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La révolution de José Martí : un projet pour le XXe siècle
Par Pedro Pablo Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
Le projet révolutionnaire de José Martí a exercé une influence décisive et systématique dans l'histoire cubaine.

 Nous savons parfaitement que les époques historiques ne peuvent pas s’ajuster à celles que définissent les calendriers. Pour l'Amérique Latine, la seconde moitié du XIXe siècle a marqué, en général, l'ère des réformes libérales impliquées à accélérer le processus de modernisation de la région et à assurer son insertion dans le milieux international changeant qui allait fixer la décisive mondialisation du marché, la formation du capital monopolistique et le nouveau système colonial, en particulier en Afrique, en Asie et dans le Pacifique.

La façon dont la réforme libérale a accomplie son rôle historique est très difficile à définir chronologiquement compte tenu de la diversité des situations dans les nombreux pays du continent. Cependant, il est courant d’accepter que dans les années 20 du XXe siècle le modèle libéral donnait déjà de très clairs signes d'épuisement et, en effet, avec la révolution mexicaine commencée en 1910, les secteurs sociaux jusque là ayant un rôle secondaire ou naissant se sont manifestés, des projets sociaux de profond radicalisme questionnant dans de nombreux cas ouvertement l'ordre bourgeois moderne ont été tentés et pratiqués, et des objectifs de caractère socialiste ont même été posés.

Les transformations sociales et celles des mentalités, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, ont permis à certains politiciens et idéologues lucides d’entrevoir les limites qu’apportaient les projets modernisateurs des libéraux, peut-être dans leur désir de promouvoir le développement capitaliste de la terre au moyen de la conversion des anciens domaines coloniales en entreprises rentables et de faire la même chose avec la grande concentration de propriété dans les mains de l'Église catholique. L'idéal commun était la vie moderne des sociétés bourgeoises d'Europe occidentale et des États-Unis, avec le désir d’atteindre l'industrialisation grâce à l’économie et aux divers jeux d’intérêts dans la vie politique par le biais de la représentativité et du débat parlementaire.

Il est clair que chaque société latino-américaine a donné lieu à des projets parfois ayant de profondes divergences entre eux, qui, par ailleurs, ont eu tendance à coïncider en ce qui concerne leur incapacité pour réaliser des efficaces processus d’industrialisations, peut-être à l'exception de l'argentin et au mieux, celui du Chili, ainsi qu’à la promotion de véritables démocraties électorales, car les régimes libéraux étaient pour la plupart franchement autoritaires et même dictatoriaux, n’ouvrant pas substantiellement la participation populaire à la vie politique.

Appelées révolutions dans plus d'une histoire nationale, les réformes libérales ont varié dans leurs contenus et dans ce que l’on pourrait considérer comme leurs réalisations, de même qu’en ce qui concerne les secteurs sociaux qu’ils auraient pu aligner dans leurs programmes. Ainsi, par exemple, la réforme mexicaine a pu se concrétiser après de longues années de conflits armés sanglants, une extraordinaire participation populaire et un extrême radicalisme quant à l'expropriation des biens de l'Église.

La vérité est que les réformes, au fur et à mesure qu’elles s’établissaient comme modèles sociaux, ont mis en évidence leurs objectifs bourgeois à moyen et à long terme et elles ont donné lieu à diverses désaccords de ceux qui considéraient que les changements n’apportaient pas d’altérations substantielles de l'ordre social, des structures classistes et des façons d'exercer les hégémonies.

L’analyse historique des protestations sociales de l'époque et des projets qui plantaient un radicalisme au-delà du libéralisme résulte intéressante. Depuis cette perspective on pourrait peut-être évalué plus en détail, par exemple, le caractère de la Révolution bleue en République Dominicaine, la Guerre des Mille Jours en Colombie et, au XXe siècle, bien qu’en lutte avant, la révolution alfarista (en relation avec Eloy Alfaro – 1842-1912) en Equateur.

