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Les hommes se comprennent à Babel
Par Carlos Alberto Más Zabala Traduit par Alain de Cullant
Dans certains de ses travaux José Martí rendait compte de la façon dont se produisait de forme progressive, parfois traumatique, d’autre fois imperceptible, une sorte de fusion raciale...
Illustration par : Alain Kleinmann

Dans certains de ses travaux José Martí rendait compte de la façon dont se produisait de forme progressive, parfois traumatique, d’autre fois imperceptible, une sorte de fusion raciale qu’il visualisait au moyen des manifestations du syncrétisme religieux ou à travers la transculturation et qui acquérait une expression corporelle – mais pas unique ni plus significative – dans l'accouplement multiracial. Pour le Maître, ce qui devrait se constituer comme un élément unificateur entre les diverses races à partir de l'expérience cubaine, qui ajoutait l’appartenance à la même nationalité et au même peuple à l'égalité des idéals et des luttes solidaires pour les atteindre, occupe aussi un plan particulier.

 

Sa sagace observation a pu préciser les éléments primaires qui confluaient vers ce que Fernando Ortiz appellerait le « métissage américain ». Ainsi, en 1882 il signale :

 

Les Noirs Caribes du Honduras, très beaux et intelligents, qui ont fait commerce avec les prêtres du lieu, lesquels leur permettent leur « maffia », qui est une danse mystérieuse, et leurs fêtes barbares d’Afrique, en échange desquelles ils respectent sa seigneurie et apportent des cierges et des tributs à l'église… » (Martí, 1991, T9 : 294) (1).

 

Une chose aussi importante que la célébration des rites religieux et d'autres expressions ayant un caractère culturel généralement associées à ceux-ci, sont décrit par Martí pour souligner, d'une part, la préservation angoissante des quelques éléments qui constituaient le pilier culturel des déracinés de leur environnement comme conséquence du commerce des esclaves ou de la conquête, soumis à une évangélisation absolument étrangère à leurs références existentielles et, d’autre part, les extrêmes auxquelles ils ont été obligés grâce à une sorte d'alliance, dans laquelle une certaine tolérance coloniale rendait propice la subsistance voilée, et évidemment, remerciée, de certains éléments autochtones, aussi bien des esclaves que des peuples originaires du continent, en échange de concessions en faveur des croyances dominantes.

 

On sait que de tels entendements s'avéraient exceptionnels, ainsi que le plus élémentaire respect envers les traditions que les Noirs africains ont apportées avec eux, ou que les colonisateurs ont trouvé durant leur passage dévastateur sur les terres de Amérique. Par contre, il y a des nombreux arguments pour juger la colonisation américaine en toute justesse, comme ethnocide, - ce qui, au lieu de signifier une disparition absolue de l’autochtone, confirme sa force et sa résistance, grâce à laquelle des traits non négligeables ont subsisté dans nos communautés, nous évoquant les ancêtres américains, leurs coutumes et traditions, leur langue et leur patrimoine - ; aussi ethnocide que leur égal sur les territoires africains. Comme pour affirmer que la survie des traditions, des rites et des célébrations de ceux malheureux déracinés se produisaient à un coût très élevé ; sous une profonde clandestinité ou, en tout cas, à partir d'un composant généreux dans cette relation inégale.

 

Toutefois, notre Apôtre rend compte qu’une transculturation se produit progressivement, parfois plus significative que l’expression des luttes orageuses, d'une part, pour préserver la source ancestrale, la sujétion aux origines, entre ceux qui proviennent d’Afrique ; et, de l'autre, pour araser tout ce qui évoquerait cette « barbarie », dans un effort des colonisateurs justifié à la lumière de la christianisation, mais dont l'objectif final conduisait à la négation même de la propre identité de ceux qu’ils avaient trouvé sur leur passage en terres américaines ou de ceux qu’ils avaient importé comme marchandise humaine depuis l’Afrique. Cela explique qu'au milieu de sa dénonciation passionnée des abus et des arbitraires auxquels étaient soumis les natifs du continent et les originaires d’Afrique, le Maître dédie un espace pour fixer ces signes qui marquaient une certaine tendance dans son appréciation.

