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José María Heredia chez Gertrudis Gómez de Avellaneda
Par Salvador Arias García Traduit par Alain de Cullant
La dévotion de Tula pour Heredia a été constante, dès les plus ferventes lectures de son enfance jusqu'à ses dernières années.

En dépit de sa contemporanéité, les quatre premiers poètes cubains romantiques majeurs - en fait les quatre premiers poètes de grande importance – ont seulement coïncidé lors de leur enfance dans leur Cuba native. Quand José María Heredia a fuit aux États-Unis, en 1823, Plácido, à La Havane, âgé d’une quinzaine d'années, est apprenti dans l'imprimerie de José Severino Boloña alors que José Jacinto Milanés et Gertrudis Gómez de Avellaneda, âgés de dix ans, réalisaient leurs études primaires dans leurs natales Matanzas et Puerto Príncipe. Quand Heredia est revenu à Cuba, à la fin de 1836, Avellaneda était partie en Europe au début de cette année; à son retour à Cuba, en 1859, Heredia et Plácido étaient décédés et Milanés était une ombre silencieuse auquel la poétesse ne semble pas s’intéresser. La mort de José Jacinto, en 1863, coïncide avec le retour définitif de doña Gertrudis en Espagne.

En réalité, Gertrudis Gómez de Avellaneda a seulement senti de l’intérêt pour un de ces poètes : Heredia. Elle semblait ignorer les autres, les dédaignant presque depuis sa position d’écrivaine reconnue à la Cour de Madrid, bien que la postérité les ait égalé quant à leurs mérites lyriques essentiels. Mais il convient de se rappeler que lorsqu'elle a quitté Cuba à l'âge de vingt-quatre ans, Heredia était uniquement un nom et une œuvre publiée et reconnue.

Heredia et Tula (Gertrudis Gómez de Avellaneda) se sont-ils rencontrés ? Cela aurait pu arriver étant donné que José Maria a obtenu son diplôme d'avocat à la Audiencia de Puerto Príncipe et qu’il a vécu dans cette ville entre mai et juin 1823. Serait-il possible que certaines visites ou réunions coïncident avec cette fillette de neuf ans qui excellait déjà pour ses penchants artistiques ? Étant donné que ni Heredia ni Avellaneda étaient déjà ce qu’ils furent, ni l’histoire, ni légende ni leurs propres mémoires ont pu perpétuer cette rencontre. Cependant, en 1998, l'écrivaine Mary Cruz, de Camagüey, a fait une fiction de ce qu’aurait pu être cette rencontre dans son roman Niña Tula.

La dévotion de Tula pour Heredia a été constante, dès les plus ferventes lectures de son enfance jusqu'à ses dernières années quand elle aimait comparer sa cubanité avec celle d’Heredia, existante chez les deux bien qu’ils aient passé presque toute leur vie hors de l'île. Parfois, dans certains poèmes, Avellaneda écrivait des vers identiques à ceux de l’appelée « cygne pèlerin », comme quand elle dit : « par la loi universelle tout périt » presque égal à un très célèbre de En el Teocalli de Cholula, ou quand il exprime « … Donnez-moi ma lyre !" / Donnez-la moi … », des vers d’Heredia de Niagara. Son identification, temporelle et artistique avec Heredia devient très évidente dans des fragments de son autobiographie, quand elle rappelle sa première traversée de l'océan vers l'Espagne. 

La dévotion heredienne d’Avellaneda se voit également dans son célèbre sonnet Al Partir!  (En partant), qui permet un autre parallèle possible. L’adolescent José María Heredia, « partant » également vers un certain endroit, au cours de ses nombreux voyages dans les Caraïbes, aimait écrire des poèmes d'adieu. Le premier que nous connaissons est intitulé La despedida (L’adieu), se référant à son départ du Venezuela en décembre 1817, et sa séparation d'une supposée maîtresse appelée Julia (il avait alors quatorze ans). En avril 1819, moins de deux ans plus tard, il part de La Havane avec sa famille au Mexique et il écrit un autre poème du même nom où il fait ses adieux à la terre cubaine et à sa bien-aimée du moment, Belisa, dont nous savons aujourd'hui qu’il s’agit d’Isabel Rueda y Ponce de León, alors âgée de seulement douze ans et qui sera son futur « amour fatal » qui assombrira sa vie, mais pour ne pas déprécier son inédit et précédent poème d'adieu au Venezuela et à Julia, il reproduit textuellement plusieurs vers de cette composition.

Dans les différences qui existent entre les poèmes herediens et le sonnet Al Partir! , à part la qualité supérieure du deuxième, on souligne bien comment les adieux d’Heredia supposaient toujours une bien-aimée, réelle ou imaginaire. Pour Avellaneda, qui se vantait de ne laisser aucune affaire érotique à Santiago de Cuba, l'amour qu’elle laisse derrière elle c’est sa patrie, une chose  plus importante que n'importe quel engouement occasionnel. Mais l’empreinte heredienne est  aussi manifeste comme le souligne José Martí, car ce sentiment de Cuba comme patrie, encore assez rare à l'époque, devait avoir été moulé à travers ses lectures des vers d’Heredia.

Il n’y a aucun doute que l’œuvre d’Avellaneda dont nous nous rappelons le plus quant à sa relation avec Heredia est le poème qu’elle a écrit sur la mort du célèbre poète cubain José María Heredia, qui commence avec les grands vers « Voz pavorosa en funeral lamento »  contenant ses citations. Un poème  très bien accueilli par la critique, mais Je dois confesser que je ne me suis  pas ouvert au poème- ou le poème ne s’est pas ouvert à moi- jusqu’au jour où  j’ai le lu à haute voix.

Comme je l'ai dit en une autre occasion, les poèmes lyriques d’Avellaneda ont tendance à être un échantillon de ses grands dons théâtraux : ce sont des textes « à écouter », pleins de nuances interprétatives, suggérant presque une gestualité précise. Il est difficile de qualifier de lyrique et même d'élégiaque un texte si retentissant et dramatique comme celui-ci. Par contre, d’une façon ou d’une autre, il signifie un moment remarquable de notre littérature, quand les voix de deux grands écrivains, contemporains, se sont unifiées et ont vibré à l’unisson, sans qu’aucun perd ses caractéristiques essentielles, mais identifiés avec l’émotion que l’on découvre, je crois, dans un vers clé : « ¡Patria! ¡Numen feliz! ¡Nombre divino! ».