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Fonder et transcender selon José Massip
Par Joel del Río Traduit par Alain de Cullant
José Massip est une personnalité médullaire de la culture cubaine non seulement en tant que cinéaste, mais aussi pour ses essais, ses travaux pédagogiques et comme critique de théâtre, de cinéma et de littérature.
Illustration par : Ever Fonseca

Avant d’être parmi les fondateurs de l'Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique (ICAIC) en 1959, José Massip faisait partie du groupe des jeunes qui ont réalisé le court-métrage documentaire de dénonciation El Mégano. À côté de Julio Garcia Espinosa, Tomás Gutiérrez Alea, Alfredo Guevara et Jorge Haydú, il s’est chargé de faire un film différent, néoréaliste, dans la vocation ultérieure de l'ICAIC, afin de réaliser, selon les paroles de Julio García Espinosa « un cinéma moins complaisant et plus irrévérencieux. Un cinéma de remise en question, qui sauvegarde l'Histoire et met en évidence les contradictions les plus contemporaines. (...) En fait, c'était un coup mortel au folklorisme et au nationalisme le plus extrême. C'est peut-être l'étape la plus avancée sur la voie de la modernité du cinéma latino-américain».

Diplômé en Philosophie et Lettres de l'Université de La Havane et en Sociologie de l'Université d’Harvard, Etats-Unis, José Massip a compté une très solide formation intellectuelle dès sa jeunesse car ses parents faisaient parties des plus importants chercheurs et professeurs universitaires cubains : Sara Isalgué et Salvador Massip. De retour à Cuba après ses études aux Etats-Unis, il a travaillé au Bureau de l'Historien de La Havane (1949-51), il a publié des poèmes dans le journal Hoy et il a suivi des cours d’été de sociologie et d’appréciation cinématographique dans l'Université de La Havane, obtenant un doctorat de l'École de Philosophie et Lettres en 1956 et tout en travaillant entre 1953 et 1958. Comme ses parents, José Massip sera une personnalité médullaire de la culture cubaine durant des décennies, non seulement en tant que cinéaste, mais aussi pour ses essais, ses travaux pédagogiques et comme critique de théâtre, de cinéma et de littérature. Il a d'abord fait partie du groupe fondateur de la société culturelle Nuestro Tiempo et il a été éditeur de la revue de cette société. C’est précisément à partir de Nuestro Tiempo que José Massip se lie avec l'activité cinématographique et connaît Julio García Espinosa, Alfredo Guevara et Tomás Gutiérrez Alea avec qui il fondera l'ICAIC en 1959.

À l'ICAIC, José Massip a travaillé d’abord comme assistant de direction (La vivienda) et en 1960 il réalise deux notables documentaires Los tiempos del joven Marti et Por qué nació el Ejército Rebelde. En 1961 il est une nouvelle fois assistant de direction, rien de moins que pour Joris Ivens dans Isla Carnet de viaje et Cuba, pueblo armado. Le film fondationnel de l'ICAIC Los tiempos del joven Martí compte un argument, un scénario, une sélection de gravures et une édition de Massip, la photographie d’Antonio Tucho Rodríguez et la musique d’Harold Gramatges, qui faisait également partie de Nuestro Tiempo, où le projet a pris naissance. Le film décrit les antécédents de la Guerre des Dix Ans, ainsi que le processus d'évolution de José Martí depuis son emprisonnement, son amnistie et son exil.

