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Les Trois Heredia
Ils furent trois cousins. Ce sont les Trois Heredia. Tous les trois firent partie de l’Histoire, celle de la littérature, de la poésie et de la politique.
Illustration par : Sandra Delgado

 L’HÉRITAGE DU GRAND HEREDIA

Ils furent trois cousins, trois branches distinctes d’un même arbre généalogique, d’un même tronc, d’une même famille à porter le même nom.

Trois à dessiner un triangle parfait ou la branche d’une étoile.

Ce sont les Trois Heredia dont les deux plus connus furent le poète cubain, le Chantre du Niagara, et le poète parnassien entré à l’Académie française, auteur d’un seul chef-d’œuvre appelé Les Trophées.

Quant au troisième, l’Autre Heredia, el pardo, il fut non seulement membre et président du Conseil municipal de Paris, député de la Seine de 1881 à 1889, mais aussi Ministre des Travaux Publics sous la Troisième République.

Tous les trois firent partie de l’Histoire, celle de la littérature, de la poésie et de la politique. Chacun à sa façon connut l’immortalité et entra dans la légende. Chacun eut son nom inscrit dans l’histoire de Cuba ou de la France, à la tribune de l’Assemblée nationale ou sous la coupole de l’Académie française.

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La Naissance del Pardo et la mort du poète 

Après avoir passé la nuit à la Havane, il part donc pour Matanzas dès la première heure du jour. Et lorsque le soleil commence à s’élever au-dessus de la mer, ce 6 novembre 1836, il se jette dans les bras de sa mère, fragile silhouette minée par la maladie, puis il embrasse ses sœurs, Rafaela, Dolorés et María Concepción, et enlace, plus tendrement encore, Ignacia, sa complice de longue date, qui s’est mariée pendant son absence et  vient de donner le jour à un fils Antonio. Avidement, il absorbe tout cet amour contenu, retenu depuis si longtemps, comme s’il voulait se ressourcer et boire à satiété, ne rien perdre de ce qu’il peut prendre aujourd’hui et qui demain ne sera déjà plus. Ici  le temps ne se mesure pas, on vit pleinement l’événement. L’accueil des habitants de cette ville est si chaleureux que l’attitude déconcertante de son ami hier matin passe bientôt au second plan. Il gardera pour plus tard ses réflexions et il aura tout le loisir jusqu’à sa dernière heure, d’analyser les circonstances de son arrivée et les raisons qui l’amèneront ensuite à rompre définitivement cette vieille amitié.

Les Matanceros voient d’abord dans ce poète épris de liberté, l’enfant du  pays, et ils le couvrent d’éloges pour tout l’amour qu’il a offert à sa patrie et, pour l’honorer, ils décident de présenter à Matanzas pour la seconde fois sa tragédie Atreo interprétée par le grand acteur Rafaël Garcia.

En réalité, la présence d’Heredia à cette soirée est à elle seule un spectacle ; il attire l’attention du public bien davantage que l’œuvre elle-même qui est inspirée d’un auteur français Prosper Jolyot de Crébillon. On désire donc marquer son nom sur le fauteuil qu’il  vient d’occuper, et ces honneurs agacent un peu le poète qui ne veut surtout pas faire parler de lui, ni à Matanzas ni à La Havane, et encore moins susciter des démonstrations de sympathie envers sa personne. Il sait trop bien que toute manifestation populaire à l’occasion de son passage dans l’île serait interprétée aussitôt par le gouverneur général Tacón comme une offense ou un geste subversif  de sa part, et il ne veut surtout pas se gâcher la possibilité – si Dieu lui prête vie - de revenir encore une fois dans son pays, embrasser sa mère qui lui manque tant  en exil.

Mais sa joie n’aurait pas été totale s’il n’avait pas retrouvé son oncle Ignacio avec qui il avait partagé dans cette ville, enfant puis adolescent, tous ces instants de bonheur jusqu’à son départ précipité, déguisé en matelot, ce triste soir de novembre 1823. En fait, pas un seul jour depuis qu’il était parti, son image n’avait cessé d’être présente dans ses pensées, aussi bien dès les premières heures moroses de l’exil que pendant  ces extases aux chutes du Niagara ou à Toluca ; partout il était là avec lui, dans ses chagrins amoureux, ses combats, ses illusions et ses déceptions.

