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Sonia Anguelova, bulgare de naissance, avec des « ajouts » cubains et québécois
Par Laura Ruiz Montes Traduit par
C’est à Cuba que j’ai acquis cette vision d’une société métissée et tolérante...
Illustration par : Sandra Delgado

Le parcours Sofia - La Havane – Montréal est chargé de représentations symboliques essentielles. Elles recueillent une avalanche de discours et d'émotions qui enrichissent la vie de la poétesse et narratrice Sonia Anguelova. Bulgare de naissance et résidant à Montréal, elle a vécu à Cuba plusieurs années, jusqu’en 1971. C'était le moment où toute aide provenant des pays de l'ancien camp socialiste était très bien accueillie dans l'île et son père, agronome de profession, était venu à La Havane suite à un contrat de travail. L'adolescent Sonia, son frère et leur mère l’ont rejoint. Ils vivaient dans l'hotel Riomar, dans le quartier havanais de Miramar. Dans le tourbillon révolutionnaire de La Havane de ces années-là, Sonia Anguelova a terminé ses études secondaires et elle a commencé celles de l'Histoire de l'Art dans l'Université de La Havane. L'adolescence dans l’intense Havane ne sera pas un fait sans importance. Alimenté par ces parcours, son roman Sans Retour, écrit et publié initialement en français et dont l'édition en bulgare verra le jour en 2013, présente de nombreuses pages immergées dans les eaux de l'île. Sonia Anguelova a convenu, avec gentillesse, de commenter son expérience cubaine pour Lettres de Cuba et de partager un fragment de son œuvre.

 

Laura Ruiz Montes

LRM : Que connaissiez-vous de Cuba avant d’y venir ?  Que saviez-vous du lieu auquel vous arriviez ?  Aviez-vous des attentes, des perceptions sur la vie à Cuba, est-ce que vous imaginiez votre vie à Cuba avant d’arriver ?

 

SA: Du moment où notre départ a été confirmé, je me suis mise à lire sur Cuba et son histoire. Je savais bien sûr le nom de Fidel. Et, sans prendre des cours d’espagnol, je prêtais plus d’attention aux chansons en espagnol par exemple. Je feuilletais mon dictionnaire bulgare-espagnol avec exaltation et avais hâte d’arriver sur place ! Je n’avais pas d’attentes, n’ayant jamais quitté la Bulgarie auparavant. Je savais qu’il n’y aura pas d’hiver, pas de neige : dans nos bagages, juste des vêtements d’été ! Je savais que je devais entrer à l’école cubaine, mais je n’avais pas d’inquiétudes. J’étais prête à travailler fort pour réussir.  Partir pour vivre à Cuba a été dans mon imaginaire comme quitter une chambre fermée et grise et arriver en pleine lumière, dans un paysage où la générosité de la nature et du climat étaient permanents. Avec une force et violence que je n’avais jamais vue ! Les ouragans, les pluies torrentielles, c’est à Cuba que je prendrai conscience de toute l’étendue et diversité de la Nature. J’ai bien remarqué que le Soleil était beaucoup plus bas, le ciel beaucoup plus près, qu’en Bulgarie. J’ai compris sur place ce que ça voulait dire un pays Tropical. Et encore plus quand je suis allée vivre au Canada, au Québec. Le Nord.

 

LRM: Sur les plans émotif, sensoriel et intellectuel, quels ont été les plus grands changements dans la vie de cette adolescente bulgare à Cuba ?

 

SA: Très vite j’ai délaissé mon identité bulgare pour « devenir Cubaine ». Je m’y suis consacrée corps et âme ! Parler sans accent, adopter l’attitude des femmes cubaines, passer de l’adolescence à la féminité, par imitation, par observation et mimétisme. Je voulais faire partie de ce peuple, devenir « Habanera » ??? Ma « robe » bulgare me semblait trop étroite, pas assez sensuelle… trop « modeste », pas assez lumineuse. Je voulais l’exubérance, la confiance, la « superbe » des femmes cubaines et je l’avais acquise ! Sans doute à cause de ce passage de l’adolescence. On est plus malléables. Je remarque chez les immigrants de plus de trente ans beaucoup moins d’ « emprunts » à leur nouvelle culture. Ils arrivent à un âge où la personnalité est formée déjà. On ajoute des connaissances, mais on ne change pas fondamentalement. Moi, si, j’ai changée beaucoup, en peu de temps. D’où les difficultés de communication avec mes parents à Cuba, avec mon père en particulier.

