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José Martí chez Hugo Chávez
Par Pedro Pablo Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
« La grande leçon de José Martí est son appel à l'unité continentale face au géant aux bottes de sept lieues. » Hugo Chávez

Le président vénézuélien Hugo Chávez Frías a habitué ses auditoires à faire référence à la personnalité de José Martí depuis longtemps, une claire démonstration de sa filiation martiana à côté de son essentielle position bolivarienne.

Je me souviens de ses mentions au Maître lors de sa première visite à Cuba, à la mi-1994. Les Cubains le connaissaient suite au mouvement qu’il avait dirigé deux ans plus tôt afin de prendre le Palais de Miraflores et la résidence présidentielle, une tentative qui a échouée. Sa présence vitale lors de la mémorable rencontre avec Fidel dans l’Amphithéâtre de l'Université de La Havane nous a permis non seulement de nous imprégner de ses capacités de leader, mais il nous a également surpris favorablement quand il a énoncé des concepts et des jugements de profonde racine martiana. Il n’y avait aucun doute que le lieutenant-colonel qui venait de sortir de prison avait lu au moins certains des textes essentiels de José Martí et, dans ses paroles, il semblait les avoir assimilés avec le même élan révolutionnaire et justicier que des nombreuses générations de Cubains.

On aurait pu peut-être penser qu’il mentionnait José Martí dicté par l'enthousiasme et le désir de se rapprocher du peuple cubain et de sa Révolution. Toutefois, après avoir pris possession de la présidence de la République en 1999 et de plus en plus au fil des années, Hugo Chávez a maintenu la présence martiana dans sa façon de penser et on peut même dire qu'il l’a profilée dans ses discours, clairement, comme une partie du processus de son développement comme dirigeant et personnalité politique.

Le discours du Président, lors de la réunion de la Commission Mixte de Coopération entre Cuba et le Venezuela a montré indiscutablement la pleine prise en charge de l'esprit martiano par le leader vénézuélien. Dans ce cas il ne s’agit pas d’une citation érudite ou d’un fragment mémorisé mais de la conceptualisation depuis la logique du Maître, comme on devrait toujours le faire.

Dès ses premières phrases, Hugo Chávez a repris la pensée de José Martí, il l’a paraphrasée et il l’a convertie en pierre angulaire de la sienne, visant à soutenir la certitude et la nécessité d'une collaboration entre Cuba et le Venezuela, et entre tous les peuples d'Amérique Latine, de ceux de l’ALBA, face à la monstruosité impériale de l’ALCA.

La clé méthodologique de son analyse et de sa position a été soulignée par Hugo Chávez dès le début de son intervention, rappelant comment sa propre grand-mère parlait de ces questions avec la même perspective que José Martí. Il affirmait : « Je crois que ma grand-mère n'a pas lu José Martí ; mais José Martí a lu ma grand-mère ». C'est-à-dire, comme il l’a clarifié immédiatement après, la parole et la pensée de José Martí sortaient de son véritable et essentiel dialogue avec les gens du peuple, de sa filiation consciente et soutenue avec les classes populaires. Pour le dire avec les mêmes termes que Martí, c'était son écoute permanente des sons provenant du sous-sol de la société, des entrailles du peuple profond.

Le Président vénézuélien ne manquait pas de raison quand il souligne que José Martí a lu  sa grand-mère, une femme de los Llanos, de la Venezuela profonde et métisse, de cette région qui a donné des centaures audacieux aux campagnes de Simon Bolivar lors de l'émancipation et d’Ezequiel Zamora durant la prodigieuse Guerre Fédérale qui a seulement pu être arrêtée au moyen d’un pacte des oligarchies pour éviter le triomphe populaire.

Il est clair que Martí « a lu » des gens tels que la grand-mère d’Hugo Chavez : il l’a fait à Cuba, au Mexique, au Guatemala, au Venezuela et même à New York. C'est pour cette raison, comme une sorte de synthèse de son séjour vénézuélien en 1881, qu’il a écrit peu de temps après son départ un texte en français, intitulé Un voyage au Venezuela, dans lequel il dissèque les maux du pays sud-américain, qui se répètent au niveau continental, basés sur le distancement entre l'oligarchie illustrée, déterminée à voir leurs pays et leurs peuples comme des miroirs européens ou étasuniens, et ces vastes secteurs populaires, coupés du gouvernement et oubliant leurs aspirations après le processus d'indépendance.

