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Girón : En avançant avec le peuple en armes
Par Dora Alonso Traduit par Alain de Cullant
Nous sommes dans l’endroit où la Révolution a embelli les marais avec des constructions touristiques à plusieurs milles de la côte.
Illustration par : Janler Méndez Castillo

Playa Larga

 

Pour l'instant, nous nous trouvons sans véhicule pour aller dans la zone des opérations de Playa Larga ; mais nous surveillons le passage de la première chose roulante qui prendrait la route de la côte. Ce fut une jeep de la Croix Rouge et la jeep nous a emmené.

 

Un dur combat avait eu lieu là-bas six heures avant et c'était un lieu de risque permanent à cause des incursions continues des avions de bombardement yanquis, qui prétendaient traverser la ligne de feu pour attaquer notre seule ligne d'approvisionnement en troupes et armes. Cette ligne était, précisément, la même route que nous prenions.

 

En outre, les parachutistes pouvaient apparaître dans l’arrière-garde, mitraillant depuis leur cachette dans les broussailles.

 

À la sortie du batey (de la sucrerie), tout se couvrait des uniformes de l'armée populaire. On déjeunait avec une boîte de lait concentré et de pain, de gâteau de goyave et d'autre chose. Nous avons vu la troupe, la boîte en main, s’accommodant du frugal déjeuner. Il y avait une unité, un enthousiasme, une satisfaction incroyable pour aller au combat. De cela, autant que nous avons eu l'honneur infini de le voir et de le partager, nous pouvons en faire foi.

 

Dans la jeep de la sixième brigade de la Croix Rouge qui nous emmène vers l’avant-garde se trouvent Manuel Esponda Álvarez, Ezequiel Velásquez, Rafael Hernández et Roberto Pérez Caldero, délégué pour La Havane.

 

En montant dans le véhicule nous avons vu quelque chose d’étrange : avec le groupe hospitalier, qui porte des drapeaux avec de grandes croix rouges, se trouve aussi un grand gaillard portant une arme antiaérienne. Ils nous expliquent le pourquoi de cette mesure :

 

- Les avions yanquis ont mitraillé trois de nos ambulances et nous nous avons dû demander une escorte pour pouvoir accomplir notre devoir.

 

Nous pouvons à peine le croire. Seuls les nazis ont pratiqué une tel barbarie. Ils nous donnent d’autres détails alors que nous roulons dans un nuage de poussière.

 

- Quelques blessés ont ainsi été tués dans les ambulances. Vous les verrez renversées dans les fossés.

 

En dominant l'idée de voir apparaître à tout moment la terrible menace aérienne, ou d’entendre le crépitement des mitrailleuses des parachutistes, nous fixons notre esprit dans la redoutable, la puissante protection qui garde le territoire. Des nids de toutes les armes, parfaitement dissimulés et protégés, se trouvent des deux côtés de la route et à l'intérieur des terres. Comme de fidèles mâtins de l'indépendance, ils se tapissent, pour détruire n’importe quelle avance de l'ennemi. Ce sont des canons de différents calibres ; antiaériens, des batteries de 50, de 30. Entre la rachitiques ou épaisse végétation des collines des marécages on aperçoit leurs bouches mortelles. Et derrière chacune d'elles, des centaines de jeunes vies ayant le cœur entièrement disposé au sacrifice pour la patrie.

 

- Ils étaient par ici et nous les avons fait reculer.

 

Sur la route il y a des trous récemment comblés. Ils ont été faits par les bombes aériennes.

 

Sur le chemin couvert de poussière blanche qui dessèche la gorge, qui blanchit les cheveux et les sourcils, sont alignés des autobus remplis de miliciens et de soldats de l’Armée Rebelle allant renforcer le front et les lignes avancées. Ils sont nombreux et il y a aussi quelques camions chargés de munitions.

 

À pied, sur les côtés de la route, des miliciens s’arrosent près de leurs batteries. Ils nous saluent joyeusement, faisant des plaisanteries et nous montrant, orgueilleux, les bandes de nylon imprimé des parachutes capturés à l'armée impérialiste et mercenaire.