Sur cette œuvre, Mirta Aguirre, dans le journal Hoy du 28 février 1960 a écrit : « elle a été planifiée et réalisée en grande partie lors des deux dernières années de la dictature de Batista. José Massip y a mis un grand dévouement et beaucoup de travail responsable. Toutes les gravures et les journaux du XIXe siècle ont été consultés et exploités au maximum pour la réalisation de ce film qui dure à peine une heure. Tous les textes de Martí ont été scrutés. Et ceux qui analysent le matériel abordé par le film peuvent s’imaginer ce qu’il signifie d’études patientes et de fantaisie créative. C’est pour cette raison, ainsi que pour l’excellente orientation idéologique et la conscience historique, que Los tiempos del joven Martí doit être placée comme la plus sérieuse initiative culturelle entreprise jusqu'à ce jour par les cinéastes cubains. Le film est également très beau. Et l'habile utilisation d’anciennes gravures – Miahle, Landaluze, Garneray et beaucoup d’autres – formant le plus riche et significatif acquis plastique de la Cuba coloniale, s’unit à l’apport des dessinateurs contemporains dont l'effort pour une ambiance harmonieuse mérite d'être souligné. (…) Et si l’on ajoute l’excellente partition créée par Harold Gramatges, il faut reconnaître que, sans aspirations de chef-d'œuvre et même avec des petits défauts, Los tiempos del  joven Martí se dresse maintenant comme une réussite solitaire, il occupera toujours une place très digne parmi les films que Cuba dédie à la perception de l'histoire de son peuple et au plus fin de son hier artistique ».

Dès 1962, José Massip se souligne comme le meilleur documentaliste des débuts de l'ICAIC avec El maestro del cilantro et Historia de un ballet (Suite Yoruba). Dans ce dernier apparaissent les danseurs du Théâtre National de Cuba dans la représentation d'un wemilere, un conte populaire narrant le conflit entre Changó et Oggun exprimé par la danse moderne, stylisée et hautement artistique. Lauréat du premier important prix international pour le jeune cinéma cubain (premier prix Paloma de Oro du Festival des documentaires de Leipzig, Allemagne) Historia de un ballet se souligne parmi plusieurs autres documentaires similaires tels que Nosotros, la música (1964) de Rogelio Paris, Giselle (1964) d’Enrique Pineda Barnet, Okantomi y Súlkary (1974) de Melchor Casals et Obataleo (1988) d’Humberto Solás. 

José Massip a écrit dans le numéro 23-24-25 de la revue Cine Cubano, faisant étalage de modestie et d’auto exigence intellectuelle, qu’il n'était pas satisfait de son travail sur le documentaire : « Les deux choses qui me satisfassent, en une certaine mesure, sont : la séquence finale de Historia de un ballet, où je pense avoir atteint une certaine poésie du mouvement (j'ai toujours essayé de trouver une poésie dans mon travail dans le cinéma) et mon travail avec Joris Ivens, qui signifie le contact avec une intelligence et une sensibilité exceptionnelle, qui a été décisif pour ma formation de cinéaste ». Dans ce numéro de la revue Cine Cubano, Julio García Espinosa assure, avec un esprit critique raffiné, lors d’une époque où les réalisateurs cubains examinent minutieusement leur propre travail et celui d'autrui : « Dans Historia de un ballet, José Massip continue la ligne commencée dans son premier documentaire : Los tiempos del joven Martí (la plus proche de sa sensibilité ?). Il a trouvé ses relations avec le présent dans les racines de notre nationalité, ses aspects les plus actuels et vice-versa. Ainsi, Historia de un ballet est non seulement l'histoire du ballet Suite Yoruba, de ses répétitions, des études préparatoires du chorégraphe et du scénographe, etcetera, c’est aussi, et surtout, la racine historique qui sustente cette manifestation artistique particulière qu’est le ballet Suite Yoruba. (…) C'est dans la seconde partie, précisément au moment où le ballet théâtral est divulgué comme spectacle, que le documentaire – avec une excellente édition – atteint son plus haut moment, son moment le plus artistique. Le reste, c'est à dire tout ce qui précède ce moment n'est pas homogène en dépit de la photographie de Jorge Haydú, qui maintient presque toujours un niveau professionnel. José Massip se laisse tenter par une attitude sociologique, comme en témoigne certaines scènes où le texte devient franchement didactique, au détriment de la solution artistique que lui exige sa propre approche ».

