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Le choix de Martí pour Édouard Detaille
Par David Leyva González Traduit par Alain de Cullant
Detaille a vécu la guerre non pas pour l'oublier et l’effacer de sa mémoire, mais avec le courage de réfléchir et de garder ses conséquences à l'esprit.
Illustration par : José Luis Fariñas

Le 28 février 1880, José Martí a écrit sa deuxième collaboration sur le thème de la plastique dans le journal new-yorkais The Hour. Il dirige son regard sur des sujets épiques, spécifiquement sur l'un des chroniqueurs de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Il s’agit d’Édouard Detaille (1848-1912), un disciple de l’influent peintre académique français Ernest Meissonier.

Pourquoi Martí choisit Édouard Detaille dans l’important groupe de peintres français qui ont réalisé une peinture historique au cours de cette période ? À partir de cette critique on pourrait généraliser que l’écrivain cubain analysait, à côté de l’œuvre, la biographie des artistes qui suscitait son attention et que l'aspect humain ou la similitude qui existait avec sa propre personne est ce qui détermine le choix pour un créateur spécifique. Dans le cas de Detaille il expose ses raisons à partir de son étude : « Quand sa patrie était en danger et que d’autres artistes pleuraient leurs infortunes en lieu sûr, Detaille, déjà célèbre, a mis ses pinceaux de côté et avec le fusil à l'épaule, il a sacrifié sa renommée naissante pour la défense de son pays » (1).

L'autre raison qui élève Detaille aux yeux de Martí est depuis le point de vue artistique, car cette étude permet au Cubain d'illustrer comment, dans le monde de l’art, l'influence et l’étape imitative sont nécessaires, mais il n'est pas recommandable qu'un créateur doive rester subordonné au contrat du maître-disciple. Les influences doivent enrichir mais pas tyranniser et dans le cas de la peinture – ce sera un thème récurrent dans ce que nous pourrions appeler la théorie des Beaux-arts de José Martí – une bonne ambiance, un climat et une lumière favorable sont les meilleurs catalyseurs pour un chef-d'œuvre. Il l’explique ainsi dans le cas du peintre français : « Detaille a été l'élève de Meissonier. Grâce à lui il a amélioré son dessin ; en sa compagnie, il a aussi visité le sud de la France. Mais son meilleur professeur était le Sud. C'est alors qu’il a acquis ses tons chauds, sa juvénile facilité et son aisance dans les mouvements » (2).

La relation Detaille - Meissonier peut être établie grâce à ses grandes peintures de cavaleries de guerre. Dans le Friedland, une œuvre majestueuse de Meissonier, les troupes saluent Napoléon qui étend son chapeau en signe de gratitude, depuis une petite élévation. Tous les détails de cette toile ont été minutieusement travaillés. Depuis l'herbe ou les poils des chevaux jusqu’à la pointe des sabres levée, tout indique la perfection du dessin et le grand art du maître : cependant, dans la toile de Detaille La charge de la Neuvième des Cuirassiers, le dessin perfectionniste intéresse jusqu'à un certain point, jusqu'à la première ligne du combat, après tout est poussière dorée et perspective enfumée pour donner l'impression, avec sa liberté formelle, d'une immense cavalerie au galop. Detaille utilise la moitié du temps de Meissonier pour terminer une œuvre mais son audace et l’identification avec ce qu’il fait est telle que Martí le préfère au prestigieux maître. Le Cubain souligne ainsi les particularités de ce peintre :

« Il admire ses ancêtres, mais il les oublie quand il travaille. Il ne se demande pas ce qu'ils auraient fait à sa place, ni ce qu'il devrait faire, mais il réalise ce qui lui correspond, d'une façon très propre. Il est trop prolifique pour être minutieux. Son génie dédaigne son talent et il possède l’inlassable activité de la jeunesse. Sachant qu’il peut vaincre les dangers, il ne pense pas aux risques, au lieu de longer l'abîme, il préfère le sauter. Mais l’insuffisance née de la rapidité n'affecte pas, dans son œuvre, le charme d'une nature franche et libre » (3).

Detaille a vécu la guerre non pas pour l'oublier et l’effacer de sa mémoire, mais avec le courage de réfléchir et de garder ses conséquences à l'esprit. Ses tableaux reflète non seulement la majesté des troupes, mais le visage des vaincus et la vision de la destruction et du désespoir. On dit que dans ses années comme militaire, il a recueilli une grande quantité d'uniformes et d’objets des soldats comme matière première de ses œuvres et que toute sa collection a été donnée plus tard au Musée Militaire de Paris.

L'une des toiles de Detaille que Martí admire le plus est La défense de Champigny, dans laquelle, comme dans le David de Michel-Ange, il parvient à refléter l'état d'attente devant la proximité de l'ennemi ; mais contrairement à la sculpture, ce n'est pas la tension d'une personne, mais celle d'une troupe qui dénote la bravoure et la préoccupation de l'inévitable arrivée de l'armée opposée. Martí, bien qu'il aurait souhaité que l'idée de cette œuvre soit reflétée sur une plus grande toile, décrit ainsi la scène de l’œuvre et avec lui, nous réaffirmons que Detaille, dans les thèmes épiques, était un des peintres favoris du Héros National :

« La toile est pleine de visages : certains attendent seulement, mais quelle attente très riche d’animation ! Ceux qui sont contre le mur opposé prennent tout ce qui peut leur servir pour fortifier la barricade. En observant cette toile on peut sentir le battement de ces cœurs et comprendre les paroles qui animent leurs lèvres » (4).

Notes :

1 José Martí. Obras Completas. Édition critique. La Havane, Centro de Estudios Martianos, t.7, p. 34.

2 Idem, p. 35.

3 Idem, p. 35. 

4 Idem, p. 37.