 

Quand il affirme, à propos d'un commentaire de l'œuvre de Massey, que « les mythes primitifs se sont déformés, en migrant, en s'additionnant, en s'adaptant aux terres nouvelles, se transformant depuis qu’ils sont nés en Afrique (où selon Massey tout est né) jusqu'à nous-mêmes qui, sous une nouvelle forme, adorons maintenant d'anciens mythes devant nos autels… » (Martí, 1991, T13 : 443). Martí signale comment la reconnaissance originaire, les rapprochements successifs, l'assentiment circonstanciel au milieu du climat d'intolérance entre les formations culturelles dominantes et les opprimées, produit – comme cela se produit sur le plan de la biologie à travers la sélection naturelle – de nouvelles formes qui incorporent des éléments des unes et des autres, et dans lesquelles, bien que prime une relation originale d'autorité, d'imposition, l'empreinte de la culture opprimée et son impact dans la dominante réaffirme la force de celle-ci.

 

Le Maître enregistre ce qui a été appelé syncrétisme religieux, dont la provision théorique se trouve dans l'œuvre de Massey et d'autres de ses contemporains, quand il révèle magistralement dans sa chronique du Terremoto de Charleston (Séisme de Charleston), la façon dont les deux composants ethnoculturels d'une population influent et transmettent certaines manifestations de leurs rites et de leurs mythologies dans les deux directions, aussi bien ceux « des pères de l’Afrique » qui, pour protéger leurs traditions, trouvent des similitudes dans celles imposées comme unique et civilisée » :

 

 « La Bible leur a enseigné, et ils exprimaient leur effroi dans la langue prophétique de la Bible… ».

 

« Jésus est celui que ces affligés aiment le plus de tout ce qu’ils savent sur la christianité car ils le voient fouetté et doux comme ils se voyaient eux-mêmes ».  (Martí, 1991, T11 : 73)

 

Comme les sensations que certains rituels africains provoquent parmi des chrétiens dévots :

 

« Quand les pauvres vieux de leur caste sont apparus… la vigueur et l'ingénuité de leur nature et le caractère divin de la vieillesse apportaient une telle force sacerdotale que les blancs eux-mêmes, les mêmes blancs cultivés, pénétrés de vénération, unissaient la musique de leur âme consternée à ce dialecte tendre et ridicule » (Martí, 1991, T11 : 74).

 

Il y a un but défini pour montrer comment les croyances et les traditions du groupe dominant sont imposées au dominé et, ce qui s'avère encore plus exceptionnel, que divers composants de la religiosité africaine, bien que la cosmovision chrétienne les dénote comme des barbares et des non civilisés, dans certaines circonstances spéciales, parvenaient à transcender les barrières culturelles et à perméabiliser les colonisateurs.  

 

La différence du stade de développement des deux principaux composants ethniques de cet incident ne lui résulte pas inaperçue : « ces affligés » d'une part et les « blancs cultivés » de l'autre, ajoutant avec son adjectivation particulière le respect extraordinaire que Martí le professe aux « mystérieuses » prières et aux « vieux sacrés ».

 

Dans son œuvre il nous lègue d’autres éléments en rapport au thème des traditions non religieuses. Les références du Maître soulignent des expressions artistiques, telles que : « Dans le faubourg on entend, dans les assemblées d’Afrique, le frénétique tambour… » (Martí, 1991, T5 : 328) « Le noir, scrutateur, chantait la musique de son cœur dans la nuit, seul et inconnu, entre les vagues et les fauves » (Martí, 1991, T6 : 20).

