l'éducation de l'amour et du devoir. Des systèmes offenseurs naissent que des hypocrites ou des despotes », José Martí

Moncadistas est une œuvre dans laquelle le retour dans la mémoire devient immédiat. En cette époque on se promenait dans les couloirs des salles de classe, aux insignes, aux jupes de l'uniforme scolaire, au début de chaque pionnier. C'est une invitation à respecter cette première étape de formation, où se conforment les valeurs et les attitudes. La manipulation incorrecte d'une période de franche croissance et d’exploration du monde peut être fatale pour les enfants ; c'est le message.

« Notre désir de l'égalité contient des particules de changement depuis lesquelles nos rêves sont formés », J. M. Rusnak

Panthères Noires appelle à nous repenser depuis l'intérieur, à examiner les rêves, les aspirations et les faux comportements. L'éminent dirigeant du mouvement Black Panther, Eldridge Cleaver, a dit un jour : « Je sais que les gens occultent parfois leurs émotions dans le traitement avec les autres pour les simples raisons de maintenir l’objet de leurs plus délicats sentiments ».

L'œuvre montre un couple sur une moto. Avec eux on transite par leurs changements de vêtement, qui n'est pas délie  du passage du temps. D’une certaine façon, leurs rêves semblent congelés. L’imitation d'une autre époque, la façon avec laquelle ils assument une mode et un temps qui n'est pas le leur provoque la tristesse. On doit être prudent de la nostalgie, mais pas des rêves.

« Celui qui a le pouvoir de mettre les premières mains sur les enfants aurait le monde ! », José Martí

Dans Les vieux noirs et les jeunes blancs, il fait coexister un homme avec une batte et quelques enfants. La métaphore est utilisée comme un outil pour le discours.

Les enfants, les représentants du futur, de la pureté et de la naïveté, se trouvent dans le même espace qu'un homme noir qui incarne la violence. Premièrement, il y a un travail avec les stéréotypes qui associent le sujet noir aux actes délictuels. C'est le premier niveau de signification. Lors d’une seconde approche, un autre message apparaît : la nécessité urgente de protéger les enfants contre toute forme de violence. L’enfant comme entité est à la fois une allégorie du futur.

L'amour, la paix et l'équilibre des temps à venir dépendent d'eux. Par conséquent, il est impératif pour les éloigner de n’importe quel dommage. En citant Gandhi : « Si nous voulons enseigner la véritable paix dans ce monde, et si nous voulons soutenir une véritable guerre contre la guerre, nous devrons commencer avec les enfants ».

« L'art vise à semer les graines. Par conséquent, toutes les pièces seront données à Cuba, car les graines à cultiver devraient être ensemble », a déclaré Rusnak lors d’une conférence de presse.

Peur de la nostalgie est un projet ayant un profond contenu social, mais il est surtout la concrétisation d'une philosophie de vie. Nous espérons que la photographie de Rusnak plante d’autres graines au-delà de La Havane.