IIIIIIIIIIIIIIII
Les villes séculaires : les Vers libres et les Illuminations
Par Lourdes Ocampo Andina Traduit par Alain de Cullant
Les valeurs morales et l'expression linguistique disparaissent aussi bien dans le New York de Martí que dans le Paris de Rimbaud.
Illustration par : José Luis Fariñas

José Martí connaissait l’œuvre de Rimbaud, nous ne savons pas s’il l’a lue ; mais l'esprit de l'époque les compare. Les deux vivent dans des grandes villes, Paris –Arthur Rimbaud – et New York – José Martí -. Ils ont senti en elles l'avilissement de l'homme, ils les ont recréé dans leurs textes.

Dans les Illuminations, Rimbaud présente la ville à la hâte, dans Après le déluge, il dit : « la grande rue sale » ; bien que se soit dans les Ouvriers que le poète ébauche un premier dessin de celle-ci, depuis le point de vue des ouvriers, qui assument un rôle semblable à celui du poète des Vers libres : se sont les pauvres et les aliénés, qui n'ont aucune place dans le tourbillon de la vie moderne :

« Henryka portait une jupe de coton à carreaux blanc et marron qui se portait au siècle dernier, un bonnet de toile et un foulard de soie. (…)

La ville, avec sa fumée et le bruit des ateliers, nous suit très loin, par les chemins. Oh l'autre monde, l’habitation bénie par le ciel et les ombres ! Le Sud me rappelait les misérables incidents de mon enfance, mes désespoirs des étés, l'horrible quantité de force et de science que la fortune a toujours éloigné de moi. »

Comme dans le cas des Vers libres, le poète n'appartient pas au monde citadin, considéré comme un espace oppressant, éloigné de la réalisation spirituelle et matérielle de l'homme. L’espace du poète est celui de son intimité et de la nuit : « l’habitation bénie par le ciel et les ombres » et « La nuit est bonne / Pour dire adieu. La lumière gêne / Et la parole humaine » (1). Cependant, les espaces originaux sont opposés chez les deux poètes. Rimbaud, à différence de Martí, parle depuis un centre culturel, la France, qui n'a pas empêché la création poétique ; l'autre vient de Cuba, un territoire aux marges, une colonie espagnole et il vit dans une ville qui lui est étrange, aussi bien quant à la langue qu’à la culture. La terre natale est un endroit décadent pour le Français, mais, pour Martí, c’est le lieu utopique de la réalisation sociale.

Trois des proses poétiques d'Illuminations portent comme titre La Ville et Les Villes. Dans une prose mesurée, froide, il offre un discours semblable au Vers libres quant à la description de la ville en décadence. Le point de vue du sujet lyrique les sépare, car le poète a assumé comme une inévitable fatalité de l'espace et l'air et il l’a contemple depuis une fenêtre, sans s’immiscer, alors que le Cubain charge sur ses épaules la médiocrité de l'homme, ses souffrances et il se converti en Rédempteur.

La modernité est définie comme une omission de l'esthétique, une excessive planification qui ne donne aucune place à la spontanéité. Les valeurs morales et l'expression linguistique disparaissent aussi bien dans le New York de Martí que dans le Paris du symboliste. Les hommes sont transforment en spectres, la ville est une « cage de pigeons morts ».

L’art, comme la plus pure expression de l'esprit humain, a été dominée par le mercantilisme. L'artiste a perdu sa fonction et, maintenant, il dépend du goût du récepteur, ce qui limite la créativité. Rimbaud transforme sa dénonciation en une froide critique à la construction de la ville, dans laquelle les œuvres artistiques sont vides d'importance, pour se convertir en symbole du pouvoir économique et politique. Ils ne parlent plus de l'homme, qui, pour sa part, a disparu devant l'ampleur de la pierre. Martí réclame la liberté formelle et la thématique de l'art, et, avec passion, il parle dans ses vers, comme dans l’Académie, dont le « personnage » est un cheval, comme une métaphore de la liberté artistique, contre l'académisme. L’ironie amère du Français, qui laisse transparaître le désespoir, contraste avec la passion constructive de José Martí.

Rimbaud, dans l'un des textes, voyage dans une ville figurée, située dans un temps anthropologique, où le passé mythifié dans la  littérature acquiert une connotation idyllique. Le poète s'échappe de sa réalité et vit dans ses rêves. Martí, engagé dans des activités politiques, a toujours foi dans l'amélioration humaine et il écrit depuis New York, à l'homme d'Amérique Latine, pour son amélioration ; c'est un poète messianique. Le désespoir du vieux continent contraste avec la passion martiana pour la formation de l'homme moral américain.

Note:

1. Dos Patrias, dans Versos libres, OC, EC, vol. 14, p. 241.