 

À côté de son intérêt pour signifier la survie de divers composants de la culture africaine, transmise de pères en fils, la plupart du temps de façon voilée, se trouve celui de les relier avec le caractère et l'esprit de la race, avec lequel, au passage, il signe une importante caractérisation de la culture qui nous vient de nos ancêtres africains :

 

« Ils ont les contorsions, la monotonie, la force, la fatigue de leurs danses » (Martí, 1991, T11 : 74). « Toute la foule s’unit, tous en chantant, tous en balançant leurs corps comme elle d'un côté à l’autre, en levant les mains au ciel, en exprimant leur extase avec des battements de mains » (Martí, 1991, T11 : 74).

 

Dans un effort pour recueillir « ce signe d’appartenance que chaque nature met à son homme », Martí nous réfère de très diverses expressions de « l'Afrique des pères et des grands-pères » qui « s’ouvre son chemin » (Martí, 1991, T11 : 72). Et il le fait d’une façon respectueuse et cultivée, si éloignée d'une vision de collectionneur d'antiquités, comme ceux qui assument une telle conduite par snobisme ou compassion.

 

Parallèlement, l'Apôtre laisse son appréciation de la culture comme un processus, dans lequel les diverses manifestations gardent une étroite correspondance avec le stade de développement dans lequel se trouve la société qu'elle reflète et nourrit :

 

« … aujourd'hui, le Noir d’Afrique fait sa maison avec des murs en terre et un toit en branches, comme le Germain d’antan, et il construit un muret comme le Germain le faisait, pour que les serpents n'entrent pas » (Martí, 1991, T18 : 358).

 

C’est peut-être dans son travail La historia del hombre contada por sus casas (L’histoire de l'homme contée par ses maisons), avec un style correspondant avec le public infantile auquel est dirigée La Edad de Oro (L’Âge d'Or), dans lequel Martí, avec autant de talent que de simplicité, nous révèle le mieux les traits communs des hommes aussi éloignés que soient leurs lieux d'existence respectifs, en même temps que les éléments qui les distinguent, les caractéristiques qui synthétisent la diversité et l'accord des coutumes par les éléments de type historique et géographique.

 

La profonde conviction de Martí est claire dans de telles observations sur les différences culturelles, plus comme résultant d’un moment ou d’un stade de développement, que des différences raciales. Et il dénonce ceux qui justifient leur hypocrisie coloniale et leur eurocentrisme sans prendre en compte leur propre passé.

 

Donc, dans l'œuvre de Martí il y a une ligne de pensée qui soutient les éléments connexes entre les différentes formations ethniques, à partir de l'origine commune de l'homme, de son unité et de l'unité de la nature, en même temps qu'il souligne l'interaction entre diverses cultures comme un composant consubstantiel à son développement, mais étranger aux impositions ou aux subordinations. Cette conviction est juste, avec certaines caractéristiques qu’il apprécie dans la société nord-américaine de son époque, ce qui le pousse à affirmer :

 

« Une nouvelle humanité bout maintenant aux Etats-Unis ; ce qui s’est amalgamé pendant le siècle, fermente : les hommes se comprennent à Babel » (Martí, 1991, T11 : 172).

 

« Comme les portraits superposés d'un groupe d'individus de sexe, d’âge et de vie analogues, le photographe élimine les caractéristiques inégales et indécises, afin qu'il ne reste que les traits énergiques et dominants dans le type, comme dans cette grandiose fournée – qui explosera peut-être par manque de levure de bonté –, les races, les credos et les langues se confondent, les mystérieux yeux bleus se mélangent aux menaçants yeux noirs, le plaid écossais et le mouchoir italien bouillent ensemble, les fausses et tyranniques différences qui ont éloigné les hommes se défont, se liquéfient et s’évaporent, et ce qu’il y a de justice en eux s’accumule et s’affine » (Martí, 1991, T11 : 172).

