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L’Âge d’or de José Martí: une entreprise durable et utile
Par Alejandro Herrera Moreno Traduit par Julia Cultien
L’Âge d’or a bénéficié et bénéficie toujours d’une pleine existence, ce qui est surprenant pour un périodique écrit à la fin du XIXe siècle, et dont quatre numéros seulement ont été publiés.
Illustration par : José Luis Fariñas

Le 3 août 1889, dans une lettre adressée à son ami mexicain Manuel Mercado, Marti évoquait : « une entreprise dans laquelle j’ai consenti à entrer parce que, jusqu’à ce que me survienne l’heure de mourir dans une plus grande, comme je le désire ardemment, je peux au moins mettre dans celle-ci d’une manière durable et utile, tout en m’aidant à vivre dans la dignité, tout ce qui m’a mûri dans l’âme à force de saigner. […] Vous verrez par la circulaire que la revue porte un sentiment profond et que, puisque je la prends à bout de bras, ce qui n’est pas peu de poids, elle doit contribuer à ce à quoi je voudrais contribuer, autrement dit remplir nos terres d’hommes originaux, élevés pour être heureux sur la terre où ils vivent et pour vivre en conformité avec elle, sans s’en occuper ni y vivre d’une manière inféconde, comme des citoyens rhétoriques, ou des étrangers dédaigneux nés par punition dans cette autre partie du monde. On peut apporter l’engrais d’ailleurs, certes, mais on doit cultiver selon le sol. Nos enfants, nous devons les élever pour en faire des hommes de leur temps, et des hommes d’Amérique. » (1)

L’Âge d’or venait de naître pour les enfants d’Amérique. Conçue comme une publication mensuelle vouée à distraire et à instruire, publiée sur trente-deux pages d’un excellent papier, avec une typographie délicate, des gravures et des vignettes toutes soigneusement sélectionnées par Marti –son unique rédacteur–, elle voit le jour en juillet 1889 avant de s’interrompre brutalement –malgré les éloges de la critique–en octobre de cette même année, à cause d’un profond désaccord idéologique survenu avec son éditeur Da Costa Gómez, sur des questions de religion. En effet, ce dernier souhaitait que l’on parle de « la crainte de Dieu » tandis que Marti prônait « la tolérance et l’esprit divin. » Le contenu intégral de ce que l’on connaît aujourd’hui de L’Âge d’or, édité sous forme de revue, se compose d’un total de vingt-huit travaux : vingt-deux originaux et six adaptations, qui peuvent se subdiviser en : six articles d’introduction, de complément et/ou de résumé ; onze articles sur des thèmes variés, cinq poèmes et six contes.

L’Âge d’or a bénéficié et bénéficie toujours d’une pleine existence, ce qui est surprenant pour un périodique écrit à la fin du XIXe siècle, et dont quatre numéros seulement ont été publiés. Pour preuve, les fréquentes rééditions dans presque tous les pays de langue espagnole, les traductions multiples vers bon nombre de langues, mais aussi son omniprésence sur le support électronique moderne qu’est Internet et l’attention des plus célèbres critiques, écrivains, historiens, poètes et chercheurs en littérature, des quatre coins du monde, qui ont livré leurs analyses concernant la revue, ou ses différents textes, dans des centaines d’articles, d’essais et de thèses. Il nous faudrait également souligner combien la revue a contribué à la formation de nombreuses générations s’enracinant ainsi de manière durable, inaltérable et toujours d’actualité dans la pensée et la culture cubaine et latino-américaine. Mais, pourquoi L’Âge d’or est-elle une oeuvre impérissable?

Il n’est pas facile de répondre brièvement à cette question, c’est pourquoi nous nous limiterons à explorer certaines des valeurs essentielles de la revue et/ou de ses propres textes, tout en faisant référence quand il y a lieu, à ce que certains des plus célèbres spécialistes de Marti ont dit. Nous renvoyons les curieux à l’abondante bibliographie de L’Âge d’or afin qu’ils puissent mesurer la profondeur et la richesse des multiples éléments qui la nourrissent.

Disons simplement que L’Âge d’or est une revue à caractère idéologique, pédagogique et littéraire qui s’inscrit dans un vaste contexte. D’un côté, sa volonté de développer une vocation latino-américaniste chez les enfants et les adolescents de cette partie du globe apparaît clairement, d’où son attention vis-à-vis des besoins américains spécifiques. C’est pour les enfants d’Amérique que Marti élabore un nouveau code éducatif, qui est le reflet et le porte-parole de sa pensée révolutionnaire jusque dans tous les aspects de la vie, et qui contient les vérités essentielles qui sont les siennes, à propos de l’homme et de son environnement. C’est la vision de quelqu’un qui se sent tenu de former une troupe continentale, nourrie de l’expérience de son histoire et consciente des risques de la désunion et de la cupidité des grandes puissances. Souvenons-nous que Marti écrit L’Âge d’or alors qu’il mène sa grande oeuvre patriotique : organiser la guerre de libération de Cuba contre le colonialisme espagnol et alerter l’opinion sur les dangers naissants qui peuvent la ternir.

