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La présence française dans la revue Pensamiento Crítico (fin)
Par Vilma N. Ponce Suárez Traduit par Alain de Cullant
Les professeurs cubains de Philosophie ont exprimé leur intérêt de connaître et de divulguer les nouvelles propositions théoriques françaises des années 60.

 Dans l'introduction du numéro dédié au mois de Mai en France, la rédaction a déclaré qu'il s'agissait d'une mosaïque dont ses objectifs étaient non seulement de présenter des travaux décrivant les événements, mais aussi d'autres démontrant les différentes façons dont ils ont été interprétés. Pour le groupe des professeurs de Philosophie, les événements de mai et juin 68 en France signifiaient « (...) la rencontre de deux des problèmes fondamentaux de toute révolution communiste : le problème de l'avant-garde et le problème du pouvoir de l'État (1) ». Les faits ont montré une fois de plus que l'anarchie et la spontanéité ne pouvaient pas conduire au succès lors de la lutte révolutionnaire.                     

Parmi les textes publiés de Jean Paul Sartre apparaît une entrevue du journal Le Point en janvier 1968, intitulée L’intellectuel face à la révolution. Là il a abordé diverses questions telles que sa position face au problème chinois et la réalité soviétique. Il expose également sa valorisation de la Révolution Cubaine, soulignant : « Pour un intellectuel, il est absolument impossible de ne pas être pro-cubain. Cette révolution chaotique a eu ses moments négatifs, mais elle possède une ligne cohérente, une ligne radicale, et qui est toujours radicale (2) ». Jean Paul Sartre avait côtoyé cette réalité lorsqu’il a visité l'île avec Simone de Beauvoir, en 1960, au début du processus révolutionnaire. Il avait prévu d'écrire certains articles sur la Révolution pour le journal France Soir et il a pu converser avec certains de ses principaux dirigeants. De ces rencontres est née son livre Huracán sobre el azúcar (Ouragan sur le sucre) (1960), qui a été publié par Ediciones Revolucionarias.

Lors de ces années, Jean Paul Sartre était considéré comme le paradigme de l'intellectuel engagé avec son temps. Sa vision sur la révolution, ainsi que le soutien apporté au mouvement protestataire français, l’approchait à un important secteur de l'intelligentsia cubaine. Il était admiré pour son implication directe dans la lutte au sein de la résistance française contre l'occupation allemande et pour avoir refuser le Prix Nobel de Littérature en 1964 afin de rester fidèle à ses principes. Les intellectuels cubains coïncidaient également avec lui quant à la condamnation de la guerre des États-Unis contre le Viêt-Nam (que Sartre avait rendu public par le biais de sa participation dans le Tribunal International Russell), le soutien à la guerre de libération de l'Algérie et le rejet du stalinisme. En plus des textes susmentionnés, la revue a publié La pensée politique de Patrice Lumumba, tiré de son livre Situations V, publié à Paris en 1967, et Afrique du Sud : Centre du fascisme, une version résumée de son allocution dans le Comité Coordonnateur du Mouvement Anti-Apartheid d'Europe Occidentale (3).

Le lecteur de Pensamiento Crítico connaissait non seulement la projection politique de Jean Paul Sartre, mais aussi sa philosophie. En particulier, la prétention d’approcher l’existentialisme au marxisme, manifeste dans son livre Critique de la raison dialectique. Une évaluation de ceci se trouve dans l’ouvrage Sartre et Marx, de l’écrivain français André Gorz, membre du comité de collaboration de la revue Les Temps Modernes.

Lors de la tentative de renouvellement du marxisme, Sartre a accordé une grande importance aux valeurs humanistes de Marx et à la période du jeune Marx, une approche qui l'a amené à polémiquer avec Louis Althusser, professeur à l'Ecole Normale Supérieure de Paris et membre du Parti Communiste Français. Durant les années 1960 les idées de Louis Althusser l’ont rendu attractifs pour les jeunes philosophes cubains, le considérant comme un marxiste structuraliste qui proposait des nouvelles lectures du marxisme et parlait de revenir à Marx pour développer une politique de gauche véritablement révolutionnaire. Les professeurs ont connu plus directement ses idées par le biais de Régis Debray, son ancien élève, qui travaillait dans le Département de Philosophie comme un coopérateur civil. Là, Régis Debray intervenait régulièrement dans les débats théoriques ayant lieu dans les différents groupes d’étude qui avaient été créés dans le collectif.