Alors, aujourd’hui, deux jours après son arrivée, c’est au tour d’Ignacio de vivre un grand moment de bonheur avec son neveu. Il vient lui annoncer la naissance de son filleul, Severiano el pardito, né libre Sa mère est une très belle mulâtresse, lui confie-t-il, et elle s’appelle Brígida Laura.

Il ne lui en dira pas plus pour l’instant.

L’enfant est né ce 8 novembre à La Havane mais  il n’a  pu assister à son baptême en raison de ses affaires qui le retiennent à Matanzas. Alors il a délégué son ami don Manuel Bernal pour prendre l’enfant dans ses bras sur les fonts baptismaux. Et la cérémonie a eu lieu dans le quartier de ses parents, dans la petite église de Jesus del Monte d’où l’on a de la terrasse ombragée une vue  magnifique sur les toits de tuile des maisons bariolées qui dégringolent jusqu’à la mer, sans ordre ni mesure.

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Un ministre noir, d’origine cubaine, à l’Assemblée Nationale

Après plusieurs jours de négociations difficiles, le 30 mai 1887, le gouvernement est constitué.

Maurice Rouvier devient président du Conseil des ministres et Ministre des Finances, et il  nomme  aux Travaux publics, Severiano de Heredia.

Ce sera sa chance, la seule et l’unique de sa vie.

Il a 51 ans et il est heureux d’être enfin récompensé de sa clairvoyance et de son attitude résolument conciliante, non seulement au sein de son parti, mais des autres forces politiques. C’est la première fois qu’un étranger, et de surcroît un Cubain, occupe un poste ministériel dans le gouvernement français, et c’est aussi la première fois dans l’histoire de la Troisième République que des républicains sont alliés à des monarchistes contre d’autres républicains. Sa tâche ne sera donc pas toujours aisée.  

A peine proclamée la nomination officielle du nouveau cabinet qui ne comportera que huit ministères, ce 31 mai a lieu la première séance à la Chambre des députés qui est justement consacrée à la préparation de l’Exposition Universelle pour le centenaire de la Révolution.

D’autres nominations auront lieu le 7 juin. Néanmoins, en tant que Ministre des Travaux Publics, il se met tout de suite au travail et, dès les premiers jours du mois, propose son premier projet de loi adopté par la Chambre des députés qu’il présente au nom du président de la République. Il s’agit d’un traité passé entre la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée, et la Compagnie de la Suisse occidentale et du Simplon, pour l’exploitation d’une section de chemin de fer comprise entre la France et la Suisse.

Bien d’autres projets suivront, toujours à propos d’accords passés entre son ministère et la Compagnie des chemins de fer, soit pour l’extension de nouvelles voies ou de sections, la transformation de l’embranchement de lignes, l’exécution des travaux d’infrastructure de lignes concédées à la Compagnie, soit pour l’établissement d’un chemin de fer d’intérêt local  à traction funiculaire entre la place Croix-Paquet et le boulevard de la Croix-Rousse à Lyon ou encore en Seine-et-Marne.

Du mois de juin au mois de décembre de cette année 1887, ce sont en quelque sorte plus d’une vingtaine de projets de lois qu’il expose et discute à l’Assemblée Sa journée est épuisante et, malgré les multiples tâches qui lui sont imparties, il faut toujours trouver un moment pour répondre à l’abondant courrier, car ses soirées sont absorbées par des invitations officielles. Et surtout, il faut toujours paraître disponible, avoir une oreille complaisante pour chacun, affable avec les journalistes influents qui vous attrapent à l’improviste dans un couloir et vous demandent de répondre en un quart de seconde à leurs questions irritantes et parfois saugrenues ; il faut aussi savoir différencier dans la foule, les gens qui se disent vos amis, les vrais des faux, éloigner les importuns, et ceci, toujours avec le sourire.

Enfin, comme ministre, il est assailli de questions écrites ou orales auxquelles il est tenu de répondre devant  la Chambre ; et les questions des députés, toujours variées et multiples, fusent et ne lui laissent aucun répit. C’est toujours le temps qui lui manque pour analyser, travailler, compulser les dossiers relatifs à chaque problème traité.

