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Juan de la Cosa : Un agent secret (I)
Par César García del Pino Traduit par Alain de Cullant
L'éminent cartographe était aussi un des agents secrets de confiance de Ferdinand le Catholique.

Il y a des années, lorsque nous avons écrit au sujet de la découverte de l'insularité de Cuba (1), nous nous référions à Juan de la Cosa car nous avons cru qu’il était impliqué dans les faits rapportés pour sa condition de « [...] meilleur pilote que possédait la Castille » (2).

Des lectures ultérieures ont changé cette approche et nous sommes arrivés à la conclusion que l'éminent cartographe était aussi un des agents secrets de confiance de Ferdinand le Catholique, donc cela nous a poussé à rectifier certaines des déductions quant aux informations que nous possédions en ce moment-là. Pour expliquer ceci il faut se plonger dans la biographie du marin chevronné.

Juan de la Cosa est originaire « de [...] Santoña, un petit port de la province de Santander, dans le golfe de Gascogne (3) ». La date de sa naissance est incertaine, comme celle de tant de ses contemporains. Camín présume qu’elle était entre 1455 à 1460 (4), mais un autre auteur, plus récemment, la situe vers 1462 (5), après nous avoir dit que [...] la lignée Juan de la Cosa s'est épanouie à Santoña et qu’elle était l'une des souches nobles de la population, ainsi que les Hoyos, Haros, Escalantes, Cardenas, San Martín, Garbijos, Castros et Villas (6) ».

Comme c'est le cas avec presque tous les personnages, il y a un long vide dans la vie du Santoñes (habitant ou natif de Santoña) car il n’entre dans l'histoire qu'en 1492, quand il a résidé dans le village portuaire de Santa María, dans la baie de Cadix, et qu’il était déjà propriétaire du célèbre bateau Santa Maria qui, on suppose a été baptisé de ce nom en souvenir de « [...] sa ville natale, où il y avait une vierge datant du Moyen-Âge dont l'image est conservée et dont tous les pêcheurs et les marins de la mer Cantabrique lui professaient une fervente dévotion. L'abbaye a été appelée Santa María (7) ».

On croit aussi qu’antérieurement à la dernière date citée, il a participé « [...] au trafic clandestin en Guinée (8) où il a pris [...] une part active et fructueuse (9) ». En faveur de cet argument, se référant à sa célèbre mappemonde – dont nous reparlerons plus tard - qui, par la forme avec laquelle il a tracé « [...] la côte de l'Afrique, nous nous rendons rapidement qu’il l’avait parcouru plusieurs fois (10) ».

Nous supposons que ces voyages ont été postérieurs à la signature du traité d'Alcaçovas, qui a mis fin au différend entre la Castille et le Portugal pour la possession des terres découvertes sur les côtes et les environs de ce continent.

Le pape Sixte IV (1476-1484) « [...] confirma cette alliance (11) », qui laissa les îles Canaries à la Castille et le reste des terres connues au Portugal.

Dès lors, tous les voyages réalisés par les Castillans dans la zone portugaise étaient risqués et « clandestins ».

Il se peut que le frustré roi Ferdinand ne renonça pas totalement au riche commerce dans cette région - fournisseur d'or, d'ivoire et d'esclaves parmi d’autres produits -, mais qu’il le stimula et qu’il convertit Juan de la Cosa en l’un ses hommes de confiance pour ce plan secret. Ceci expliquerait un fait confus jusqu'à présent : l'incorporation de la Santa Maria dans le projet de Colomb.

Pas un seul des nombreux spécialistes de cet épisode n’a précisé le comment et le pourquoi que ce navire ait été choisi pour faire partie de l'expédition de Christophe Colomb. Il est possible que le monarque méfiant, en plus d'autres de ses hommes – « [...] certains des serviteurs du roi (12) » - qu’il a envoyé, voulait avoir un marin expérimenté afin qu'il connaisse le secret de la route que le Génois gardait si bien. Le choix de la Santa Maria en qualité de navire capitaine, mettait son maître et propriétaire en étroit contact avec Colomb et lui permettrait de suivre en détail toutes les incidences de la navigation. Les marins du navire devaient être ceux de l’ancien équipage, habitués aux voyages risqués.