 

Quand il dessine exceptionnellement la disparition de certaines traits et la préservation de ce qui est réellement éternel, « les traits énergiques et dominants », et « mélange » les yeux bleus avec les noirs au moyen de l'ébullition pour effacer « les fausses et tyranniques différences », Martí ne fait rien d’autre que tracer sa grande aspiration de fusion raciale. C’est dans la fusion, le ferment, l’amalgame, le métissage, l’intégration par la voie de la promotion des valeurs que « races, credos et langues », se confondent pour devenir uniques comme une prouesse, une puissance, un résumé et une synthèse créative.

 

Cependant, il y a une clé dans ce processus d'intégration raciale que Martí souligne en premier lieu quand il signale « il ne reste que les traits énergiques et dominants dans le type », car en toute sécurité il se réfère à un processus de fusion dans lequel ce qui prime n'est pas une relation ethnique de subordination, mais une hybride résultant du mélange sur un plan d'égalité afin que les dominances soient l’expression des valeureux éléments éternels, ou en tout cas de la production qualitativement nouvelle, grâce au saut dérivé de la conjugaison de divers composants.

 

Nonobstant, son utilisation du présent comme temps verbal pourrait nous pousser à affirmer – comme l’a signalé précocement Fernando Ortiz (Ortiz, 1989, 99-124) – que l’idéal martiano se meut dans une constante parabole entre la critique et l'idéalisation, d'une telle sorte que même si ses descriptions reflètent des signes réels qui lui permettaient de visualiser les tendances objectives, elles étaient profondément marquées par sa prédisposition à tracer, à partir des éléments progressifs qu'il observait et sur la base d'une confiance exceptionnelle sur la prédominance des plus hautes valeurs humaines, les plus propres prédictions de la spéculation que celles des possibilités pratiques objectives.

 

Il n’y a pas de manque de bon sens, ni de rêveries inaccessibles, en cela. Avant tout on a l'œuvre de l'artiste qui, enraciné dans les nobles essences de la réalité, dessine ce que pour lui constitue un modèle final et un idéal prometteur, probablement sous la profonde influence que sa patrie aimée lui évoquerait. Plus, dans ce cas, en même temps qu'il exaltait avec allégresse les vertus qu'il appréciait dans la société nord-américaine, une société ouverte aux émigrés des plus diverses latitudes dans laquelle il percevait des éléments de ce qui pouvait résulter une nouvelle formation ethnico culturelle, l'acuité martiana avertissait l'importation des idées et des haines étrangères, nées d'autres réalités sociales, et il distinguait, parmi les vertus qui se mélangeaient dans le four social, les germes qui viendront empêcher son aspiration supérieure, puisque « la sève et le poison d'Europe viennent dans ce pays. Le travailleur qui vient ici haït déjà » (Martí, 1991, T9 : 277).

 

Il faut trouver le succès de sa prévision dans le cadre conceptuel qu’il nous offre pour l'analyse de la transculturation et des interactions culturelles plutôt que dans l'accomplissement littéral de ses prédictions. Il reste encore à voir – et les récentes expériences des conflits ethniques dans n’importe quel endroit du monde le corroborent – la confluence des conditions nécessaires, la levure de bonté incluse, dans le surgissement ou le développement de cette « nouvelle humanité ».

 

Ce sont dans ses références sur Cuba, dont la nationalité s'était récemment développée de l'hybridation, où le Maître aperçoit, avec une grande acuité, le surgissement d'une nouvelle race, c'est-à-dire, d’une culture nouvelle. Cependant, ce n'était pas son unique référence. Après avoir connu le Mexique et le Guatemala, il est déjà conscient qu’un nouveau peuple – et une nouvelle culture – est apparu en Amérique, aussi différent de la race originaire que de l’espagnole conquérante, bien que dans de tels cas l'empreinte aborigène était plus grande que celle en provenance d’Afrique.