Trois textes de Louis Althusser ont été publiés dans la revue : Lénine et la philosophie, un document présenté devant la Société Française de Philosophie le 24 février 1968 ; Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique, des fragments d'une œuvre inédite, et une lettre sur la connaissance de l'art, où il était en désaccord avec certaines idées d’André Daspre. De même, la revue a présenté trois travaux évaluatifs sur les livres d’Althusser publiés en 1966 par Ediciones Revolucionarias : Por Marx et Leer El Capital I et II (4). Les auteurs étaient : l’écrivain marxiste Jacques Goldberg, le philosophe François George et Fernando Martínez Heredia, directeur de Pensamiento Crítico. Ce dernier, dans son article Althusser et marxisme, a reconnu que ses idées ont influencé les philosophes cubains engagés dans l'élaboration d'un « marxisme qui soit à la hauteur de leur moment historique » (5). Fernando Martinez Heredia a admis que l’œuvre d'Althusser avait des aspects positifs, tels que l'incitation d'étudier directement les œuvres de Marx et l’utilisation d’une prose « plus proche à Marx et Engels », très différente de celle des manuels soviétiques utilisés au début de la Révolution pour l'enseignement de la Philosophie Marxiste. Dans le même temps, comme François George, il a critiqué ses propositions théoriques avec une rigueur scientifique et il a conclu : « (...) dans son œuvre s’installe  la stérilité et le dogmatisme par le biais de l'absence d'analyse des problèmes contemporains, une progression qui est en train de convertir l'auteur en un théoricien de l'histoire de la philosophie, spécialisée sur Marx » (6).

Lors de la deuxième année de la revue, la rédaction a décidé de dédier la section monographique du volume 18-19 au structuralisme, pour l'information insuffisante existant dans les milieux académiques sur ce thème, considérant qu'il s'agissait de « (...) l'un des plus importants instruments de connaissance dont compte la pensée contemporaine » (7). La variété des thèmes, des critères et des auteurs était une louable caractéristique de cette sélection. Les auteurs étaient : le sociologue Jean Cuisenier, le mathématicien Marc Barbut, le linguiste Paul Ricoeur, l'essayiste Henri Lefebvre et les écrivains Roland Barthes et Lucien Sebag. Des œuvres sur ce thème du professeur Maurice Godelier et du journaliste Michel Pierre Edmond ont aussi été publiées dans d’autres numéros.

Les approches contradictoires du sociologue structuraliste Jean Cuisenier et du philosophe et sociologue marxiste Henri Lefebvre sur les études anthropologiques de Claude Lévi-Strauss et ses disciples sont très intéressantes. Alors que Cuisenier, dans son ouvrage Le structuralisme de la parole, de l'idée et des instruments, soulignait l'importance et l'utilité de l'analyse structurelle appliquée par Claude Lévi-Strauss dans ses recherches scientifiques  ayant les mythes comme sources, Lefebvre, dans Claude Lévi-Strauss et le nouvel éléatisme, estimait que le structuralisme était l'idéologie de ceux qui « (...) craignent les profonds changements et voulaient maintenir l'état actuel des choses » (8).

D’autres thèmes et auteurs français attirent l’attention lorsque l’on consulte les différents numéros de la revue. Parmi eux, le travail Le Viêt-Nam : le terrain d’essai de la guerre anti-guérilla, du journaliste Bernard Couret, où il relate ses expériences lors de sa visite à Saigon et dans la base militaire étasunienne de Da Nang. Dans sa description il signale les terribles conséquences de l'agression pour le peuple vietnamien, mais il révèle aussi les difficultés et l'état d’âme des agresseurs (9). Pour sa part, son collègue Maurice Maschino, qui prend part au mouvement de libération algérien, dans Frantz Fanon : l'itinéraire de la générosité », se manifeste contre l'aliénation du Tiers-monde et catalogue l'écrivain Martiniquais comme « (...) le porte-parole et l'artisan exemplaire d'un nouveau monde » (10).

