IIIIIIIIIIIIIIII
Ismaelillo et Modernité
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
Ismaelillo, le recueil de poésies publié par José Martí en 1882, fait partie des livres fondateurs du modernisme hispano-américain.
Illustration par : José Luis Fariñas

Ismaelillo, le recueil de poésies publié par José Martí en 1882 (1), en plus d'offrir la perspective palpitante de la lecture de ses quinze compositions, offre également au lecteur la possibilité d'étudier un corpus de textes martianos qui donne beaucoup de lumière sur l'histoire de sa propre écriture. Les notes, les lettres et les dédicaces du poète cubain se réfèrent à la conception et aux objectifs de ce recueil de poésie qui fait partie des livres fondateurs du modernisme hispano-américain.

Parmi les notes de l'auteur correspondant aux années 1880 et 1881, nous trouverons des réflexions qui nous montrent tout le processus subjectif selon lequel naissent ses vers dédiés à son fils absent (2). Ces méditations, d'une part, illustrent les états psychologiques de  Martí (l’éloignement, la douleur, le déchirement familiale) et d'autre part, comment opère son génie poétique, qui crée les vers avec une curieuse lucidité, conscient que les visions sont transformées en images, mais à la fois surpris et comme douteux de la validité de cette méthode pour créer les vers en accord avec certaines situations de l'esprit. Bien que Martí était puissamment critique et analytique de ses propres processus de création, il était impossible qu’il puisse définir et comprendre toute la naissance de la poésie moderne en espagnol, ce qui était exactement ce qui s’opérait sous sa plume. Dans une lettre à Vidal Morales y Morales, il écrit : « Cela ne ressemble pas à  tous ce que j’ai fait. C'est comme la visite d’une nouvelle muse. Et j'ai honte de voir cette simplicité imprimée » (3).

Toutefois, avec le doute, il a certaines certitudes qui seront définitives dans sa poétique. Dans ses notes, il y a une défense d’Ismaelillo, de son nouveau langage - qu'il a utilisé en même temps que les récentes techniques françaises et qui se submergeait dans la tradition littéraire espagnole, fonctionnalisant de nouveau ses éléments – alléguant un effort de renouveau conscient et légitime :

« Mon but ? – Ne me calomnie pas, disant que je veux imiter quoi que ce soit d'étranger ; mon but est de débarrasser la poésie du langage inutile : de la faire durable, de la faire sincère, de la faire plus vigoureuse, de la faire sobre ; laissant les feuilles pas plus que celles nécessaires pour faire briller la fleur. Ne pas utiliser des mots dans les vers qui n’aient pas en eux une importance propre, réelle et inexcusable. »

Ce principe d'ajustement entre ce que Martí appelle « la phrase et la pensée » est essentiel pour toute sa pensée esthétique et c’est l'une des présuppositions sur laquelle se base la poésie moderne, une dont les postulats formule la nécessité d'harmonie et d'adéquation entre la forme et le contenu. Et si Martí, si avisé et si informé des littératures les plus novatrices de son époque est surpris par l'arrivée de cette « nouvelle muse », la plupart des ses contemporains étaient abasourdis et scandalisés. Après avoir reçu l’exemplaire envoyé par Martí, Vidal Morales y Morales le remet à Carlos Navarrete y Romay afin qu’il l’éclaire. Et Navarrete annote, en le remettant à son propriétaire : « Je te rend l’Ismaelillo si un autre ami parvient à le décrypter », « je ne peux pas juger ce que je ne comprends pas ». Une telle honnêteté critique continue avec une réflexion qui unit Martí à rien de moins que Wagner, le musicien admiré par les symbolistes.

« … il versifie [Martí] avec une notable facilité et il produit réellement une musique qui embellit : malheureusement il semble qu’avec le temps il y a aura « la poésie de l'avenir », difficile à comprendre lors des premières lectures. Il se peut que Martí soit le précurseur du Wagner littéraire… (4) ».

L’incompréhension du critique cubain est accompagnée d'une intuition claire plaçant Martí à l'avant-garde de son époque, bien qu’il exprime ses regrets devant le phénomène qu’il ne comprend pas, avertissant qu’il s’agissait d’une nouvelle poésie, dans laquelle le symbole et la musique s’intronisent dans l'écriture, faisant de la suggestion et de l’allusion les formes les plus légitimes de la création poétique.