 

Dans Mi Raza (Ma Race) apparaît une idée fondamentale qui deviendra sa thèse essentielle sur l'intégration ethnique : celle qui place ensemble les Noirs et les Blancs dans le don de leurs vies pour des idéals supérieurs, une fraternité qui se fonde dans les aspirations de liberté et sur la loyauté mutuelle qu’ils se doivent, précisément parce qu’aussi bien les Blancs que les Noirs sont partie inséparable d'un même peuple et ils incarnent une nouvelle et unique nationalité :

 

« Sur les champs de bataille, mourant pour Cuba, les âmes des Blancs et des Noirs sont montées ensemble dans les airs. Dans la vie quotidienne de défense, de loyauté, de fraternité, d'astuce, à côté de chaque Blanc, il y a toujours eu un Noir » (Martí, 1991, T2 : 299).

 

Il n’y a aucun doute que quand Martí parle de « fraternité » entre les Noirs et les Blancs, il remet ce terme à sa signification de paternité commune, à laquelle il se réfère parfois – à propos du débat entre identité nationale et cosmopolitisme – avec l'expression de tronc commun, peu importe la diversité du feuillage ni les origines des racines.

 

Ceci était déjà une réalité en gestation dans la colonie antillaise durant la Guerre des Dix Ans, de laquelle il a su extraire les preuves de la fraternité qui s’enserre dans la communauté des idéals et dans la lutte pour les conquérir, elle développe des liens aussi robustes et même plus forts que ceux dérivés de la consanguinité.

 

Comme processus, le métissage du peuple cubain présentait une progression vers la moitié du XIXème siècle, ce qui a poussé le Maître a qualifié ce peuple comme « plus servi que blessé par le mélange de ses races… » (Martí, 1991, T2 : 343). Cela, toutefois, n'avait pas éliminé les préjugés raciaux, ni garanti une élémentaire similitude de droits, ce qui explique l'utilisation colonialiste de la présence des méfiances et des appréhensions dans notre société. Dans de telles circonstances, les luttes indépendantistes devaient se convertir en un creuset capable de rapprocher et de fondre les différents éléments composant notre nationalité et de contribuer à sa consolidation.

 

Pour celui qui avait vu se frustrer une présomption précoce d'intégration raciale en Amérique du Nord, l'élément agglutinant de la lutte solidaire pour l'idéal libérateur qui inscrivait l'égalité sociale parmi ses piliers, acquérait une très haute expression à Cuba :

 

« Mais l'amour engendré entre certains cubains durant le dix ans de guerre, le lien naturel qui ligue pour toujours le cubain esclave avec celui qui l’a sauvé de la servitude, les mérites du travail, l’ordre et la générosité où l’affranchi, en inégale condition, s’est montré aussi capable et bon que son ancien seigneur, et l’avance rapide et passionné des Cubains libres, plus que le cas évident de culture extraordinaire, sont des faits d’une influence sociale supérieure pour la paix et l’assise du pays… » (Martí, 1991, T2 : 345-346).

 

Entre cette affirmation réalisée en 1893 et celle qu'il inclut dans sa lettre-réponse au The New York Herald en 1895, il est possible d'observer la certitude de ce qu’a été pour Martí le germe de l'intégration ethnique:

 

« De la tradition de ses hommes, d’une propre et rebelle lucidité ; de la vénération des martyrs de l'indépendance ; du long exercice de la guerre et de l'exil ; du pouvoir humain d'abnégation et de la création, et de la connaissance et de la pratique de la vie libérale et de travail dans les nations exemplaires, surgit à la vie politique le véritable homme cubain,  blanc ou de couleur, avec la variété des professions et de la sagesse, avec une inhabituelle aisance et imagination, et avec des habitudes de tolérance et de coexistence qui dépassent, ou au moins égalent, les sources de discorde… » (Martí, 1991, T4 : 155).

 

Dans ses réflexions, on apprécie comme une constante la haute considération que le Maître assignait aux valeurs d'ordre moral et spirituel, au-dessus de celles strictement génétiques, dans la conformation de ce nouvel être.