Le projet révolutionnaire de José Martí a peut-être été le plus examiné, probablement parce qu'il a exercé une influence décisive et systématique dans l'histoire cubaine. Une bonne partie des mouvements sociaux et politiques cubains du XXe siècle, aussi bien réformateurs que franchement révolutionnaires, ont recourus, d’une façon ou d’une autre, à l'idéologie de Martí. Les deux révolutions cubaines de ce siècle, celle de 1930 et de 1950, ont basé leur critique de la république libérale fondée en 1902 et soumise à une abominable relation de dépendance avec les Etats-Unis sur cette idéologie. Même, dès la proclamation du socialisme et son inscription au marxisme, l’actuelle Révolution Cubaine n'a pas cessé de soutenir la matrice martiana de son idéologie.

Il faut chercher les raisons de cette permanence, de cette actualité, dans la radicalité du projet, dans son alignement express avec les classes et les secteurs populaires et dans sa compréhension avancée de la façon dont les changements dans le monde impliquent la nécessité d'adapter ses objectifs.

Martí avait pleinement conscience que les Etats-Unis émergeaient comme une puissance ayant des ambitions continentales et mondiales, et que cette nation subissait une transformation de son organisation économique avec la puissante apparition des monopoles, dont l’hégémonie grandissante menaçait la démocratie électorale. La compréhension des caractéristiques de base de l'impérialisme moderne et sa conviction que le pays du Nord recherchait son expansion territoriale au prix de la souveraineté de notre Amérique, lui a permis de délimiter avec une singulière clarté la signification de l'indépendance cubaine dans ce siècle qui terminait.

Dès les années 1880, José Martí a élaboré une conception qui l'a amené à se poser dans sa maturité une stratégie politique continentale et universelle, qui avait pour but, selon ses dires, de contribuer à l'équilibre du monde et, plus encore, à la paix durant des siècles. L’apport le plus important de son œuvre politique a peut-être été sa perspicace insertion de la lutte pour la fin du colonialisme espagnol en Amérique dans les grandes lignes du monde de son temps. Pour lui, l'indépendance rêvée n’était pas seulement pour Cuba, mais aussi pour Porto Rico, étant donné que les Antilles hispaniques constituaient « el fiel » de l'Amérique » et du monde. Ensuite, le leader cubain a donné une catégorie d’événement historique de portée planétaire à la guerre déclenchée avec son élan en 1895 contre la domination espagnole : ce n'était ni vanité, ni messianisme ou prophétie, mais le résultat d'un sérieux effort pour comprendre où conduisaient les nouvelles fonctionnalités qu’allait acquérir la vieille société.

Ses précoces critiques de l'asymétrie sur lequel reposait le principe de l’appelée réciprocité commerciale et la conséquente subordination économique envers le pays le plus puissant ; sa prise de parti avec les pauvres de la terre, aussi bien en Inde, qu'en Tunisie, en Egypte, au Maroc, en Indochine, à Hawaï, en Afrique et, bien sûr, en Amérique Latine ; sa profonde critique explicite au concept de civilisation qui s’imposait depuis les pôles du capitalisme et son rejet implicite du sens du progrès conduit par le positivisme ; son opposition décisive au racisme se soutenant sur l'idée de la supériorité de certains peuples et certaines cultures sur d'autres et sa défense de l'unité de l'espèce humaine enrichie par sa diversité ; son approche moderniste sur le métissage culturel ; son questionnement sur la logique et l'éthique de la raison bourgeoise moderne, sont les fondements de son idéologie politique.

Cette idéologie a été exprimée dans un véritable projet, pensé et élaboré durant de nombreuses années en contraste quotidien avec la pratique révolutionnaire. José Martí a concrétisé un tel projet à travers le Parti Révolutionnaire Cubain (PRC), une institution qui a adopté la façon plus moderne d’organiser l'action politique en cette époque, mais qui, à la fois, se basait sur l'expérience politique de l'émigration patriotique cubaine qui avait créé spontanément des clubs, des formes associatives qui seraient les organisations de base du PRC. Ceci, en outre, était régi par ses Bases et ses Statuts secrets, les véritables synthèses de son projet révolutionnaire.

