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Humberto Solás : L'homme qui a défié les monuments
Par Reynaldo González Traduit par Allain de Cullant
Humberto Solás savait qu'il s’affrontait à un travail difficile quant à la réalisation du film Cecilia car il s’agissait du roman le plus important du XIXe siècle de Cuba.
Illustration par : Ever Fonseca

Dès que don Cirilo Villaverde a commencé à écrire le roman Cecilia Valdés, terminé en 1882, la littérature cubaine a changé. Ce roman a commencé la fiction et l’a défini comme inébranlable. On ne pouvait plus écrire d’une autre façon. Humberto Solás savait qu'il s’affrontait à un travail difficile, qu’il travaillait avec le roman le plus important du XIXe siècle de Cuba.

Rarement un cinéaste a eu tant de défis, en certains moments, comme Humberto quand il a décidé de faire de cette version de Cecilia. Une version qui, par ailleurs, a toujours été qualifiée comme une version libre. Cependant, je pense que jusqu'à ce moment il a été le premier cinéaste se proposant de montrer ce que Cirilo Villaverde avait voulu dire.

Le premier défi est tout simplement que le roman, comme je l'ai déjà dit, est un monument littéraire cubain du XIXe siècle. J'ai un livre intitulé Contradanza y Latigazos sur ce roman en son temps. Il dit, page à page, les parties que Villaverde dédit à la romance des demi-frères et sœurs  et l'inceste possible, qui étaient des éléments cimes du maniérisme avec lesquels ces problèmes émotionnels étaient toujours abordés. Villaverde savait qu'il gérait un sujet propice au sentimentalisme, qu’il avait déjà utilisé depuis le romantisme. C'est pour cette raison, quand il a écrit le prologue, il a déclaré : « J'ai laissé de côté ces questions et j’ai voulu entrer dans la réalité ». Ce Villaverde dédit très peu de temps à Cecilia et Leonardo ; au lieu de cela, il consacre beaucoup plus de temps à l'économie, au thème religieux, à l'esclavage, aux problèmes raciaux dans son temps, à la situation de la femme. Si quelqu'un souhaite connaître le XIXe siècle, avant les guerres d'indépendance, il n’y a aucun récit en Amérique Latine qui correspond plus à un paysage moral aussi réussi que celui de Villaverde avec le paysage moral de l'esclavage à Cuba. Il faut étudier Cecilia Valdés ; et il l’a écrit en étudiant. On dit beaucoup qu'il a étudié avec nostalgie ; mais la nostalgie a quelque chose qui dulcifie, qui adoucit : et lui n’adoucit pas. Il a été d’une dureté et, parfois, d'une cruauté étonnante. Il donne une description cruelle de certains moments de l'esclavage, des sentiments, sur la façon dont l'esclavage détruit la famille noire cubaine : le maître quand il voulait, séparait la femme du noir, il la mettait dans une exploitation sucrière et lui pour la construction de fortins ; s’il aimait la jeune fille, il l’isolait du possible fiancé, etc. Ceci est décrit avec une force énorme. La forme avec laquelle Villaverde situe l'histoire de María de Regla, une femme à qui il confère une intelligence et une capacité verbale comme esclave, comme principal témoin de telles cruautés, est une grande découverte.

Le personnage d’Isabel Ilincheta que représente la très belle Eslinda Núñez, est également victime de la cruauté de Villaverde ; stérile, dit-il. En outre, il cherche un mot que personne ne comprend, et qui m'a coûté beaucoup de travail pour trouver : virago, qui est une femme hommasse. Il s’agit d’une femme qui n'a pas de grands moyens économiques ; elle gère les comptes d'une ferme et de son père « elle le fait comme un homme ». Mais elle lutte pour être une femme séduisante, et Eslinda donne des nuances extraordinaires à ce personnage si difficile.

Un autre défi assumé par Solas est également dans la représentation du paysage. La photographie a été incisive, avec certains gros plans et ensuite, à certains moments, une longue séquence de la Place de la Cathédrale, par exemple.

Les dialogues, quant à eux, sont d’une précision impressionnante pour répondre à ce que voulait dire Villaverde.

Humberto réussit à synthétiser les faits poétiques de Cirilo avec sa « mauvaise manie » de voir et de lire avec un intérêt marqué. Nous avons vu des mises en scènes, surtout de ballet, qui ornent la tristesse, la pauvreté et la prostitution. Le lecteur est resté avec cette image, avec les précédentes propositions cinématographiques. Et puis il voit la lecture d’Humberto, qui n’est en rien frivole.

Nier une poétique à Humberto serait criminel. Il serait impossible de demander à un homme ayant un si grand talent, une poétique si élevée, si bien informée, qu’il ne l’exprime pas. Sinon il ne ferait pas de l’art. Ce que l’on souligne dans Cecilia, c’est l’art.

Fragment de l'intervention lors du panel « Connotation de Cecilia dans le cinéma et les arts cubains ». Maison d'ALBA Culturelle, La Havane, 18 septembre 2012.