Quarante ans après cette évaluation, on reconnaît encore Historia de un ballet (Suite Yoruba) comme une œuvre tournée artistiquement. Ainsi l’écrit José Luis Estrada dans le catalogue du VIe Festival International du Cinéma Pauvre, Gibara, 2008 : « Ramiro Guerra (Mulato, Mambí, El milagro de Anaquillé, Rítmicas, La Rebambaramba) tire parti de la danse pour nous offrir une inspiration plastique quant à la mise en scène, avec un goût exquis, un combat où se heurtent la machette d’Oggún – interprété par un inoubliable Eduardo Rivero Walter – et la hache de Shangó – éclatante dans les mains d'un révérencieux Santiago Alfonso –, il nous donne la symbiose de danse avec les rituels mythologiques d'origine africaine. (…) Avec Suite Yoruba – qui intègre la légendaire trilogie que complètent Orfeo antillano et Medea y los negreros – Ramiro Guerra commence à se signaler comme l'une des principales personnalité de la scène cubaine. Et José Massip n'est pas resté indifférent au grand événement, enregistrant cette pièce pour la postérité, la première réalisation en couleur de l'ICAIC, qui constitue un témoignage d'une valeur remarquable ».

Il réalise son premier long-métrage de fiction en 1964, La decisión, avec le début au cinéma de Daisy Granados, accompagnée par Mario Limonta et Miguel Benavides. Le film se déroule à Santiago de Cuba en 1956, et leurs conflits abordent pleinement le problème du racisme, apprécié dans ses résonances intimes et sociales. Plus tard, José Massip revient au documentaire, en 1968, avec Nuestra olimpiada en La Habana et celui d’avant-garde Madina Boe, un éloquent témoignage sur un épisode de la guerre que le peuple de Guinée-Bissau livre pour sa libération.

Une des conjonctions les plus risquées et extrêmes, de documentaire et de la fiction (précédée par La primera carga al machete, en 1969) a été Páginas del diario de José Martí (1971), avec une photographie de Jorge Haydú et de Julio Simoneau, une musique de Roberto Valera, et conceptualisé par Alejo Carpentier dans le numéro 73-75 de la revue Cine Cubano, comme un film exceptionnel : « Le verbe de José Martí a rarement été si précis dans les descriptions ramenées à l'essentiel, un verbe qui conduit à la plastique, à l'image qui, par sa propre force, s’inscrit dans notre rétine interne, nous faisant oublier le mot qui l'a créée : une image qui, après un moment, nous révèle son pressentiment cinématographique. Et ce contenu cinématographique de la prose de José Martí est latent, inattendu, dans le Diario où on nous raconte les jours de Cabo Haitiano à Dos Ríos, ce qu’a perçu José Massip, en concevant le chef-d’œuvre qui est maintenant offert à notre admiration. (…) Avec cette production, le cinéma cubain s’enrichit avec une réalisation d'une importance exceptionnelle, une affirmation de sa maturité, de son statut d'adulte, sous tous les plans de la facture, de la technique, de l’œuvre des interprètes et d’une action efficace – lyrique et toutefois proche des sobres contrastes, des qualités d’eaux-fortes, du texte de José Martí - du réalisateur José Massip qui, ici, se montre dans la pleine possession de ses moyens ».

José Massip se trouve, ainsi qu’Alejandro Saderman, Humberto Solás et Manuel Octavio Gómez, parmi les cinéastes engagés à commémorer les cent ans de lutte pour l'indépendance cubaine. C'est la période où sont présentés des documentaires-fictions tels que Hombres de Mal Tiempo (1968) d’Alejandro Saderman et des fictions-documentaires  comme La primera carga al machete (1969), de Manuel Octavio Gómez et Páginas del diario de José Martí (1969) de José Massip, qui assoient un genre particulier de cinéma historique, très engagé avec le présent, car non seulement il recherche et expose le passé colonial – quand s’établissaient les premières strates de la cubanité – mais où s’interposent aussi les allusions aux immenses contenus idéologiques des années 1960 : la guérilla et les luttes de libération dans le Tiers-monde, particulièrement en Amérique Latine ; les menaces externes à l'indépendance ; le droit à la souveraineté et à l'autodétermination de tous les peuples. Lors de la célébration des Cent Ans de Lutte se trouvaient évidement Lucía (1968) d’Humberto Solás ; La odisea del general José (1968) de Jorge Fraga et 1895. Médicos mambises, de Santiago Villafuerte.