La position du Santoñes lui a permis de voir et d'étudier la carte marine sur laquelle se guidait Colomb, au moins une fois. Ce fut quand le Ligure la demanda à Martín Alonso Pinzón et que celui-ci lui envoya « [...] la lançant avec une corde ; Colon, son pilote et quelques marins commencèrent à l’étudier (13) ». Il est logique qu’entre eux se trouvaient Juan de la Cosa, en sa qualité de maître et marin compétent. Mais s’il n’en a pas été ainsi, ou pour la nécessité de la copier, il l’a obtenu subrepticement - peut-être en faisant appel à la corruption - étant donné que Colomb réprimanda « [...] un de ses marins, appelé Pedro de Salgado, car il avait montré certaines cartes à Juan de la Cosa (14) ».

Nous n'allons pas raconter toutes les circonstances de ce voyage, bien connues ; Nous nous arrêterons seulement sur la perte de la caravelle car elle nous éclaire sur le caractère de Christophe Colomb et sur la confiance des rois en Juan de la Cosa. Il est clair que la fête de la Nativité a été célébrée à bord du navire et que tous ont beaucoup bu, car ils se tous endormis, laissant le gouvernail à la charge d’un marin inexpérimenté qui échoua la caravelle dans les eaux haïtiennes. Comme c'était son habitude, Colomb - afin d'éviter toute responsabilité – déchargea le blâme sur Juan de la Cosa, l’accusant même d'avoir fui et, avec son habituelle acrimonie, il écrivit « [...] Si ce n’était pas par la trahison du maître et des gens, qui étaient tous de sa terre, [...] de ne pas avoir jeté l'ancre à la poupe pour sortir le navire (15) ». Cette accusation est manifestement absurde car il est clair que le plus intéressé à sauver le navire était son propriétaire.

D’autre part, en quoi consistait la trahison ? Les Génois avait la faiblesse de traiter de traître n’importe qui, chaque fois qu'il subissait un revers. 

Ici nous devons faire une parenthèse et avancer dans le temps. À l'époque où le cacique Guacanagarí et ses vassaux offrirent une grande aide pour sauver tout ce qui était possible dans le navire échoué, une étroite relation a dû naître entre le chef indigène et Juan de la Cosa, qu’il a traité à l’égal de Colón, peut-être dû au fait qu’il soit plus actif que l'Amiral. Il est vrai qu'en arrivant sur son territoire, lors du deuxième voyage, Guacanagarí a envoyé des émissaires qui « [...] apportèrent des masques d'or que Guacanagarí envoyait comme présents ; un pour l'Amiral et l'autre pour le capitaine qui avait fait l’autre voyage avec lui (16) ». Le seul des trois capitaines du premier voyage présent dans le deuxième était Juan de la Cosa.

Revenons à notre sujet. Les rois avaient plus confiance en notre personnage qu’en Christophe Colomb comme le prouve un document daté du 2 février 1494 disant : « [...] parce que à notre service et à notre mandat vous avez été maître de votre caravelle dans les mers de l’Océan où dans ce voyage furent découvertes des terres et des îles de la partie des Indes, et que vous perdîtes ladite caravelle (17) ». Camín cite aussi, partiellement, ce document et il nous informe : « [...] et pour vous le rémunérer et vous satisfaire (18) » et l’indemniser pour le naufrage de la  Santa Maria.

On déduits deux faits de ce qui précède : premièrement, que Juan de la Cosa et son navire ont participé à ce voyage en « service » et par « mandat » de la couronne et, d'autre part, que les souverains prirent pour vaines les irrationnelles imputations de Colomb. Par conséquent, il n'est pas surprenant que le Santoñés soit présent dans le deuxième voyage du Ligure, où il apparaît comme « Maître pour des cartes, marin de la caravelle Niña » et déclarant dans le fabuleux acte qui fit se lever l'Amiral dans l’Anse de Cortés, le 12 juin 1494, dans lequel on affirmait que Cuba n'était pas une île (19).

