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Eusebio Leal : Si on ne sauve pas la Patrie il n’y a pas de Vieille Havane
Par Mario Jorge Muñoz Traduit par Alain de Cullant
Le tourisme n'est pas seulement une option, c’est une nécessité, c'est une ouverture qui nous permet une relation avec le monde et il tente de s’opposer politiquement au projet d'isolation, de balkanisation ou de diabolisation de Cuba.
Illustration par : Liborio Noval

Eusebio Leal n’enchante pas seulement pour tout ce qu’il a été en mesure de réaliser avec son équipe dans le Centre Historique de La Havane, depuis 1967, quand il a commencé son aventure quant au sauvetage du patrimoine national, mais par la façon dont il domine le langage des mots. Il est un des quelques orateurs que l’on peut écouter durant des heures sans s’en rendre compte. Je suis sûr que s’il le voulait, il pourrait nous leurrer dans ce tramage de paraboles, de similitudes, de récits, de données et de ressemblances. Tel est le charme devant lequel succombent les politiciens, les diplomates, les intellectuels, les dames et les messieurs…

Il y a quelques jours, quand on a su que l'Université des Arts allait lui remettre le titre de Docteur Honoris Causa, je suis sorti rapidement à la recherche de la transcription d'une conversation, pas encore diffusée, car nous avions encore besoin de son opinion, comme celle d'autres intellectuels cubains, au sujet de la relation qui devrait exister entre les institutions de la culture et du tourisme dans notre pays.

En révisant le texte une nouvelle fois, j'ai réalisé qu’aujourd’hui, chaque lettre conserve la même signification qu’alors, car cet homme a converti son travail en un sacerdoce en faveur du bénéfice et de la culture de tous les Cubains.

Je me souviens de ce jour-là Eusebio Leal a commencé sa dissertation à partir d'un concept, recueilli selon ses mots, lors d'une rencontre avec Fidel Castro qui l’avertissait, dans les années quatre-vingt, que « la Vieille Havane pourrait se convertir en un nouveau Varadero ».

L'Historien de la Ville nous a expliqué que cette analogie se référait à la confiance du leader de la Révolution cubaine que, sans aucun doute, « la Vieille Havane deviendra un pôle d'intérêt et pourquoi pas, un grand soutien économique pour le pays ».

« Dès le début on pensait que la mise en valeur du Centre Historique était également sa mise en valeur sur le plan économique. Car les pays en voie de développement, les pays pauvres et, fondamentalement ceux de notre continent, qui ont un grand patrimoine culturel, devraient savoir également que ce n’est pas seulement le fait de l’avoir, ou de le maintenir, mais de le conserver, d’empêcher qu’on le privatise, d’empêcher qu’il soit converti en une jouissance de minorités sociales. Il s’agit de rendre au peuple un des espaces de sa création. Et quand je dis le peuple, je dis cela dans le sens le plus large du terme, incorporant à cette notion tout ce qu’il possède de valeur générationnelle dans l'histoire. »

La restauration de la Vieille Havane est  très difficile à cause de la détérioration des bâtiments et du manque de ressources économiques pour affronter une telle entreprise ?

La mise en valeur suppose de créer un moyen pour soutenir ce patrimoine, car, dans le cas contraire, nous ne pourrions pas déterminer ces moyens depuis l'État, car l'État a d'autres priorités et d’autres besoins. Et même s’il y a un appui - légalement, il y a une volonté politique pour sauver le patrimoine national -, il y a également une grande préoccupation parce que le patrimoine n'est pas une couronne au milieu d'un océan de nécessité non résolus. Le patrimoine doit se développer harmonieusement avec le pays. Et sans ce développement harmonieux il n'y a pas de patrimoine.

Aujourd’hui nous sommes très fiers que la Vieille Havane puisse apporter sa contribution à l’État. Non seulement pour restaurer et distribuer une partie des utilités de l'exploitation touristique au profit des résidants du Centre Historique, mais parce que nous avons la conscience et la fierté de pouvoir aussi apporter notre contribution à la nation. Si on ne sauve pas la Patrie il n’y a pas de Vieille Havane. Ensuite vient la façon d'obtenir ces bénéfices économiques.

La Déclaration de Patrimoine de l'Humanité du Centre Historique de La Havane par l’Organisation des Nations Unies pour la Science, l’Éducation et la Culture (UNESCO), en 1982, a-t-elle aidé au développement du tourisme dans cette zone de la capitale ?

Parfois nous ne nous rendons pas compte de l'importance qu'a notre patrimoine dans le monde. Nous croyons que le fait de faire partie du Patrimoine de l'Humanité, non pas la vieille ville, mais le système de fortifications ; la ville de Trinidad et la Vallée de Los Ingenios, et le Château de San Pedro de la Roca avec son système de fortifications, à Santiago de Cuba, est un acte gratuit et un honneur qui a été donné à Cuba. Non, c'était un processus, c’était une bataille menée à Cuba par les autorités du patrimoine du Ministère de la Culture. C'était une bataille livrée, presque personnellement, avec de grands efforts, par la compañera Marta Arjona.

Je dois dire, par souci de la vérité et de la justice, que quand le Centre Historique de La Havane a occupé la 27e place dans l'index du Patrimoine Mondial, les requêtes étaient d’une extrême exigence. Et on a démontré objectivement que la vieille ville réunissait l'accumulation de patrimoine nécessaire pour cette déclaration.

Mais ce n’est pas seulement cela : on a aussi démontré les efforts que le pays réalisait, dès le triomphe de la Révolution, pour préserver ce patrimoine, les musées qui ont été ouverts, les œuvres que nous réalisions. Je me sens particulièrement engagé puisque j'ai travaillé à la restauration du Palais des Capitaines Généraux, en 1967.