Pourtant, la manière dont Marti conçoit l’éducation de l’enfant américain, consiste à lui montrer l’Amérique et le monde avec un sens profond de l’homme et de l’histoire. L’enfant doit savoir ce que l’on a fait et ce que l’on fait sur nos terres, et ce qu’ont fait et ce que font les hommes dans tous les pays du monde, ce qui inclut non seulement le domaine politique, social et économique, nécessaires pour comprendre les circonstances du développement historique de l’humanité, mais aussi les arts, la littérature, les sciences, les valeurs humaines essentielles. De là le caractère à la fois particulier et universel du contenu

de la revue. Si nous considérons par ailleurs, que ce contenu est exprimé à travers une prose soignée, délicate et novatrice (souvenons-nous que Marti fut le précurseur du Modernisme littéraire en Amérique), ou comme un «modèle de langue», d’après ce que nous dit Herminio Almendro, nous pouvons alors parler d’un lien éthique-esthétique étroit, qui dote l’oeuvre de qualités artistiques, littéraires et conceptuelles uniques, et lui assurent une place même auprès de l’auditoire le plus exigeant.

On perçoit le message direct adressé au peuple américain dès le début de la revue, avec les « Trois Héros », et les synthèses vigoureuses des biographies des héros : Simon Bolivar, José de San Martin et Miguel Hidalgo. L’américanité apparaît ensuite dans « Les Ruines Indiennes », où le thème architectural, alimenté par les oeuvres de célèbres américanistes, sert de prétexte pour décrire la barbarie colonialiste et les moyens mis en oeuvre par les conquistadors pour pénétrer dans nos pays, ce qui inclut la participation de la religion. Et c’est l’une des facettes de la religion que critique Marti dans L’Âge d’or, (et qui inquiétera

son éditeur au plus haut point): l’Église alliée des puissants. Point malheureusement incompris, car le propos de Marti n’était nullement d’offenser le credo religieux, loin s’en faut, comme le montre son troisième article sur l’Amérique «Le Père Las Casas», qui exalte la vie de ce prêtre espagnol entièrement dévoué à la défense des Indiens. Mais Marti ne cantonne pas le phénomène colonial aux terres américaines. Dans «Promenade en Terre

Annamite», il montre aux enfants comment en Asie il a pu se produire la même chose qu’au Mexique, ou encore en Afrique, d’après ce que nous apprend «Histoires d’éléphants», à travers la vie et les coutumes de ces magnifiques animaux. Pour Marti, les notions de liberté, d’égalité et de dignité des hommes et des peuples sont cruciales. Il consacre un long article à l’Exposition de Paris de 1889, qui célèbre le centenaire de la Révolution Française, où il explique minutieusement la transcendance de cet événement historique et présente la France comme « le pays des braves, le pays de ceux qui se soulevèrent pour défendre les hommes. »

Ses conceptions de l’égalité sont nées de ses convictions profondes relatives à l’identité humaine universelle. Dans «Un jeu nouveau et d’autres plus anciens», et dans «L’histoire de l’homme racontée par ses maisons», il se sert de l’élément ludique dans un cas, et architectural dans l’autre, pour démontrer que les hommes de tous temps et en tous lieux, ont joué et ont construit leur maison de la même manière. «L’Histoire de la cuillère et de la fourchette», qui montre comment l’on fabrique les couverts de table, est une reconnaissance profonde et respectueuse de l’ouvrier en tant que force productive de la société, ainsi qu’une différenciation des classes sociales, thème que Marti rendra sous forme d’image poétique dans les vers de «Les petites souliers roses», ou dans son conte « Bébé et monsieur Pompeux», à travers le contraste entre les enfants riches et les enfants pauvres, ou encore dans son conte, «La Poupée Noire », clairement pour la défense des races.

Mais au-delà de l’aspect idéologique, L’Âge d’or contient une mine de connaissances immense, liées aux disciplines les plus diverses et aux manifestations les plus nombreuses de l’activité humaine. Dans la littérature universelle, Marti a emprunté L’Iliade d’Homère, adaptant magistralement ses vingt-quatre chants et ses quelques cinq cents pages dans son article éponyme, où seulement huit pages suffisent à transmettre l’essentiel de l’auteur, autrement dit son oeuvre, en utilisant au passage la scène grecque et son monde de dieux anthropomorphiques, pour ses explications objectives sur la religion.