Celui qui a établi, dès l’âge de 27 ans, que le peuple, la masse douloureuse, était le véritable chef des révolutions et que la révolution cubaine ne pouvait pas être le résultat de la colère, mais de la réflexion ; qui, à l'âge de 24 ans, avait proclamé que notre Amérique était un nouveau peuple, le résultat d'un processus antagonique dans lequel une civilisation en écrase une autre, mais qui n’était pas strictement indigène ni espagnol ; celui qui a proclamé l'originalité, la recherche de soi comme l’essentiel trait humain et social, est tout à fait compréhensible de penser, lors des années qui seraient les dernières de sa vie, que pour Cuba, et pour Porto Rico, se serait une nouvelle république, sagace, cordiale, ouverte au travail et à la paix, avec tous et pour le bien de tous. Une République inclusive, pas celle de la traditionnelle oligarchie créole de la terre ; pour le bien de tous, non pas pour un petit groupe. Une République sans haine qui serait obtenue grâce à une guerre d'amour. Une République pour satisfaire la justice sociale, qui donnerait sa place, celle qu’on avait gagné, pour les classes populaires. Une République dans laquelle ne survivrait pas la colonie, comme cela est arrivé avec les républiques d'Amérique Latine.

Ainsi, les deux piliers de la pensée de Martí, l'éthique humaniste du service et l'alignement à côté des secteurs populaires, ont donné les bases de cette révolution que Martí a conçue comme un processus dès le début, quand il a dû unir les volontés et les efforts parfois contradictoires au sein du Parti Révolutionnaire Cubain.

Par conséquent, sa révolution des majorités populaires qui aspirait à combler n’importe quelle brèche devant l'expansionnisme de l'étranger, désireuse de faciliter la participation protagoniste et exécutive de ces majorités populaires pouvait difficilement s'adapter aux règles et aux procédures des réformes libérales. José Martí a ouvert un nouveau chemin, nouveau pour ses idées comme pour ses vastes propositions et pour ses procédures en fonction de ces majorités, mais il était plongé dans un monde duquel il faisait partie, signé par les dominations et les hégémonies, dont il avait appris sa logique de penser par diverses voies, y compris celle de l’enseignement.

La Cuba prévue par Martí après la fin de la domination coloniale se base sur une forte classe paysanne propriétaire de ses terres, capable d'assurer l’alimentation du pays et les matières premières pour les industries nationales, capables de maintenir un échange commercial actif avec divers peuples sans se fixer sur un seul et avec une population travailleuse ayant une solide éducation scientifique, mais, en même temps, connaissant son pays et ses problèmes. C'est l'adaptation aux conditions et aux circonstances insulaires de son vaste programme de transformation des républiques oligarchiques du continent en sociétés de large base populaire, de justice sociale efficace, étrangère aux racismes et aux discriminations et capable de se mouvoir en accord vers la grande patrie rêvée par Bolivar et les autres illustres fondateurs.

On ne cherche pas à mettre un nom à cette Révolution Martiana : aucun ne lui va correctement. Son seul nom possible est Révolution Martiana, car le leader cubain n’a adhéré à aucun autre modèle, il a plutôt toujours rejeté n’importe quel modèle pour ces questions. Défenseur et sympathisant des processus et des personnalités des réformes libérales, surtout de Benito Juárez ; critique sévère et profond quand il exprime dans son magistral essai « Notre Amérique » des limitations des processus libéraux simplement adaptés à la nouvelle ère, maintenant l'abandon des classes populaires ; juge sévère de l’exploitation capitaliste sur la classe ouvrier aux États-Unis et prévoyant car il a averti les transformations d’un monde amassé  par les travailleurs, Martí ne considérait pas opportune les projets socialiste et  anarchiste pour notre Amérique, car il appréciait des réalités et des problèmes très différents aux conditions européennes qui les ont générées. En vérité la Révolution Martiana ne nécessite pas d’ajustement par rapport à d’autre modèle : elle est suffisante en-elle.

De plus, son projet a servi d’éperon à plusieurs générations de cubains qui ont essayé d'accomplir ce que Martí a promis à Antonio Maceo, ceci se réalisera après le triomphe armé sur la colonie : toute la justice et pas seulement une partie de celle-ci.