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La légende de la musique cubaine: Le Groupe d’Expérimentation Sonore de l’ICAIC
Par Jaime Sarusky Traduit par Alain de Cullant
« Revendiquer la chanson avec sa signification sociale, mais avec un sens élevé de la poétique, avec une construction impeccable et avec une haute technologique. »
Illustration par : Ever Fonseca

Grâce au compositeur et chef d’orchestra Leo Brouwer, à son incontestable talent musical, sa culture et sa politique intelligente dans l'univers créatif de l'Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique (ICAIC), on a obtenu l'une des expériences les plus remarquables et fructueuses de la musique cubaine du XXe siècle : le Groupe d’Expérimentation Sonore de cette institution.

Je me souviens bien que c’était un atelier en pleine ébullition créative. Ce fut une expérience unique qui a eu le privilège de réunir certains des musiciens, compositeurs et chanteurs les plus influents de notre musique au cours des trois dernières décennies.

Cela a eu lieu durant l'année 1971, rien de calme pour la culture cubaine. Malgré tout, il m’a paru nécessaire de recueillir les témoignages des jeunes qui formaient le Groupe d’Expérimentation Sonore de l'ICAIC, entre autres choses, parce qu'ils étaient en pleine effervescence créative, aussi bien le groupe que chacun d’eux quant à leur condition de musiciens, même s’ils étaient très jeunes. Plus d'une entrevue au sens strict du terme, il s’agit surtout d’un échange d'idée entre Leo Brouwer, Silvio Rodríguez, Sergio Vitier, Pablo Menéndez, le cinéaste Octavio Cortazar et le journaliste.

Sans aucun doute, ces critères – certains coïncidents, bien sûr, avec leurs inévitables nuances, d’autres contradictoires – projettent de nouvelles lumières sur les aspects vitaux de la musique et la culture qui influent encore sur notre société.

Une empreinte durable au XXe siècle

Leo Brouwer et le Groupe d’Expérimentation Sonore de l'ICAIC : Le groupe est né d'une idée ou d’une préoccupation du directeur de l'ICAIC de l'époque Alfredo Guevara encore à son stade précoce du fondateur de l'ICAIC, de l'industrie cinématographique. Nous avons commencé à travailler avec un double objectif : revendiquer la chanson avec sa signification sociale, mais avec un sens élevé de la poétique, avec une construction impeccable et avec une haute technologique qu’on ne connaissait pas et qu’on n’utilisait pas. Le Groupe apporte des changements majeurs avec les paroles de ses chansons. Outre la qualité poétique et l’amplitude sémantique, pour le ton générationnel ou de rénovation du langage qu'il y a dans ces paroles. La génération de la Révolution, en général, a changé le langage et les gens le font, non pas mécaniquement, mais suite aux transformations au sein de leur société.

Le temps et le mythe

Plus de trente ans se sont écoulés depuis la fondation du Groupe d’Expérimentation Sonore de l'ICAIC et ses musiciens et ses chanteurs évoquent encore cette expérience comme une étape décisive dans la carrière de chacun. L'étape de l'apprentissage qu'ils avaient avec Leo Brouwer, Federico Smith et Juan Elósegui, parmi d'autres maestros, était unique dans leur vie. Mais aussi les apports créatifs de tous ces talents, c'est à dire d'eux-mêmes, maintenant étonnés de faire l’inventaire. Il s’agissait sans aucun doute d’un extraordinaire enrichissement, d’un bond pour la musique cubaine.

De ces thèmes, et d’autres de grand intérêt liés à la trajectoire de ce groupe et à la vie culturelle du pays, témoignent aujourd'hui Noel Nicola, Eduardo Ramos et Sergio Vitier, également au premier rang des protagonistes qui ont contribué à un fait pratiquement inconnu, quasi ignoré en son temps, qui atteint aujourd'hui la catégorie de mythe.

Noel Nicola : Nous, les auteurs des chansons, avions conscience que nous faisions quelque chose de différent. Nous avons acquis la conscience que c’était différent du point de vue musical, à partir du travail dans le Groupe. C'était un don de soi passionné.

Sergio Vitier : Le Groupe a accéléré la rencontre des recherches qui sont aujourd'hui des réalisations de la musique cubaine. Il a transformé la façon d’arranger, d’orchestrer, de composer. Il a contribué au développement du jazz latin, de la musique populaire et de concert, à la connaissance de la musique brésilienne à Cuba, qui est très important car elle est la plus proche de la nôtre en Amérique Latine.

Eduardo Ramos : Déjà décanté par le temps, je l'ai vu depuis cette situation de temps et d'espace, je crois que le Groupe a fait quelque chose d'incroyable à ce moment-là. L’apport à la musique cubaine a été extraordinaire. C'est la raison pour laquelle il a été un mythe pour de nombreuses personnes.

Un jeune « Conservateur »

Je suis convaincu que pour Pablo Menéndez, son expérience dans le Groupe d’Expérimentation Sonore de l'ICAIC a été une véritable aventure musicale et humaine. Il l’a rejoint alors qu’il avait à peine dix-sept ans, récemment diplômé de l’École National d’Art (ENA), peu après son arrivée à Cuba depuis les États-Unis, son pays natal. D'une certaine manière, en plus de sa carrière comme guitariste et compositeur, paradoxalement, parce qu'il était le plus jeune, il est devenu le conservateur de l'important travail du Groupe puisque c'était un des propulseurs de nombreux enregistrements qui témoignent de la précieuse contribution qu'il a laissé comme héritage à notre musique.