 

LRM : Quel fut l’impact sur vous de la rencontre avec une société métissée et effervescente, si éloignée de la culture balkanique ?

 

SA : C’est vrai que j’étais dès l’arrivée face à face avec la société métissée, le chauffeur de mon père était noir. Mais ce qui nous était commun c’est le socialisme, avec sa propre langue, culture, éducation, qui, plus que l’espagnol nous donnait des bases communes. Dans mes manuels d’école, la fraternité avec les peuples, les images des enfants blancs, noirs, jaunes jouant ensemble était courante. Je ne me sentais pas dépaysée !  Je pouvais enfin vivre cette fraternité !

 

LRM : Quelle importance accordez-vous à vos études en espagnol et à votre complète immersion dans cette langue à un âge caractérisé par la curiosité et la soif de vivre?

 

SA : Je considère avoir été à une très bonne école ! C’est vrai que j’adorais apprendre des langues « étrangères ». Si je n’ai jamais pu aimer ni le russe, ni l’allemand, même si mes notes étaient excellentes, je suis tombée en amour avec l’espagnol ! Quarante ans plus tard, j’ai encore de la facilité à lire et à comprendre la langue, et mon grand plaisir est de voir de films cubains, espagnols ou latino-américains sans avoir besoin de traduction ! Sans oublier les chansons en espagnol !

 

LRM : Quelle a été votre expérience  avec les Ediciones Vigía, de Cuba, qui ont publié un fragment de votre roman pour enfants « Le secret de Micha » ?

 

SA : Quand j’ai tenu entre mes mains mon premier livre des Éditions Vigia, c’était un moment de grande émotion ! J’ai toujours aimé les livres et les beaux livres illustrés, les livres-objets. J’ai un profond respect pour le travail des artisans- un livre assemblé à la main a pour moi une valeur exceptionnelle. Parce que chaque exemplaire est unique. Chaque livre de Vigia est une œuvre d’art. Dans cette époque où le virtuel prend de plus en plus de place, pouvoir tenir dans ses mains une œuvre avec une âme dedans, c’est un privilège. Comme ça a été pour moi de voir un fragment de mon livre jeunesse trouver une place, quelques années plus tard dans les pages de la revue Barquitos del San Juan. Il y a encore à Cuba un rapport à l’écriture et aux écrivains qui tient du respect, de l’émerveillement, de la fierté, du sacré.

 

LRM : Quelle est la relation de Sonia Anguelova, écrivaine bulgare vivant à Montréal, avec l’œuvre de Nicolás Guillén ?

 

SA : C’est une évidence, mais, comme poétesse, j’ai d’abord beaucoup lu et continue de lire de la poésie. Heureusement, je peux lire Guillén dans sa langue ! Je trouve dans sa poésie les racines africaines, un rythme incantatoire, j’aime la poésie qui même sur la page blanche affirme son oralité, transcende le support pour résonner grâce à sa musicalité !  Il était un rappeur Guillén !  

 

À Montréal et en Amérique du Nord, le poète est un être marginal. Le haut du pavé est occupé par les romanciers. Combien d’enfants québécois peuvent réciter par cœur un poème ? Comme les Cubains, l’étude de nos poètes nationaux (bulgares) était obligatoire dès le primaire. La poésie était présente dans les journaux et nos revues de jeunesse. Loin d’être le parent pauvre de la littérature, c’était un langage accessible et non hermétique.

 

LRM : Que représente pour vous  la trace laissée en vous et en votre œuvre      votre passage à Cuba ?

 

SA : Sans l’ombre d’un doute, un enrichissement sur tous les plans : linguistique, culturel, émotionnel…

 

C’est à Cuba que j’ai acquis cette vision d’une société métissée et tolérante, pour devenir moi aussi une personne métissée : bulgare de naissance, avec des « ajouts » cubains et québécois. Trois continents, trois cultures : Europe, Les Tropiques et L’Amérique du Nord, avec l’héritage français en toile de fond.