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Lettres de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Il est des affections d’une pudeur si délicate…
Illustration par : Sandra Delgado

 

[Guatemala], le [dimanche] 28 octobre [1877][1]

 

                Ami très cher,

 

Je n'ai que quelques minutes pour vous raconter un immense bonheur. Je pars pour Mexico le 8. Pour venir jusqu'à moi, le bonheur avance sur des roues de pierre, et ce n'est que lorsque Carmen me l'a apporté qu'il a eu des ailes. Si ce n'est le 8, alors le 29, mais ce serait très bizarre, et une grande douleur, que ce ne soit pas le 8 ! J'ai vaincu ! J'ai vaincu ! Sans indignité, parmi des gens indifférents ou indignes, par l'éclat de mon âme, par la force de ma parole, par l'arôme de son amour. J'ai donc des forces, et je pourrai faire en sorte que les gens n'oublient pas mon nom ! Ç'a été un triomphe obscur, extrêmement honnête : c'est ma seule façon de vaincre. Que serai-je ? Je le saurai ensuite : c'est que je sais maintenant, c'est que je l'ai, elle[2].

                Arrangez-moi tout : documents, signatures, épines. Un feuilleton pour publier un livre sur le Guatemala. Un couvert à votre table. La terre est cruelle, et fait que des hommes portant des chaînes passent maintenant sous ma fenêtre. Je les leur ôterai !

                Voyez ma Carmen; menez-la à Lola; comptez-lui les jours que je ne sais lui compter. Les chemins sont capricieux, et je ne sais rien de ceux-ci. J'arriverai peut-être le 21, peut-être le 24. Ceux de La Havane vivent avec moi. Ils sont encore forts, et je mourais déjà. Le jour de tous viendra, mais comment, sans sa lumière à elle ? Si on m'ouvrait la poitrine ! Je dois avoir maintenant splendide le cœur !

                Je ne sais rien dire, sauf baiser l'air et vous étreindre. Je hais l'exercice du droit. Il est aussi grand dans son essence que petit en sa forme.  C'est pour elle, et pour que mes enfants ne souffrent pas ce que j'ai souffert et que j'aurais à endurer tout le temps que je vivrai, que je validerai mes titres avant de partir. Je fuis cette validation, mais j'en profiterai.

                Embrassez-moi et voyez-la ! Aujourd'hui, j'aime plus tout le monde. Mais votre foyer, je ne peux l'aimer plus.

 

                Votre frère

 

J. Martí

 

 

Extrait de : Martí, José.  Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel

Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Mondadori, 2005. pp.103-104.

 



[1] Sans année dans l'édition princeps (pp. 32-33), rajoutée dans les O.C.

[2] À quoi fait donc allusion Martí dans la double expression de triomphe : «J'ai vaincu !» qui apparaît un peu plus haut ?  Cette phrase-ci semble indiquer qu'il n'était pas sûr jusque-là d'obtenir la main de Carmen – dont, je l'ai dit, le père ne voyait pas d'un bon oeil que sa fille lie son sort à une jeune homme dont les parents étaient du commun, qui avait déjà fait du bagne (à seize ans) pour son amour de l'indépendance et dont l'avenir ne semblait guère prometteur – et qu'il a enfin arraché l'autorisation définitive, d'où son empressement pour partir au plus tôt à Mexico. Sinon, de quel autre «immense bonheur», à ce moment pré-cis de sa vie, pourrait-il parler ?  Mais qui sont ces «gens indifférents ou indignes» ?  Ceux qui, au Guatemala, cherchaient déjà à lui nuire ?  Mais qu'avaient-ils à voir avec son mariage ? En fait, il semblerait, selon le texte même, que l'«immense bonheur» est qu'il puisse partir le 8 novembre.  En fait, il ne partira que le 29 novembre, et sans doute plus tard.  Alors ?