Une autre des certitudes de Martí quant à Ismaelillo et qui est valable pour l'ensemble de son oeuvre est ce qu’il écrit dans une lettre à Manuel Mercado :

« J’ai entassé pendant des mois toute l’édition sur mon étagère, - parce que la vie, jusqu'à présent, ne m’a pas donné suffisamment d’occasion pour montrer que je suis un poète en actes, je crains que les gens qui connaissent plutôt mes vers que mes actions, vont croire que je suis seulement, comme tant d’autres, un poète en vers. » (5)

Avec ceci il laisse établi sa priorité pour la poésie des actes humains, présidé par l'éthique et la nécessité d'être utile aux autres. En regard de ce principe de l'action humaine, Martí croyait en la nécessitée d'une nouvelle littérature pour l'Amérique hispanique et d’un langage moderne, actualisé et en conditions d’exprimer la subjectivité originale de l’homme de Notre Amérique. Et il savait, avec une perspicacité critique aigue, que les innovations nécessitaient de temps pour être acceptées et légitimées, et il a annoté avec une éblouissante précision dans sa dédicace d’Ismaelillo à son ami argentin, écrite en novembre 1893 : « À Carlos Aldao, d'ici à quelques années - son ami José Martí. » (6)

Et c’est ainsi qu’Ismaelillo, apprécié par quelques-uns comme José Asunción Silva, le moderniste colombien, ouvrit les opales dans sa langue, les finesses de sa facture et de ses lectures thématiques. Aujourd'hui, nous pensons qu’Ismaelillo, ce tendre et invincible guerrier arabe que Martí voulait voir dans son fils, a un énorme registre symbolique pouvant couvrir des notions de père et fils jusqu’à celles de héros et de peuple, en passant par celles de la vie et de l’œuvre, bien et mal, toute une relation de bataille, de combat vital où l’unique triomphe possible est celui de l'amour.

Le poète a recourt à la récupération d’ancienne formes métriques, vivantes dans le romancero, comme la séguedille et les romancillos, les faisant circuler de nouveau dans la poésie de la langue modernisée pour son nouveau rythme et sa sonorité surprenante. Le langage récupère l'ancien registre linguistique du tournoi médiéval et le verbe galant du chevalier ainsi que les savoureuses tournures des siècles d'or, afin de les fonctionnaliser de nouveau dans l'expression poétique des complexes relations intersubjectives du père avec le fils, dans un contexte moderne. Avec l'utilisation de mots tels que « chevalier », « roi », « étendard », « mandoble » (coup d’épée porté à deux mains), apparaissent, dans les mêmes conditions, des mots familiers et humbles comme « potelé », « robuste », « dompté ».

À cent trente ans de sa publication, lire Ismaelillo continue à être une des grandes fêtes que nous offre la littérature en langue espagnole.

Notes

1 - Martí, José. Ismaelillo. New York, Imprimerie de Thompson et Moreau, 51 et 53 Maiden Lane, 1882. Cette œuvre a été rééditée et fait partie d’anthologies dans des dizaines de livres jusqu'à ce jour. Elle a sa plus récente édition critique dans le tome 14, pp.15-77, de : José Martí. Obras completas. Edición crítica. Centro de Estudios Martianos, 2007.

2 – On peut consulter spécialement les carnets de notes numéro 4, 5, 6 et 7. (José Martí. Obras completas. La Havane, maison ‘édition Ciencias Sociales, 1975, t. 21. À la suite on citera toujours cette édition.)

3 - Lettre à Vidal Morales y Morales du 8 juillet 1881. O.C., t, 20, pp. 296-297.

4 - Cité par Enrique Moreno Pla dans son : Ismaelillo en La Habana Patria (La Havane) (XXII (8) : 5 ; 1966.

5 - Lettre à Manuel Mercado de 11 août 1882. O.C., t.20. p 64.

6 - En un ejemplar de Ismaelillo. Anuario del Centro de Estudios Martianos (La Havane) (13) : 9 ; 1990.