Il n'est pas insolite que dans ledit acte il soit aussi mentionné en qualité de « marin », puisque c'était habituel dans les voyages de découverte. Comme exemple de ceci, dans le premier voyage, Cristóbal Quintero, propriétaire et maître de la Pinta, s’est enrôlé comme marin (20). Mais le Santoñés n’est pas venu sur la Niña comme simple matelot, cela nous le démontre le fait d'être le troisième de le scribe, après Francisco Niño et Alonso Medel, pilote et maître, respectivement, de ladite caravelle, et sa déclaration est prise individuellement et à part du reste de l'équipage, mentionné en bloc (21), ce qui permet de supposer que sa véritable mission – hormis d’observer Colomb - fut celle de cartographe.

Juan de la Cosa est revenu de ce voyage avec Christophe Colomb et ils sont arrivés à Cadix le 11 juin 1496 ; c’est à ce moment là qu’on le voit  avec  « [...] l’Amiral dans le port de Santa María de retour des Indes d’où il disait qu’il venait  (22) ».

Le 20 mai 1499, Alonso de Ojeda et Juan de la Cosa « [...] ceux qui armèrent dans le port de Santa María et partirent de là (23) » sont partis avec une expédition commandée par le premier et formée de quatre navires, destinée à intercepter et détruire celle dirigée par Jean Cabot qui avait voyagé l'année précédente depuis l'Angleterre dans le but de fonder une colonie sur les territoires nouvellement découverts, sur lesquels la Castille prétendait avoir des droits exclusifs, en s'appuyant sur les bulles pontificales (24).

La mission des capitaines castillans n'était pas difficile car les plans de Cabot étaient connus - grâce à un autre des agents du roi Ferdinand, le ténébreux frère Bernardo Buyl - qui se proposait d’arriver sur les côtes de l'Amérique du Nord, qu’il a découvert dans son voyage antérieur et de là descendre vers les tropiques. Leur tache se simplifiait car Colomb lors de son troisième voyage avait atteint la côte sud-américaine, alors que la route se réduisait à toucher la côte sud-américaine et remonter en sens inverse de celui de Cabot. Cela explique qu’on a  permis à Ojeda -et sûrement à de la Cosa – de gérer la carte des terres nouvellement découvertes que Colomb avait envoyé aux rois, selon ce qu’a dit Ojeda quelques années plus tard, en déclarant dans le procès colombiens (25).

L'expédition castillane a touché terre sur l’actuelle côte brésilienne, le 27 juillet, et « […] elle a continué le long de cette côte, de port en port », en accord avec le témoignage fait, quelques années plus tard, par un des pilotes de ce voyage, Andrés de Morales (26). Cette navigation « de port à port » indique une minutieuse reconnaissance de tous les ancrages, afin d'éviter que la proie cherchée les évite accidentellement. On sait que, finalement, ils ont rencontré les Anglais et « […] Ojeda a déclaré : que lors de son premier voyage il a rencontré les Anglais sur les terres découvertes par lui ».

« La vérité est qu’Ojeda, lors de son premier voyage a trouvé certains Anglais à proximité de Coquibacoa » Qui étaient ces anglais ? Si on se reporte à la date - août 1499 – il est clair que ce ne pouvaient pas être d’autres que Caboto et ses compagnons. Que c’est-il passé ? En connaissant les méthodes expéditives d’Ojeda et la coutume contemporaine d’exécuter  les navigateurs étrangers qui s’introduisaient dans les eaux prises pour exclusives, il n'est pas difficile de se l’imaginer (27).

Par contre exterminer trois ou quatre équipages, sûrement sur le qui-vive en voyant s’approcher de voiles étranges, n’a pas dû être facile ni même pour sortir absolument sains et saufs, et, en effet, on sait qu’Ojeda a livré un combat dans ces eaux – avec les Caribes dit-il - ayant fait un mort et vingt et un blessés - n'oublions pas la tendance universelle et éternelle de diminuer ses propres pertes – entre lesquels se trouvait « […] Juan de la Cosa qui avait été blessé, disait-on,  par une flèche », comme la plupart des autres blessés, puisque, apparemment, l'arme principale de leurs adversaires était l'arc et la flèche, mais ce qui élimine les Caribes de la région comme coupable est que les flèches n'étaient pas empoisonnées, comme le démontre le nombre des blessés sans complications.