En consultant les différents numéros de Pensamiento Crítico et des revues de la gauche française de la seconde moitié des années 1960 on perçoit leur échange d'idées. D'une part, la majorité des textes des auteurs français présentés dans la revue cubaine ont été pris dans des publications de ce pays. Ils apparaissent le plus fréquemment dans Les Temps Modernes et Partisans. Des documents ont aussi été sélectionnés dans Cuadernos de Ruedo Ibérico, La Nouvelle Critique, La pensée, Esprit, Cahiers du Cinéma, Le Point, Le Nouvel Observateur et le journal Le Monde Diplomatique. Alors que Cuadernos del Ruedo Ibérico (1965), fondé à Paris par l'opposition politique au franquisme et dirigé par José Martínez Guerricabeitia, dans son numéro de décembre – janvier de 1968, dédié au Congrès Culturel de La Havane, a  publié les analyses de Fernando Martínez Heredia et d’Aurelio Alonso, parmi les nombreux travaux exposés lors de la rencontre.

À la même époque, les revues françaises de gauche incluent dans leurs pages des nouvelles, des documents et des articles sur Cuba ; et même des fragments des discours de certains dirigeants. Par exemple, dans Partisans (1961), dirigé par François Maspero, on manifeste l'impact causé par la Révolution Cubaine sur ses créateurs dés les premiers numéros. La couverture a été illustrée par une photo des rebelles cubains levant leurs armes et leurs drapeaux en signe de victoire ; alors que la deuxième édition était spéciale, dédiée au processus révolutionnaire. La présentation montrait une photo du leader Fidel Castro à la tribune alors qu’il parle au peuple.

En conclusion, on peut affirmer que les professeurs de Philosophie, regroupés autour de la revue Pensamiento Crítico, ont exprimé leur intérêt de connaître et de divulguer les nouvelles propositions théoriques françaises qui ont été générées durant les années 1960. Celles-ci ont été analysées de façon critique, constituant une source de savoir important qui les a encouragé à proposer des changements significatifs dans le domaine de l'enseignement du marxisme à Cuba.

Notes :

1 - Introduction. Pensamiento Crítico (La Havane) (25-26): 4-9 ; février-mars 1969.

2 - Sartre, Jean-Paul : El intelectual frente a la revolución. Ent. Gianina Bertarelli. Pensamiento Crítico (La Havane) (21): 200-201 ; Oct. 1968 ; El pensamiento político de Patricio Lumumba. Pensamiento Crítico (La Havane) (2-3): 50-91 ; mars-avril. 1967.

3 – Sartre, Jean Paul : África del Sur: centro del fascismo. Pensamiento Crítico (La Havane) (32) : 129-134 ; septembre. 1969.

4 – Dans Leer el Capital, à côté de Louis Althusser apparaissent comme auteurs : Jacques Rancière et Pierre Macherry.

5 - Martinez Heredia, Fernando. Interview accordée à l'auteur. La Havane. 21 avril 2011.

6 - Martinez Heredia, Fernando. Althusser y el marxismo. Pensamiento Crítico (La Havane) (en 1970) : 210-218

7 - Présentation. Pensamiento Crítico (La Havane) (18-19): 3-7 ; juillet-août G 1968.

8 - Cuisenier, Jean. El estructuralismo de la palabra, de la idea y de los instrumentos. Pensamiento Crítico (La Havane) (18-19): juillet-août 1968. Lefebvre, Henri. Claude Lévi-Strauss y el nuevo eleatismo. Pensamiento Crítico (La Havane) (18-19): 152-183 ; juillet-août 1968.

9 - Couret, Bernard. Viet Nam: Campo de ensayo de la guerra antiguerrilla. Pensamiento Crítico (La Havane) (4): 30-68 ; Mai 1967.

10 – Maschino Maurice. Frantz Fanon: el itinerario de la generosidad. Pensamiento Crítico (La Havane) (2-3): 93-105 ; mars-avril 1967.