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Éloge à Nelson Dorr, Prix National de Théâtre 2011
Par Héctor Quintero Traduit par Alain de Cullant
À son vaste travail comme metteur en scène se somme, depuis longtemps, ses nombreux apports pédagogiques, non seulement dans notre pays,
Illustration par : Alain Kleinmann

« Regardez, elle touche le sol avec ses pieds alors qu’elle est assise et nous non. C’est incroyable. Comment est-il possible que nous, qui sommes des dames ayant des titres, nous ne l’atteignons pas, et elle, qui n'en a aucun, se donne le luxe que les pieds arrivent au sol ? Je ne supporte pas les gens aussi impudents. » (1)

 

Comme il l’affirme lui-même, ces sympathiques et bavardes « pericas » conçues précocement par son frère Nicolás ont été responsables que le très jeune Nelson César Dorromocea Udaeta abandonne ses études, déjà avancées, dans l'École de Peinture et de Sculpture de San Alejandro, pour se dédier entièrement à l'univers du théâtre.

 

Suite à une telle décision, nous avons perdu un plasticien probablement notable, mais nous avons gagné un dramaturge absolu qui, au long de sa carrière, est parvenu à accumuler le chiffre inégalable et étonnant de 250 mises en scène en qualité de directeur.

 

Beaucoup soutiennent que ce sont les derniers ou les plus récents titres d'un créateur dont on se souvient. Et cette conclusion répond à une certaine logique. Mais c’est aussi pour cette raison qu’il est souvent nécessaire de recourir à la mémoire car la véritable histoire se complète avec elle. En revenant 50 ans en arrière, nous voyons un intrépide Nelson Dorr dirigeant de grands auteurs de la dramaturgie universelle, tels que O’Neill, Odets, Ionesco, Aristophane, Lorca, Gorki, Albee et faisant des incursions dans tous les genres scéniques, car dans son riche domaine il possède la direction de comédies, de drames, de poèmes, de comédies musicales, de zarzuelas, d’opérettes, d’opéras, ainsi que des spectacles de ballet et de danse.

 

Les plus brillantes et reconnues personnalités de la scène nationale ont fait partie des distributions qu’il a dirigé et c’est ainsi que nous nous rappelons d’Adela Escartín comme la Luciana du boucher ou María de los Ángeles Santana vêtue des vêtements voyants de tante Mame ou imprégnant une maison coloniale avec sa grâce.

 

Impressionné devant la mise en scène d'Adolfo de Luis, de l’œuvre  El pagador de promesas, du Brésilien Alfredo Dias Gomes, il l’a aussi conçu avec la présence émouvante d'Adolfo Llauradó sur les scènes du Théâtre Martí, à La Havane, et du Rubén Darío, à Managua.

 

Dans notre mémoire reste aussi une longue cape écarlate sur la grande scène du Théâtre Mella, portée par un formidable José Antonio Rodriguez dans la tragédie du Rey Cristóbal.

 

Il a même reussi que Rosita Fornés énonce des confessions dans le quartier chinois et que Consuelo Vidal fasse le tour du monde en 80 jours, ainsi qu’une sauvage appelée Asenneh se laisse apprivoiser dans l’anthologique personnage shakespearien par son fouet directif. Et dans le cas qui nous occupe, quand nous disons « fouet directif » on doit le comprendre littéralement comme… « fouet directif ».

 

Ses mises en scène de Tosca, Butterfly, María la O, My fair lady, La cour du pharaon sont parmi les meilleures réalisées à Cuba dans le genre du théâtre musical et, en plus de cela, pour les nombreuses personnes qui ont eu l'occasion de voir son montage du texte de Nicolás Guillén, Elegía a Jesús Menéndez, il s'avère difficile d'oublier sa théâtralité et sa maestria.

 

À son vaste travail comme metteur en scène se somme, depuis longtemps, ses nombreux apports pédagogiques, non seulement dans notre pays, mais aussi dans plus d’une douzaine de villes d’Amérique, d’Europe et d’Afrique. Et si cela ne suffisait pas, durant les dernières années, le directeur, le maître, a aussi senti de l'inspiration pour l'inquiétude littéraire du dramaturge. Ce n’est par hasard qu’au début nous signalions un dramaturge absolu.

 

Pour sa capacité et son don de soi passionné, ainsi que pour le mérite de l'ensemble de son œuvre, je suis de ceux qui pensent que c’est un prix largement mérité depuis déjà longtemps, mais je valorise aussi le fait qu'il n'est jamais trop tard pour faire justice et, avec la remise de cette reconnaissance, tous ceux qui d’une façon ou d’une autre ont quelque chose à voir avec cela, réalisent un limpide et bienvenu acte de justice et qui, comme dirait Martí, honorer l’honneur et on ne doit pas avoir peur d'honorer celui qui le mérite.

 

Ainsi, donc, que ses créatures, ses personnages, ses démons et ses dieux, ses lutins et ses géants ou ses « pericas » naines continuent en énonçant :

 

« Mesdames et messieurs, c’est la plus grande représentation des siècles. Elle ne sera jamais égalée. Vous verrez comment cette représentation arrive aux oreilles de tous ceux qui l'écouteront et ils seront enchantés. Attention, attention, la représentation commence, la grande représentation commence ! »

 

Note :

 

1 et 2 – Fragments de Las pericas, de Nicolás Dorr.