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Ivette Cepeda : Cubaine
Par Pedro Pablo Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
Ivette Cepeda nous fait revenir à l'époque des bons chanteurs qui savaient s'approprier de ses auditeurs.
Illustration par : Sandra Delgado

Il y a quelque temps, j'ai assisté à un hommage à Alicia Alonso dans le Grand Théâtre de La Havane. Une chanteuse est montée sur scène presque à la fin de ce spectacle, celle-ci m'a captivé non seulement par les qualités de son interprétation mais aussi par la simplicité et le raffinement de sa présence scénique. J’ai demandé qui c’était et quelqu'un m'a dit : « C’est Ivette Cepeda, elle est très bien, et enfin  on commence à la reconnaître ».

J'ai suivi sa présence une ou deux fois à la télévision, en certaine occasion je l’ai entendu à la radio et maintenant je l’apprécie lors de l'un de ses deux concerts de fin d'année dans le théâtre Mella, retransmis maintenant en grande partie par la télévision au début de l'année. Ivette Cepeda commence à être appréciée par un public croissant, comme le démontre le théâtre rempli de personnes des âges les plus différents et même par un cubain résidant hors de l'île.

Guillermo Rodríguez Rivera, avec son sens aigu de l'amour éternel pour la musique cubaine, lui a dédié il y a quelque temps un élogieux texte dans Cubarte. Et Pedro de la Hoz, dans le journal Granma, a terminé son commentaire sur le concert du Mella en affirmant qu’Ivette Cepeda « a beaucoup à offrir ».

C’est peut-être au-delà de ses conditions vocales que l’on trouve la raison de l'enthousiasme de ses croissants admirateurs : cette femme offre beaucoup et de plus en plus. Le phrasé et la diction raffinés, une élégance discrète et naturelle des gestes, dont certains avec une saine malice créole, un échange intelligent et respectueux avec le public sans prétention de discours, une sensibilité absolue à fleur de peau, telles sont certaines de ses qualités les plus pertinentes, révélant une spiritualité artistique sagement contenue et une bonne distribution de ses émotions, profondes sans aucun doute.

Ivette Cepeda nous fait revenir à l'époque des bons chanteurs qui savaient s'approprier de ses auditeurs sans crier son chant, sans stimuler la clameur inutile, sans donner d’espace au cri stupide et à la communication purement sensorielle de l'instinct bestial. Elle émeut et elle suggère, elle apporte les souvenirs et elle les relie avec aujourd'hui ; elle sympathise et jouit de son offre, du sien et du notre, le public.

 Il est vrai que ses concerts ont compté un accompagnement de premier ordre et des formidables arrangements. Les musiciens ont démontré leurs excellences : les guitares, les percussions, les claviers, le quatuor à cordes, ne se sont pas superposés à la voix de la chanteuse et ils l’ont souligné dans leur nécessaire singularité. L’éclairage, sans être spectaculaire, a rempli son rôle. Le son, sans aucun toute excellent, a bien rempli sa fonction. La sobriété de la scène, sans les grands artifices maintenant à la mode, était celui que requérait la chanteuse pour souligner sa voix, sa grâce.

Tout ceci a donné une cohérence au spectacle, ainsi que la sélection du répertoire, qui a été un élément décisif. Quelle façon de se déplacer à travers des époques et des compositeurs si distincts en styles et intérêts, mais tout aussi cubain dans leur musique et leurs textes. Nous nous sommes rappelés de différents chanteurs, hommes et femmes, sans qu’Ivette ne perde jamais son originalité. Quelle façon de ressentir et d’exprimer son hommage à Bola de Nieve et à Marta Valdés, présente dans le théâtre. Quel parcours de plus d’un siècle et de nombreuses générations de la chanson cubaine. 

Ivette Cepeda a donné tout cela, sans excès vocal tonitruants ni histrioniques excessifs, pour nous démontrer qu'elle chante et dit la chanson cubaine, celle d'hier et d'aujourd'hui, celle qui a réussi à s’approprier de la chanson provenant d'autres latitudes de notre Amérique et donner le ton et la saveur particulière de cette île de la musique. Cette plénitude lui permet d’offrir des chansons allant d'une rumba et un son jusqu’au plus traditionnel boléro, à son style qui parfois ressemble à celui d'autres, mais où son originalité émerge toujours.

Ivette Cepeda nous a offert tout cela comme un grand cadeau artistique et d’identité. Elle l’a dit et elle l’a fait : son concert fut un hommage au bon goût, à la musique, à la culture, à notre cubanité. Je pense que nous sommes tous sortis du théâtre heureux et fiers d'être cubains grâce à Ivette Cepeda. Pour moi, ce fut sa plus grande réussite artistique.