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Fêtes de la statue de la liberté (XII)
Par José Martí Traduit par
Du haut du flambeau de la Liberté, un signal annonça que la cérémonie était terminée.
Illustration par : Alain Kleinmann

À cet instant, un évêque surgit de la tribune, il leva sa main rongée par les ans, et, dans un magnifique silence, placé entre le génie et le pouvoir qui, debout á ces côtés, l'encadraient, il bénit, au nom de Dieu, la statue rédemptrice. La foule, alors, conduite par l'évêque, entonna un hymne lent et suave : la Doxologie mystique. Du haut du flambeau de la Liberté, un signal annonça que la cérémonie était terminée.

 

Effrayés par l'approche de la nuit menaçante, les gens se précipitèrent, fleuves vivants qui déferlent, vers l'étroit débarcadère, se bousculant, se piétinant, sans égards pour l'âge ou la qualité. Les musiques assourdies se faisaient entendre encore, et l’avare lumière du jour s'évanouissait.

 

Les barques, surchargées de monde, semblaient s'enfoncer, non sous leur poids, mais sous le poids de leur joie. La fumée des canons enveloppait la barque d'honneur qui ramenait le président vers la ville. Les oiseaux de mer tournaient autour de la tête de la statue, très haut, comme apeurés par la présence insolite de cette montagne nouvelle. Les hommes sentaient leur cœur plus affermi dans leur poitrine.

 

Et, lorsque les derniers vapeurs quittèrent la rive de l’île, déjà transformée en autel, une voix cristalline exhala une mélodie populaire qui, bientôt, gagna de bateau en bateau, et, tandis qu'au loin s'allumaient au faîte des édifices des guirlandes de lumières dont le reflet teintait de rouge la voûte céleste, un chant, á la fois tendre et formidable, s'étendit aux pieds de la statue, courant sur la rivière et, avec une onction fortifiée par la nuit, le peuple entier, massé á l'arrière des bateaux, le visage tourné vers l’île, chanta : « Adieu, mon seul amour ! »

 

« La Nación », Buenos-Aires, 1er  janvier l887