Dans son discours, Hugo Chávez a raison quand il rappelait les paroles de José Martí dans son essai Notre Amérique appelant à arrêter l'avance du géant aux bottes de sept lieues, ce même géant dont parlait sa grand-mère, qui faisait allusion sans le savoir à l’image d'une vieille tradition des contes infantiles venus d’Europe vers l'Amérique comme le Petit Poucet, de Perrault. Hugo Chávez a raison d'insister que la grande leçon de José Martí, dans Notre Amérique, est son appel à l'unité continentale face à ce géant, de marcher « en rangs serrés ». 

Il est bien que le Président sud-américain ait recours à cette brillante et inégalée analyse des essentiels problèmes continentaux de son temps et de l'avenir que Martí a écrit dans son grand essai. Pour le Vénézuélien, il ne s’agit pas seulement de soutenir sa pratique actuelle de l'intégration continentale sur le révolutionnaire cubain ; c’est non seulement sa filiation idéologique avec un incontesté prédécesseur d’une telle pratique, mais c'est aussi le tribut émouvant du Président à José Martí, à son intelligence et à sa capacité - comme Bolivar – comme guide pour le présent où Hugo Chávez se dresse justement pour tenter de forger ces projets d'unités martianos.

C’est pour cette raison que le Président coïncide sur la nécessité soulignée par Martí, ouvrir des tranchées d'idées pour cette bataille que le Cubain voyait s’approcher et qui fait partie de notre vie quotidienne aujourd’hui et qui est le chemin pour un futur et essentiel monde meilleur. Les idées, l'importance de celles-ci, de la pensée contre l'hégémonie et la domination, ont été soulignées par Hugo Chávez, qui ressemblait également à José Martí quant à son engagement moral et politique pour le présent quand il affirmait : « Nous avons ouvert et ouvrirons - Cuba et le Venezuela - le chemin d'un monde nouveau, même si cela nous coûte la vie » 

L’optimisme du Président vénézuélien était-il un panglossisme ? Un optimisme absurde sans attache avec la réalité ? Ou est-ce le même optimisme de José Martí qui lui a fait écrire à un moment donné « Les fous sont sain d'esprit » ? Il s’agit de l’optimisme martiano, celui basé sur la véritable connaissance du sous-sol, des forces sociales, des possibilités historiques et de la volonté orientée pour atteindre les changements désirés.

L’optimisme d’Hugo Chávez est le même que celui de José Martí quand il appelle dans ce discours – non pas au passage mais comme l’idée centrale qu’il a repris mainte et mainte fois – que les processus révolutionnaires de Cuba et du Venezuela doivent suivre leurs propres chemins, s’appuyant et s’unissant pour avancer, mais sans se copier, sans méconnaître leurs histoires et leurs conditions spécifiques. C'est le même principe d'originalité auquel José Martí a été fidèle toute sa vie, même dans son œuvre littéraire, et qui l’a fait s’exclamer dans Notre Amérique : « Le gouvernement doit naître dans le pays. L'esprit du gouvernement doit être celui du pays. La forme de gouvernement doit être conforme à la constitution du pays ».

Je ne sais pas exactement quels sont les textes martianos qu’a lus Hugo Chávez, en plus de sa connaissance profonde de Notre Amérique dont il fait référence dans son discours. Je ne sais pas à quel moment ce passionné de Bolivar qu’était le Président du Venezuela a commencé à connaître l’œuvre du Maître. Je sais qu’Hugo Chávez avait cette connaissance et qu’il l’a incorporée à sa propre pensée et à son action politique, et que les idées du Cubain ont sans aucun doute complété et fait mûrir les siennes.

Dans un premier temps - je ne peux pas le cacher – c’est avec une certaine fierté que je me rends compte combien signifiait l'Apôtre de notre indépendance pour le leader vénézuélien. Ensuite, quand j'écoutais ses éloquents et enthousiastes discours, ses paroles claires et simples, son appropriation de celles de José Martí et son explication de celles-ci à son peuple, j'ai mieux compris ce que j’ai écrit tant de fois, que Martí, comme il  l’a dit de Bolivar, a encore beaucoup à faire dans notre Amérique, que sa connaissance est une partie nécessaire de la lutte pour l'émancipation continentale et mondiale et que celui qui se sent martiano doit aller à la racine,  comme Hugo Chávez l’a fait. Et c'est incontestablement la véritable façon d'être martianos à notre époque.