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Lettres de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Il est des affections d’une pudeur si délicate…

Chilpancingo, le [mardi] 1er janvier 1878

 

                Mon frère,

 

Si ceux qui le méritent sont heureux, et, faisant preuve de grandeur d'âme, le sont, je n'ai pas à vous souhaiter une bonne et heureuse année. Il est impossible que des malheurs vous arrivent : vous avez fait trop de bien.

                Nous voilà donc ici, Carmen entourée d'une auréole, moi d'amour et de peines. Sa très noble tranquillité m'opprime le cœur. Chacun de ses jours vaut une de mes années. Cette lune de miel, errants, vagabonds, convenait à nos noces : des pèlerins dans le grand pèlerinage. Elle dort au milieu des sauvages et en plein air, souffletée par les vents, éclairée par des torches funèbres d'ocote[1], et elle me sourit ! Je ne parlerai plus de courage de Romain. Je dirai : courage de Carmen.

                J'ai trouvé ici votre lettre amoureuse; celle-ci aurait dû être accompagnée de papiers guatémaltèques. J'ai eu toute cette après-midi – les souffrances sont paresseuses quand il s'agit de m'abandonner – une petite attaque, suffisante pour me voler le temps et les sens. Bien que brève, elle a été du genre de celle que m'a soignée Peón[2].

                J'ai découvert que j'étais connu ici – à Chilpancingo ! où la Nature a un sceptre, et la misère un palais.

                Que Macedo sache qu'Alfaro[3] m'a servi avec empressement. Et le bon Emparán[4], avec flatterie. Il invente des détails pour m'être utile.

                Nous arrivons à Acapulco le 5 et je vous y écris avec le reste des originaux[5]. Nous y allons sous une escorte de gardes ruraux de la Fédération. Du 8e.

                J'écrirai chez moi, et à tous ceux que j'aime, depuis le Port[6]. Si j'écris à tous ceux que j'aime, à quel ami écrirai-je le plus ? Il est de nobles dévotions qu'on ne peut payer. Qu'ai-je pour les inspirer à quelqu'un qui vaut tant ? Valé-je vraiment quelque chose ?

                Maintenant, adieu ; Carmen m'appelle, et l'aube est proche. Aimez-moi beaucoup, car elle et moi nous vous payons de retour. Elle embrasse Lola, et moi, vos enfants. Un shake-hand de nouvel an au peintre éminent – c'est moi qui le dis – et à vous, une bonne dose d'âme de votre frère

J. Martí

 

Extrait de : Martí, José.  Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Mondadori, 2005. pp.111-112

 



[1] Espèce de pin très résineux servant à faire des torches.

[2]  Rappelons que Peón est, en plus d'écrivain, médecin. Mais de quelle affection s’agit-il ?

[3]  On ignore de qui il peut bien s'agir.

[4] José Manuel Emparán, de Veracruz, chef du département des finances de l'Etat, qui lui a remis une lettre de Mercado.

[5] De sa brochure sur le Guatemala, qu'il continue de rédiger et de corriger.

[6] Acapulco.