Il est évident que les archers ont tiré suffisamment des  flèches pour nommer le lieu comme Puerto Flechado - actuellement Chichirivichi -, devaient être les Anglais, car leur habileté dans le maniement de l'arc est très connue. L'utilisation « réglementaire » de cette arme à bord des navires anglais a atteint des temps très postérieurs.

En 1527, quand John Rut a fait son apparition dans les Antilles, son équipage était armé avec des arcs, des arbalètes, des épées et des rondaches. Les armes à feu se limitaient à l’artillerie du bateau et de sa chaloupe. Même plus tard, en 1568, lorsqu’a eu lieu l'incident de John Hawkins, à San Juan de Ulúa, celui-ci avait dans son navire capitaine « […] de nombreux archers avec des arcs et des flèches », dont le poste de combat était dans la mâture (28).

Un fait récent a confirmé ce qui a été dit auparavant. Lors du renflouement de l'épave du Mary Rose, un navire de guerre anglais coulé le 19 juillet 1545, on a récupéré cent trente-cinq arcs en bois d’if et pas moins de deux mille flèches (29).

Ojeda et de la Cosa sont retournés à Cadix - après une longue escale dans La Española - « […] à la mi-juin de 1500 » plus de trente jours après, le 28 de ce mois, les rois ont écrit à l'évêque Fonseca - qui était responsable des terres récemment découvertes – lui recommandant Ojeda, « […] qui nous a servi dans ces choses des Indes » (31), le signal de sa satisfaction devant le « service » prêté.

Notes

1. García del Pino, Cesar . ¿Fue Caboto el descubridor de la insularidad de Cuba? Revue de la Bibliothèque Nationale José Martí (La Havane) 65 (2): 5-29 ; mai - août. 1974.

2. Ibid., p. 13.

3. Camín, Alfonso. Juan de la Cosa. Revue Norte (Mexique) : 30 ; 1945.

4. Ibid., p. 28.

5. Ballesteros-Beretta, Antonio et d’autres. La marina cántabra. De sus orígenes al siglo XVI. Santander : Diputación Provincial de Santander, 1968. p 84.

6. Ibid., p. 80.

7. Camín, a. Op. cit., (3). pp. 27 et suiv.

8. Ballesteros-Beretta, A et d’autres. Op. cit., (5). p 81.

9. Ibid., pp. 83 et suiv.

10. Camín, A. Op. cit., (3). p 28.

11. Ibid., p. 36.

12. Morales Padrón, Francisco. El comercio canario. Séville : École des Études Hispano-américaines de Séville, 1955. p 14.

13. Madariaga, Salvador de. V del Muy Magnifico Señor Don Cristóbal Colón. Buenos Aires : maison d’édition Sudamericana, 1947. p 72.

14. Ibid., p. 29.

15. Camín, A. Op. cit., (3). p 72.

16. Ibid., p. 41.

17. Lorgues, Rosally de, comte. Historia de la vida y viajes de Cristóbal Colón. Barcelone : D. Jaime Seix, 1878. t. 3, p. 148.

18. Ballesteros-Beretta, A et d’autres. Op. cit., (5). p 87.

19. Camín, A.  Op. cit., (3). p 36.

20. García del Pino, Cesar et Alicia Melis Cappa. El libro de los escribanos cubanos de los siglos XVI-XVII y XVIII . La Havane : maison d’édition Ciencias Sociales, 1982. pp. 6, 40.

21. Morinson, Samuel Eliot. Admiral of the Ocean Sea. A Life of Christopher Colombus. Boston : Little, Brown and Company, 1942. Vol. 1, p. 186.

22. Camín, A. Op. cit., (3), pp. 40 et suiv.

23. Ballesteros-Beretta, A. et d’autres. Op. cit., (5). p 97.

24. Ibid., p. 104.

25. García del Pino, C. Op. cit., (1). pp. 9, 13.

26. Ibid., pp. 13 et suiv.

27. Ibid., p. 15.

28. Ibid., pp. 14 et suiv.

29. Ibid., pp. 15 et suiv.

30. Throckmorton, Peter et d’autres. The Sea Remembers. New York : Smith-Mark Publishers Inc. 1991. p 144.

31. Camín, A. Op. cit., (3). p 90.