Páginas del diario de José Martí a été valorisé comme le plus moderne et avant-gardiste des films cubains dédiés au thème patriotique. Dans  le site http://es.geocities.com/moonpictures109/377.html, les critiques Oscar Alonso et Olivia Ocampo apprécient le film comme une avance du cinéma postmoderne car José Massip utilise la ressource de remplir les espaces vides entre la réalité qui entoure un auteur, sa vie et son œuvre : « José Massip utilise cette ressource près de 14 ans avant Octavio Paz dans Sor Juana Inés de la Cruz o Las Trampas de la Fe, une œuvre considérée comme l'une des premieres qui adopte cette méthode en Amérique Latine. Une autre des ressources utilisées est l'effet des « boîtes chinoises » car, dans le journal, José Martí écrit son interprétation des histoires qui lui viennent de la bouche des autres, et dans le film, José Massip continue la chaîne des interprétations ayant son dernier maillon chez le spectateur. Dans le film confluent la danse, la musique, la plastique, l’histoire et l’actualité, obtenant une complète harmonie. Il est inhabituel de joindre le thème historique avec la danse, surtout si c'est une histoire du XIXe siècle et que la danse soit contemporaine ; José Massip fait la conjugaison et en sort brillamment. Il atteint un parallélisme où la danse transmet les états d’âmes servant de soutient à la trame ».

Ensuite, les documentaires de José Massip optent pour les chroniques de l'internationalisme cubain, car il a été journaliste lors des guerres au Laos, au Cambodge, au Viêt-Nam, en Éthiopie et en Angola. De ces expériences sont sortis les documentaires Laos: cuatro reportajes después de la guerra, en 1973 et Angola: victoria de la esperanza, en 1976. Il souligne les réalisations politiques, culturelles et artistiques de la Révolution : XV Aniversario (1974), Voleibol en Los Ángeles (1976) et La historia de El Mégano (1979), puis il réalise Homenaje a Amílcar Cabral (1980). En 1986, il revient au film de fiction de thème historique et épique avec Baraguá, qualifiée par certains trop didactique. Au moment de la controverse sur la question, José Massip a assuré que « didactique veut dire ‘art d'enseigner’, avec Baraguá  j’ai essayé d’enseigner avec l'art, à travers l'art, un moment de l'histoire de notre pays. Mais je suis convaincu que Baraguá est une œuvre imparfaite car je ne pouvais pas toujours donner une solution artistique efficace à chacun des nombreux et complexes problèmes ayant surgis au cours de sa création. Précisément, j’ai tenté d'exercer l'art d'enseigner à travers l'art ». (Guía crítica del cine cubano de ficción

En plus du cinéma, il faut mentionner le travail de José Massip dans d'autres domaines. Son témoignage Los días del Kankourán a reçu un prix dans le concours de l’Union des Écrivains et des Artistes de Cuba (UNEAC) de 1979. En 1988, il est fondateur de la Faculté des Arts, des Moyens Audiovisuels et Radiophoniques de l'Institut Supérieur d’Art (ISA) et de sa classe d’Esthétique, de laquelle il a été nommé chef et Professeur Titulaire. Il a offert des conférences en Equateur, en Angleterre, en Allemagne, en Jamaïque et des séminaires sur l'Histoire de Cuba, l’esthétique du cinéma et d’autres sujets liés au cinéma cubain. Certaines de ses œuvres ont été traduites en français, anglais, italien et russe. Il a été associé à la radio et à la télévision comme critique et commentateur dans les programmes de cinéma et ses articles sur ce genre, sur le théâtre et la littérature ont paru dans Granma, Bohemia, Pensamiento Crítico, la Gaceta de Cuba, Cine Cubano, parmi d'autres. Il a reçu des médailles et des distinctions de nature culturelle et politique, y compris la Distinction pour la Culture Nationale en 1981. Il a présidé durant plusieurs années la section de Cinéma, de Radio et de Télévision de l'Union des Écrivains et des Artistes de Cuba. Le Prix National de Cinéma a couronné une des trajectoires les plus fructueuses, rigoureuses et risquées dans l'histoire audiovisuelle de l'île.