Pablo Menéndez : Pour moi, le GES était la démonstration pratique de toutes les choses qu’un jeune ayant des idées pensait qui, comme je l'ai dit, ne rentre pas dans des moules étroits. En plus on a aussi démontré qu'il était possible que les créateurs de distinctes manifestations et de distincts genres collaborent, malgré les différences. C'est à dire, les chanteurs, les compositeurs, les instrumentistes ; qu'il ne fallait pas nécessairement exclure la chanson de l'expérimentation ou l'élaboration d'un texte de jazz ou de rock des nombreux genres de la musique cubaine.

Il m'a montré concrètement que ce mélange pourrait être importante à l'échelle industrielle, parce que nous avons fait de la musique qui a servi au cinéma, qui est parvenue à avoir de grands succès à la télévision et à la radio, qui continue de vendre des disques.

Cependant, nous avons créé la musique sans aucun intérêt commercial. Pour moi c’était la confirmation que nous avions raison, qu’on pouvait le faire sans y penser comme une marchandise qui suit les logiques brutales du capitalisme le plus primitif.

La mémoire d'une utopie

Leonardo Acosta a le privilège d'avoir une mémoire qui enchaîne avec une rare efficacité les événements, les personnages et les situations. Cette vertu et ses incontestables connaissances de la musique cubaine lui permettent de rassembler avec précision, le spectaculaire, le méconnu ou l’inédit des faits musicaux de l'île. Ensuite, le chercheur traite toute cette vaste information et il nous offre, comme il le fait souvent, des textes précieux constituant une œuvre solide dans ce domaine. Ce musicien qui faisait partie du Groupe d’Expérimentation Sonore de l'ICAIC nous révèle ici et maintenant les facettes de l'histoire de ce groupe qui, au fil du temps, s’est converti de légende à mythe et comme il l’affirme, même en utopie.

Leonardo Acosta : Le groupe a été un atelier pour apprendre et travailler en même temps. Leo était non seulement un professeur mais bien un maestro. Une personne ayant une formation culturelle très complète, car il donnait des classes qui étaient pratiquement sur l'histoire de la culture, il traitait de la musique médiévale ou du développement de l'harmonie, il parlait du chant ambrosien, du chant grégorien, des cathédrales gothiques et de la philosophie de Tomás de Aquino.

Nous composions de la musique pour le cinéma, surtout stimulée par Santiago Álvarez, qui a toujours eu confiance en nous, peut-être parce qu'il souffrait de la même folie que nous, et parfois il nous demandait une musique pour un documentaire de deux heures qu’il devait apporter le lendemain dans un festival européen. Et nous passions toute la nuit à faire des enregistrements. C’est peut-être grâce à Santiago que nous avons démontré à d'autres cinéastes, en particulier aux documentalistes, que nous pouvions le faire.

Un destin pour Sara González

Pour Sara González, l’expérience avec le Groupe d’Expérimentation Sonore de l'ICAIC lui a permis de faire un virage aussi bien dans sa vie professionnelle qu’en tant qu’être humain. Ici, elle nous dit que le chemin qu’elle devait parcourir n'était pas facile. Premièrement en étant que femme et, deuxièmement, parce qu’elle s’est convertie en la plus jeune intégrante de cette conjonction de talents. Dès son arrivée ils ont essayé de la protéger, alors que la jeune fille persistait à être elle-même en tant que chanteuse, que musicienne et, qui plus est, en compagnon des travaux, des rêves, des plaisanteries et des fêtes. Aujourd'hui encore, trente ans plus tard, elle ressent une agréable nostalgie pour cette expérience extraordinaire qui a incontestablement défini sa vie, la transformant en destin.

Sara González : Le Groupe a été une étape très importante pour tous et pour chacun d'entre nous, au moment de mûrir comme artistes, au moment de créer. Pour moi, c'était le plus important, sans méconnaître l'importance qu’il a et qu’il avait à l'époque. En plus du rôle qu’il a eu pour la culture cubaine, qui est indéniable.

L’époque, la musique, l'homme

Il est évident que cette période de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix avait des éléments propres de n’importe quelle décennie, antérieure et postérieure. Il y a eu des moments fabuleux, que personne ne veut oublier, il y avait d'autres dont on ne veut pas se rappeler. Et beaucoup moins pour les créateurs, comme Silvio Rodríguez, par exemple. Le monde gravitait autour des Beatles et du rock alors qu’ici, plongé dans l'épopée, dans les efforts quotidiens de la population, il faut ajouter, en ce qui concerne l'art et la culture, les affrontements avec ceux qui cherchaient à imposer leurs critères à partir de positions intransigeantes, intolérantes. C’est au milieu de cette atmosphère turbulente, avec sa profusion de contradictions, qu’a été créé le Groupe d’Expérimentation Sonore de l'ICAIC duquel Silvio a été un des piliers. Il nous parle maintenant avec une lucidité pénétrante de cette expérience, depuis la perspective de la décantation dans le temps.

Silvio Rodríguez : Alfredo Guevara nous a invité, Leo Brouwer et moi, à la conférence qu’il donnait au neuvième étage de l'ICAIC afin de rendre compte de son voyage au Brésil qui avait eu lieu en pleine dictature, après le renversement de João Goulart. Après la conférence, Alfredo voulait parler personnellement avec nous et il nous a demandé ce que nous pensions quant à la création d’un groupe qui se dédierait à l'expérimentation sonore, à étudier nos racines, c'est à dire, aussi celles des pays ayant les mêmes composantes ethniques comme le Brésil, par exemple, et d'autres. En général, faire une étude de la musique en fonction de la bande sonore du nouveau cinéma.

Fragments du livre Una Leyenda de la Música Cubana: Grupo de Experimentación Sonora del ICAIC de Jaime SarusKy, Maison d’édition Letras Cubanas