Du Français Edouard Renée Lefebre de Laboulaye, il reprend Poucinet pour écrire son conte «Petit Doigt», et L’Écrevisse, pour «La crevette enchantée», puisant dans d’autres contextes culturels de nouvelles histoires pour les enfants d’Amérique, des histoires revues et enrichies, marquées par l’empreinte très particulière de son style. De la poétesse nord-américaine Helen Hunt Jackson, il reprend le poème «The Prince is dead », pour créer son poème « Deux Princes», un exemple authentique du romancero espagnol populaire selon José

Antonio Portuondo, où se différencient deux classes sociales devant le phénomène de la mort. Du biographe écossais Samuel Smiles, il s’empare du chapitre intitulé « Great Young Men », extrait de son livre Life and labour, pour construire son article « Musiciens, peintres et poètes », où il offre des éléments biographiques mais aussi le titre des œuvres de trente-neuf poètes et écrivains, de treize musiciens et de huit peintres et sculpteurs, afin de révéler à titre d’exemple, les capacités de l’homme dès son plus jeune âge.

Du transcendantaliste nord-américain Ralph Waldo Emerson, il reprend le poème « Fable» et élabore « À chacun sa tâche », un poème qui évoque l’ordre de la Nature. Car dans L’Âge d’or, il est aussi beaucoup question de science : anthropologie, ethnologie, histoire, géographie, zoologie, chimie, éléments des sciences sociales ou naturelles, qui, issus des sources les plus fiables de l’époque, viennent compléter les travaux les plus divers, ce qui unit à l’objectivité et à la rigueur avec laquelle Marti aborde tous les phénomènes qu’il explique, des phénomènes liés à la Nature, à la société ou à la pensée, fait de la revue une véritable oeuvre scientifique.

Mais il y a beaucoup d’autres choses que l’enfant doit connaître, et qui sont, pour employer ses propres termes, les concepts de la vie. Ainsi, dans la traduction déjà citée de Poucinet de Laboulaye, nous assistons à la présentation de trois types humains : le généreux : Petit Doigt ; l’indifférent : Pedro et l’égoïste : Pablo. Portrait physique et moral d’archétypes que Marti proposera aux enfants afin de leur montrer que ce que l’on réussit dans la vie dépend

en grande partie de l’attitude de l’homme. Et dans ce même conte, ils nous parlera aussi du mariage de la princesse et de Petit Doigt, où il précise que seul le temps dira « si les époux s’aiment et s’entraident, ou s’ils sont égoïstes et lâches. » Ailleurs, dans « La crevette enchantée », il fustigera la faiblesse du pécheur qui n’a pas su contenir l’avarice de sa femme. Ou bien encore, il critiquera l’égoïsme dans son court poème « La Maure à la perle », qui a jeté sa perle dans la mer, lasse de la contempler, et qui passera le reste de sa vie à la pleurer.

A partir de Le Rossignol et l’Empereur d’Andersen, il créera une version très personnelle qui prône une existence naturelle et spontanée, incarnée par le rossignol des bois, en opposition à la vie conventionnelle et artificielle du rossignol mécanique, exaltant ce que Joel Franz Rosell compare à la « victoire de l’art authentique et simple sur la superficialité trompeuse du luxe. » Ainsi, à travers des contes et des récits, Marti parlera aux enfants de la valeur de l’intelligence, de la relativité de la beauté, de la manière dont les jeunes

garçons devraient se comporter pour être d’honnêtes hommes et comment les petites filles devraient en savoir autant que les petits garçons, pour pouvoir converser avec eux comme avec des amis. Il leur parlera de l’ingratitude et de la bonté, de l’égoïsme et du désintéressement afin que l’enfant connaisse bien ces réalités de la vie. Réalité où apparaîtra, dans une perspective nouvelle, le thème de la mort dans toutes ses nuances, mettant en avant la belle mort du héros.

Voilà quelques uns des messages contenus dans L’Âge d’or, des messages précieux en eux-mêmes mais aussi précieux pour leur originalité et leur courage, car personne auparavant ou ailleurs sur terre –nous dit Mirta Aguirre– n’avait parlé ainsi aux enfants. De même, personne avant lui n’avait hissé les petits garçons et les petites filles sur l’immense piédestal qu’est « l’espoir du monde. » Salvador Arias, l’un des plus éminents spécialistes de la revue, nous dit que cent ans n’ont pas suffi à ce que L’Âge d’or nous livre toutes ses richesses. C’est pourquoi elle est si actuelle aujourd’hui et qu’elle le restera longtemps.

Quelqu’un a dit d’elle, qu’elle comptait parmi les grands classiques d’Amérique, et cette affirmation renferme une grande part de vérité. Cependant, si la revue a été écrite pour un public d’enfants et d’adolescents Latino-Américain, la portée et la beauté de son contenu, diffusées grâce aux nombreuses traductions, telle que celle que nous propose aujourd’hui

L’atelier du tilde en français, lui a permis de dépasser le domaine hispanique à un point que l’on n’avait sans doute pas imaginé. L’entreprise qui est née de l’âme de Marti pour être durable et utile, élargit et renouvelle ses horizons, acquérant une portée universelle.

Note :

1. José Marti, Il est des affections d’une pudeur si délicate, Lettres à Manuel Mercado,

traduction Jean François Bonaldi, L’Harmattan, Paris, 2004, p.181-182.

Fondation Culturelle Enrique Loynaz, Saint Domingue, République Dominicaine.

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