 

La barbe blanche de Norberto Barreras nous salue en passant, il veille avec son arme. Il a 66 ans. Il vient de l'Escambray.

 

Il est réparateur de télégraphes de Jagüey Grande.

 

Continuellement, sur la gauche et en sens contraire, roulent à toute vitesse, les phares allumés, les ambulances et les voitures qui portent le drapeau blanc avec la croix de sang. La mort et la douleur sont dans ces dernières, dans l’effort désespéré d'arriver rapidement à l'hôpital de la sucrerie « Australia ».

 

Il y a beaucoup de voitures et d’ambulances allant et venant sur ce chemin dangereux et de mort, offrant le même service.

 

À notre côté, Pérez Caldero, anxieusement dans une tension désespérée que nous voyons dans chaque trait de son expression, dans sa mâchoire serrée, dans le regard soucieux qu’il lance à chaque véhicule qui revient du front surveillant le retour de son unique fils.

 

Cela fait de nombreuses heures que son garçon est parti accomplir son devoir d’homme, là où la lutte est continue et la mitraille terrible, et il n'est pas revenu. Le père souffre, une souffrance muette et fixe, vibrant à chaque lumière de phare qu’il aperçoit au loin.

 

- Mon fils sera-t-il là ?

 

La jeep ralentit un peu quand nous croisons les véhicules. La voix du père lance alors son appel soucieux :

 

- Vous avez vu Roberto ?

 

Mais les compañeros répondent toujours non. Qu’il était allé sur le front pour ramener des blessés ; mais ils ne savent pas. Personne ne peut le renseigner.

 

La jeep accélère de nouveau et personne n'ose un commentaire.

 

Tout d’un coup on entent le bruit de moteurs d’avions. Tout le monde regarde en haut et le grand gaillard prépare son arme, en garde. Les yeux sont rivés vers le ciel, fixement. Le pouls s’accélère et un nœud serre la gorge alors que passent les secondes qui paraissent des siècles… Mais, non ; ce n'étaient pas des avions. Nous continuons.

 

Les kilomètres défilent. Les arbres, des deux côtés de la route, montrent les profondes blessures de leurs écorces, suite aux combats ayant eu lieu quelques heures avant.

 

Deux ambulances mitraillées gisent dans le fossé. Pérez Calero signale, avec une douloureuse ironie :

 

- Regardez l'œuvre des « sauveurs » de Cuba.

 

Près de Soplillar nous voyons deux batteries antiaériennes multiples. À droite et à gauche de la route, gardant un point stratégique, leurs huit bouche vigilant le ciel, pointées vers les nuages.

 

Ce sont les jeunes de la Base Granma qui les gardent et les servent, comme le grand pavillon de toute cette épopée.

 

Cela semble incroyable. Malgré nous, malgré une apparence sévère que nous nous donnons, bien que sachant que nous ne sommes pas venus pour pleurer, mais pour maintenir en haut la morale révolutionnaire, nous sentons un brouillard tiède couvrir nos pupilles. Parce que ce sont des enfants, des créatures de 13, 14 et 15 ans ; les plus grands ont 17 ans.

 

Les poitrines adolescentes nues où brillent des colliers de miliciens des graines de montagne, les gracieux visages remplis de sueur, sales de poussière, rieurs, capables, héroïques, immenses, avec ces yeux pleins de lumière et de ferveur pour Cuba et son honneur, les enfants artilleurs saluent allègrement, ils nous entourent et ils applaudissent quasiment quand ils savent ce que nous sommes venus faire. Quand ils savent que c'est BOHEMIA qui vient les voir et être avec eux durant l'heure de la preuve.

 

Et tels qu’ils sont, comme des enfants pleins d'ingénuité ils se placent satisfaits en ligne devant l’appareil photo de Gilberto Ante, le bon compagnon de toute cette marche du devoir, se peignant à la hâte avec les doigts et souriant pour mieux paraître.

 

Ils nous donnent des douilles. Deux douilles de leurs armes, comme souvenirs.

 

Et quand nous avons voulu les embrasser pour les protéger, pour les sauvegarder d'une possible mort inhumaine et maudite, nous sommes surpris de l’aplomb de leur protection.