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« Les Trophées », un Rêve d’Immortalité

Le maître accueille toujours ses invités à l’entrée de son luxueux appartement du 4e étage, debout devant l’enfilade des salons, bien cambré comme à l’ordinaire pour ne pas perdre un pouce de sa taille, élégamment vêtu d’un pantalon toujours choisi avec beaucoup de goût ainsi que ses cravates dont les nuances s’allient parfaitement à la couleur de ses vestons, le teint frais et  la barbe bien taillée. Dès que ses hôtes arrivent, il leur tend généreusement la main avant de les entraîner d’une tape amicale vers son cabinet de travail, transformé très vite en fumoir où les poètes se laissent séduire et envelopper dans des effluves mêlés de pipes et de tabac.

Ce jour-là, il va rencontrer pour la première fois celui qui deviendra plus tard son futur gendre et son ami, Pierre Louÿs, et c’est Henri de Régnier, jeune poète symboliste qui vient de publier son premier recueil de poèmes Lendemains chez l’éditeur Vanier, qui va le lui présenter. Et bientôt, c’est toute une cour de prétendants, amoureux du père ou des filles, souvent des deux à la fois, qui se forme autour de lui. Le nom des Heredia brille au firmament et il se laisse griser par ces honneurs, par ces succès, sans l’ombre d’une jalousie pour les futurs poètes qui se placent dans les pas du maître, à la recherche d’une gloire future.

Oubliant souvent le temps qui passe, il s’en va alors chercher un sonnet, un nouveau, de préférence, et de sa voix  farouche et vibrante, il le lit une fois encore, une fois de trop peut-être, devant son public qui l’écoute, apparemment toujours médusé.

Il lui arrive même de bégayer, mais qu’importe, sa diction fait le reste et  couvre cette défaillance. On  veut croire alors que cette hésitation est voulue, nécessaire pour mettre en valeur le texte. Parfois aussi, il s’interrompt, et demande à son auditoire si une variante ne serait pas préférable à une autre, si le choix d’un adjectif ne serait pas plus judicieux. Personne ne le conteste, il corrige et récite seul, toujours seul, ses propres textes, mais toujours en présence d’hommes de lettres, de critiques et d’artistes triés sur le volet.

Son salon n’est en fait que le lieu privilégié pour la transmission orale de son œuvre, ses fameux  Trophées  qu’il égrène avant leur consécration finale, au fil des ans, devant un public de privilégiés. Il ne se lasse pas de les dire pour en éprouver le son, toujours à haute voix, en se promenant. Mais parfois, il se prend à  raisonner plus généralement sur les vers, sur tous les vers parus depuis l’aube de l’humanité. On se saisit alors d’un morceau de poésie, on le tourne, le retourne, le pèse, on le fait sonner. On le retouche avec d’infinies précautions et quelques scrupules. C’est un peu la bourse des valeurs poétiques, on en fixe les cours et on parle des petites revues susceptibles de les publier jusqu’au fin fond de la province.   

Son originalité, comme il le précise, n’est pas tant dans les idées que dans les images ; il a l’art de combiner les mots pour produire un effet déterminé et provoquer une émotion esthétique, c’est son système propre, musical et plastique tout à la fois. Il se sert de la musique des mots pour sculpter et pour peindre. Pour lui, la vision des choses se traduit en sonorité. 

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Post  Mortem

C’est ainsi que chacune de ces deux  familles Heredia, celle de Matanzas et celle de Santiago vécurent  côte à côte  à Paris, gardant toujours entre elles et, durant un demi-siècle, la plus grande distance possible, ne serait-ce que pour préserver leur rôle et leur rang dans cette société. Failles et blessures furent recouvertes sous une chape d’indifférence, de silences, de non-dits, d’amnésie.        

Et si de leur vivant, aucun des trois ne laissa rien filtrer de son intimité, on pensa que le temps effacerait naturellement certaines zones d’ombre jusque-là oubliées !

Mais la clef de tous leurs secrets se trouvait  en amont, à la source… enfouie dans la terre cubaine…Leur mort en exil n’allait rien nous livrer de ce que nous aurions aimé connaître, ne faisant au contraire que pétrifier nos doutes et ensevelir leur mystère.

 

 

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Extraits du livre Les Trois Heredia  de l’écrivaine et journaliste  française Sabine Faivre d’Arcier publié par Ediciones Imagen Contemporánea, La Habana, 2012, 408 p