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Girón : La Guerre a eu aussi des noms
Par Salvador Arias García Traduit par Alain de Cullant
Girón, comme fait historique concret, a signifié la réponse combative et consciente d'une majorité du peuple pour défendre un processus révolutionnaire duquel il se considérait un participant actif.
Illustration par : Janler Méndez Castillo

Le Prix David, institué par l'Union des Écrivains et des Artistes de Cuba pour les auteurs inédits, a été gagné par Eduardo Heras León (né en 1940) en 1968 pour son livre La guerra tuvo seis nombres (La guerre a eu six noms), où il aborde les jours de la lutte à Girón, en avril 1961, quand une invasion d'expatriés cubains formés aux Etats-Unis a tenté d’établir une tête de pont à cet endroit, comme base pour la postérieure domination progressive de l'Île. Le livre est composé de six histoires, toutes relatives à divers moments de cette lutte, avec quelques brèves scènes postérieures – une peut-être mesurable en années – servant à deux occasions comme cadre ou référence à la narration. Mais Girón est l'espace environnemental qui prédomine presque toujours dans le livre. L'auteur avalise sa capacité pour recréer ces expériences avec sa propre participation, plus ou moins directe, dans les faits historiques. Chaque histoire a pour titre le nom d'un combattant et le dernier, intitulé précisément « Eduardo », est comme un témoignage personnel. Toutefois, et contrairement à de nombreux autres exemples qui se sont succédés quand il s'agit de recueillir des faits quotidiens plus immédiat, l'auteur a pu s'éloigner de la simple transcription testimoniale grâce à un processus créatif mettant en jeu d’habiles ressources artistiques très propres de la narrative de fiction.

 

Girón, comme fait historique concret, a signifié la réponse combative et consciente d'une majorité du peuple pour défendre un processus révolutionnaire duquel il se considérait un participant actif. Le combattant de Girón a lutté contre un ennemi qui venait de l’extérieur pour son présent, et ce combattant, en règle générale, n'était pas un militaire n’ayant ni expérience ni professionnalisme, mais soutenu par un sincère et défini élan patriotique. La brève lutte – trois jours – mais très intense, s’est concentrée sur des points très spécifiques, comme les quelques routes d'accès à un lieu de grandes extensions marécageuses. L'élan généreux des combattants révolutionnaires a contrasté avec la façon de faire des ennemis, qui ont utilisé des avions avec de faux insignes pour attaquer traîtreusement les troupes loyales au gouvernement. Tout ceci est présenté avec force et exactitude dans les histoires, à travers lesquelles on peut suivre la lutte depuis ses préludes jusqu'aux moments qui suivent la victoire, non pas d’une façon panoramique ni totalisatrice, mais à travers des angles divers, particuliers, qui ne prétendent pas donner une synthèse ni une anthologie de moments typiques, nous communiquant une expérience très proche, précisément parce qu'elle a pu être celle de n’importe quel participant à la lutte. Un combattant, évidemment, qui n’a pas toujours pu choisir d'être un protagoniste ou être près des faits les plus importants.

 

La lutte de Girón est vivante, enveloppante, mais l'auteur n'essaye pas de l’historier ni de la commenter directement. Si Girón est présent comme fait spécifique, il croît aussi dans sa signification universelle. L'auteur est moins intéressé à refléter la confrontation de ces « soldats du peuple » avec l'ennemi que les conflits, les problèmes et les processus qu'ils éprouvent eux-mêmes ou dans les relations avec leurs compagnons de lutte, devant une conjoncture si inhabituelle et dramatique. C’est pour cela qu’il se centre spécifiquement sur quelques sujets qui, presque comme un leitmotiv, réapparaissent avec plus ou moins grande insistance à travers tout le livre. C’est la présence de la peur et son possible ou impossible surpassement par le soldat. Et aussi le risque de la mort comme quelque chose d’immédiat, ainsi que la dépendance de l'arme de défense au-delà de sa qualité d'objet.

 

En plus, dans le livre il y a des propositions généralisatrices sur la dimension de l’héroïque ; quand elle arrive, comment elle se manifeste et ce qu'elle signifie. Ceci est bien expliqué dans la devise qui préside le livre, pris d'une lettre de Frank País, héros révolutionnaire mort durant la lutte clandestine dans les villes, à Fidel Castro en 1957 (bien qu'Heras les mentionne seulement, avec une louable sobriété, par leurs pseudonymes de guerre : David et Alejandro) :

 

« Je n’envie pas les moments qu’ils ont vécu, spécialement quand je catalogue toujours les hommes comme des hommes normaux, non pas comme des surhommes ni des super héros, cela se démontre ensuite ; pendant ce temps, ils sont tous des hommes normaux, soumis aux mêmes défauts de tout le monde. »

 

Il y a aussi un autre sujet sur lequel l’auteur revient quasi obsessionnellement dans toutes les récits ; le rôle du chef et ses relations avec les subordonnés ; sa nécessité, ses limites, ses risques. Bien que La guerra tuvo seis nombres présente la lutte à Girón, ce n’est pas seulement cela, mais c’est aussi l'analyse de certains problèmes humains communs lors de nombreux moments semblables à travers l'histoire.

 

 

Fragment de l’essai Les six premiers noms d'Eduardo Heras León