 

- N'ayez pas peur, nous sommes ici. Aucun avion n'osera passer par ici. S'il vient, il reste !

 

À notre côté, le délégué de la Croix Rouge évite les yeux, car chaque garçon lui rappelle son fils. Et il demande au chauffeur, nerveusement :

 

- Continue, continue, allez ! Nous allons voir si nous trouvons Roberto. Il doit être par là. Il doit être de retour. J'irai le chercher jusqu'au front si c’est nécessaire.

 

Des kilomètres silencieux. On croise la vision blanche d'un camion d'approvisionnement en combustible appartenant à l'ennemi, retourné par notre artillerie, le ventre en l’air.

 

Des voitures de la Croix Rouge continuent à nous croisées à toute vitesse. Mais personne n'arrive. Le père souffre.

 

Bientôt, comme une vision de cauchemar apparaissent les premières maisons campagnardes détruites par les pilotes de l'impérialisme nord-américain. Ce sont des trous noirâtres encore fumant, montrant dans leurs cratères les restes de ce que fut une famille et une maison cubaine. Des pauvres cubains que la Révolution défend et protège avec son immense corps.

 

L'indignation nous rend muet. Mais la punition s’abat sur les sales mufles de l'envahisseur et de leurs parrains de boue et d’abus. Beaucoup de yanquis qui nous ont cru une prise facile pour leur avidité toujours insatisfaite, sont gardés à la  sortie de la forêt cubaine !

 

Très rapidement, les envahisseurs de leur propre patrie, qui ont vendu leur citoyenneté pour l'appui criminel d'un empire guerrier et féroce, seront dans une longue file de prisonniers, gardée par le peuple en armes.

 

La jeep, relativement vite, roule vers Playa Larga.

 

Nous sommes déjà dans la zone des opérations de guerre. Sur la route, devant nous, apparaissent cinq immenses masses qui ouvrent un chemin vers le front. Ce sont cinq tanks avec leur long canon comme des bras tendus, comme des poings fermés qui menacent l'envahisseur.

 

Sortant du cœur de fer, on voit les jeunes tankistes, les artilleurs sortis des entailles de la fôret et de la plaine, des jeunes campagnards, de 20 ans au plus, bruns et rudes sous les casques noirs qui ceignent leur visage brûlé par le soleil.

 

Nous sommes dans l’endroit où la Révolution a embelli les marais avec des constructions touristiques à plusieurs milles de la côte.

 

Dans ce site où les caïmans se réunissent très fiers et contents, pour la proximité de leurs compadres yanquis : Les vieux compadres des entreprises mercenaires où ce n'est pas leur propre chair qui vient mourir sous les balles d'un peuple libre. Si un pilote yanqui tombe ce n’est que pour le connu mépris et la sous-estimation de la valeur et de la dignité des peuples d'Amérique Latine.

 

Les puissants moteurs des colosses d'acier rugissent. Et de là, des petites maisons touristiques converties en unités des milices et de l'armée rebelle, sort la voix d'un responsable criant à un tankiste :

 

- Regarde en haut, compañero ! L'Objectif En haut !

 

Et on rectifie immédiatement la position de l’artillerie en montant la garde. En regardant le ciel où chaque seconde menace les avions de combat.

 

Pérez Calero ordonne de nouveau la marche dans son anxiété pour son fils. Nous laissons les tanks en arrière. Playa Larga se trouve à quelques kilomètres et une ambulance arrive, avec son drapeau déployé et ses phares allumés demandant le passage.

 

Elle nous croise comme un éclair. Le père se lève, saisissant le pare-brise des deux mains, les yeux dilatés et dans un cri qui lui sort de l'âme :

 

- Roberto ! C’est Roberto !

 

Notre jeep fait demi-tour et remonte vers l’ambulance, comme si elle était portée par l’élan du cœur du père.

 

Quelques mètres plus loin c’est la rencontre.

 

L'embrassade. Une embrassade qui semble l’incruster au corps de son sympathique garçon qui sourit à son père.

 

Fragment de Girón: Avanzando con el pueblo en armas, Publié dans la revue Bohemia, Année 53, numéro 18, 30 avril 1961.