 

Parmi ces valeurs, il souligne pour sa signification « l'amour engendré dans la guerre » avec laquelle il affirme et qualifie sa haute estime de l’idéal patriotique, à celles-ci se somment des components d’une incalculable ascendance dans l’éthique martiana, comme les mérites du travail, la générosité, l'abnégation, la créativité et la sagesse.

 

De sorte que nous trouvons deux plans principaux dans l'analyse de la gestation de la nouvelle nationalité dans la pensée de Martí, « le véritable homme cubain » sans distinguos raciaux, le premier conditionné par l'histoire et les luttes communes, y compris la prédominance de la révérence quant à la tradition, et le second, par les valeurs humaines qui doivent atteindre une place primordial où les pièces sont les composants d’un tout. Il nous le représente comme un résultant de l'amour agglutinant des luttes patriotiques et du filon historique, au moyen duquel les composants de travail et d’abnégation, de créativité et de sagesse, acquièrent une nouvelle qualité, supérieure, autour du legs de générosité.

 

Quelques années avant il avait placé la tâche éducationnelle au centre de l'intégration raciale :

 

« D’autres Noirs vont par le chemin les plus certain, par la culture, puisque tant qu'ils seront moins que les blancs en caractère et en savoir, personne ne va s’arrêter sur les causes, mais sur ce qu’ils sont… » (Martí, 1991, T12 : 324).

 

Maintenant il ne l'évite pas, il insiste plutôt sur cela, mais avec beaucoup de jugement il place ce facteur dans un ensemble dans lequel il ne lui assigne pas une place prépondérante. Son expérience vitale et son observation méticuleuse lui permettent, avec toute propriété, de valoriser la souffrance partagée comme la racine gestationnelle « où commence tout ce qui est juste et difficile, pour les gens humbles », pour ensuite incorporer le nécessaire composant biologique, consubstantiel d'un tel processus d'intégration raciale :

 

« Les mariages entre les deux races commenceront entre ceux que le travail maintient ensemble. Ceux qui s’assoient tous les jours à la même table sont plus près d’élire leur compagne que ceux qui ne s’assoient jamais à celle-ci. Ils viendront d’en bas de cette manière… »

 

Martí associe ainsi l’accouplement multiracial à l'accouplement de l'humilité, le fait naturel à son égal sur le plan des valeurs, avec ceux qu’il nous ratifie – sans dommage d'aucune des parties – sa haute considération du composant moral.

 

Quand il recourt à l'étude comparative, très valide pour pénétrer les singularités de la nationalité cubaine et pour établir les limites et les tendances de sa fusion raciale convoitée, Martí le fait avec l'affection et le respect que les autres peuples frères lui inspirent, mais sans s’écarter d’un millimètre de sa sujétion prouvée de la réalité. Dans son travail La abolición en Puerto Rico (L’abolition à Porto Rico), il établit avec une précision absolue la distinction entre la prouesse rédemptrice cubaine de libérer les esclaves pour aller ensemble à la guerre, une décision souveraine que la Couronne a acceptée quinze ans plus tard, et le fait que l'abolition à Porto Rico était une décision adoptée en Espagne.

 

Sans amoindrir la décision espagnole par rapport à Porto Rico, une décision qui a économisé des dizaines des vies et des sacrifices au peuple frère, il reconnaît la sienne, celle qui est née des entrailles de la population cubaine, dans laquelle confluaient la disposition de lutte des esclaves et le décollement de leurs maîtres pour se lancer ensembles à la rédemption nationale, comme un acte constitutif d'une importance impérissable.

 

Ou quand il se réfère au soulèvement d’Haïti :

 

« Il y a une différence essentielle entre le terrible et magnifique soulèvement des esclaves haïtiens, récemment sortis des forêts d'Afrique, contre les colons dont ses enfants métis ont perpétué leur arrogance dans une république inégale parisienne et primitive à la fois et dans l’île après un long période préparatoire où la culture de blancs et de noirs s’est nivelée, ou est en voie de nivelage, ils rentrent ensemble, en somme presque égale, dans la fondation d’un pays pour lequel ils ont  longtemps combattu unis pour la liberté et contre un tyran commun » (Martí, 1991, T3: 105) 

 

On observe alors un saut de singulières proportions dans la logique de la pensée martiana. Il ne s'agit pas de son legs moral contre l'injustice, « Celui qui a vu un Noir battu ne se considère-t-il pas pour toujours son débiteur ?… Je l'ai vu, et depuis lors je me suis juré de leur défense… » (Martí, 1991, T22 : 189).   

 

Il s'agit d'une idée qui dépasse sa furieuse défense de l'égalité des hommes et sa ferme lutte contre les méfiances avec ceux qui tentaient d'empoisonner et de raréfier les profonds liens raciaux « parmi les Cubains que des [différence] [distinctions] différences de l'esclavage sont passé à la fraternité du sacrifice… » (Martí, 1991, T4 : 95) (2).

 

Même son pronunciamiento prend une distance du terme métis, auquel il fait appel pour juger sévèrement les colons haïtiens descendants de Français et d’Africains, puisqu'il ne s'agit pas essentiellement d'un métissage de fondements biologiques, mais de l'« homme naturel », fruit autochtone d'une réalité nationale concrète, dont la particularité gestationnelle multiethnique est placée comme fondement.

 

Pour Martí, les hommes doivent passer d'égaux en droit à identiques, sans prendre en compte la race. C'est une hybridation, effectivement, où les composants spirituels, culturels, assument leur progéniture, leur rôle et leur révélation dans sa gestation. Et à une telle richesse génésique doit correspondre un homme unique dans sa vertu. Une fusion dans un four ayant des températures si élevées, oxygénée orageusement par la lutte dont le résultat serait nécessairement un produit d’une finition morale, propre de la souche de José Martí.

 

Son regard aigu lui permet de discerner, à Cuba, les conditions, aussi exceptionnelles que nécessaires, pour que « l'homme cubain », dont l'expression caractérisera le surgissement d'une nationalité dans laquelle le mot race cessera d'être, s’érige comme unique et se distingue par les couleurs de la vertu.

 

Un processus soutenu dans les valeurs patriotiques, idéologiques et éthiques que le Maître a su avancer en son temps :

 

« ce nouveau moment critique de l’homme, duquel il sortira, comme de tout les autres, améliorer, cette entrée, probablement violente, dans un état social aimable et justicier ; cette élimination des usages troubles des ages et des peuples et le perfectionnement des leurs caractères libres et pures ; cette avance dans la liberté et dans le bonheur, ne sont  pas encore arrivés, courir si prêt de la surface fait que la terre tremble, cette détermination et cet élan réveillera une fois encore, comme aux grandes époques, la nature humaine, et elle sera montrée dans toute sa stature… » (Martí, 1991, T11: 172) 

 

Notes :

 

1 – À la suite, les références des textes de José Martí s'en remettent aux Obras Completas, (Oeuvres complètes) maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1991, toujours en spécifiant le Tome et les pages dans cette édition.

 

2 Les textes entre crochets sont rayés dans l’original.

 

Références bibliographiques :

 

1. Martí, José : Obras Completas. (Oeuvres complètes) Maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1991

 

_______ : Pour les scènes, Annuaire du Centre d'Études Martianos No1, La Havane, 1978.

 

2. Ortiz, Fernando: « Martí y las razas », (Martí et les races)  publié dans Letras.Cultura en Cuba, Maison d’édition Pueblo y Educación, La Havane, 1989, pp.99-124.  

 

Source :

 

Más Zabala, Carlos Alberto: José Martí: del antiesclavismo a la integración racial, (José Martí: de l'antiesclavagisme à l'intégration raciale) Maison d'édition Ciencias Sociales, La Havane, 1996

 

Des articles précédents :

 

Le tonnerre qui annonce l’orage

 

Le roi coton

 

Mes Nègres

 

La race humaine