Cela veut dire qu’on a ouvert  les portes des musées aux Cubains, les portes des grandes manifestations et les joies de la culture. On ne demande à personne combien peut coûter une entrée dans le beau théâtre de la Basilique pour un grand concert, voir un bon film, quand toutes ces choses dans le monde sont surdimensionnées sur le plan économique à cause de la spéculation, où elles font partie des joies et des plaisirs de certaines couches de la société.

À Cuba, avant le triomphe de la Révolution, des personnes très méritoires : la Société Pro Arte Musical ; des organisations d’intellectuelles telles qu’Orígenes, la Société Avance, se sont préoccupées extraordinairement de la culture. Et personne ne peut nier le travail des pionniers, de tous ceux qui ont lutté dans les différentes sphères du savoir et qui l’ont étendu à l'éducation, à la pédagogie.

Nous ne pouvons pas dire à tort, car ce serait nier le processus, qu’il n’y ait rien eu avant la Révolution. Il y a eu une accumulation, la Révolution entre comme un facteur salvateur, comme un facteur qui met en valeur ces choses et qui amène au pouvoir les grandes personnalités de l'histoire et, aussi, les desseins de ces petites d'avant-gardes, qui ont eu une grande influence sur la formation de la pensée révolutionnaire. Par la suite, il y a une cohérence de l'action culturelle dans le pays.

Cependant, il y a des critiques qui pensent que les endroits comme le Centre Historique de La Havane doit uniquement être pour la contemplation culturelle et non pas un espace pour la vie quotidienne.

Quand le centre historique a perdu son importance, les grands hôtels ont commencé à surgir dans d’autres zones de la ville. Les nouveaux et grands hôtels dans les années 1950 ont été construits dans El Vedado : le Riviera, le Havana Hilton, le Capri, etc. Mais si nous revenons en arrière, nous trouvons le Zaratoga, l’Isla de Cuba, le Florida, le Lafayette, le Santa Isabel, qui sont des hôtels prestigieux de La Havane depuis des siècles, comme l’étaient aussi l'Inglaterra ou le Telégrafo, pour n’en citer que quelques-uns. Nous avons fait un grand travail pour les restaurer. Par exemple, l'amélioration de l'hôtel Sevilla, qui a eu lieu il y a plusieurs années ; de l'hôtel Plaza, un des plus intéressants de La Havane par la quantité d’artistes, d’hommes de lettres, de scientifiques... qui y ont séjourné. Pour ne pas parler de l'hôtel Inglaterra.

Le Florida, dans la rue Obispo, un des plus beaux hôtels qui existait à Cuba renaît après sa restauration, dans un palais du XIXe siècle, grâce à un travail exemplaire. Que dire du Santa Isabel, devenu l'un des hôtels les plus demandés au niveau mondial ; le Lafayette, lieu de rencontre de Julio Antonio Mella et Rubén Martínez Villena ; ou l'hôtel Ambos Mundos, où non seulement Hemingway a vécu, mais qui était le lieu de rencontre d’une partie des plus importants intellectuels dans les années 1930 et 1940. C'est un bel hôtel et on a renoncé à une chambre afin de préserver le souvenir du grand écrivain étasunien Ernest Hemingway, qui a vécu à Cuba, qui a écrit dans cet endroit un de ses plus importantes romans ou au moins une grande partie de celui-ci : Pour qui sonne le glas.

Les hôtels sont également une source de beauté, ils créent un environnement favorable non seulement pour que les touristes passent par La Havane, mais aussi qu’ils y vivent et qu’ils y dorment.

Mais, en outre, on crée une source de relations humaines, les touristes ne sont pas des machines produisant de l’argent, ce sont des êtres humains qui viennent de différentes parties du monde, attirés principalement par Cuba. Et pas seulement par la nature de Cuba, mais par la Cuba en tant que concept. Ils viennent en luttant contre les campagnes mondiales qui tentent de souligner des défauts, des circonstances, de calomnier notre pays… Les touristes viennent au-delà de tout cela. De plus, on devrait étudier psychologiquement et typologiquement les groupes de touristes. Nous obtiendrons des résultats très importants. Ils réalisent des enquêtes et posent des questions qui ne sont posées qu’à Cuba. Pourquoi ? À cause d’un doute, d’un désir de constatation, d’un désir de connaître le pays.

À Cuba, le projet touristique peut non seulement être développé par les institutions, mais il doit être développé par les familles, par les Cubains, avec leurs éclaircissements et leur hospitalité, à l’urgence d'un projet ayant un caractère soutenable pour l'économie cubaine.

Comment se traduisent les avantages de ce tourisme et du patrimoine sauvegardé dans la communauté ?

Le tourisme n'est pas seulement une option, c’est une nécessité. En même temps, c'est une ouverture importante qui nous permet une relation avec le monde. Et il tente de s’opposer politiquement au projet d'isolation, de balkanisation ou de diabolisation de Cuba.

C'est précisément grâce à ces œuvres que nous obtenons les avantages qui, directement et immédiatement, retombent non seulement sur la Vieille Havane, mais sur toute la ville, sur tous les programmes culturels ou sociaux que le Bureau de l’Historien a pour mandat de réaliser.

Par exemple, si nous nous promenons sur le Prado, nous voyons la restauration de l'hôtel Zaratoga, mais aussi celle du théâtre Martí, un point cardinal de l'histoire du théâtre populaire cubain. Et je vous invite à visiter la Maison Maternelle de la Vieille Havane ou de voir la nouvelle école Mariano Martí, dans la rue Paula, ou de visiter l’école José Martí dans la rue Obispo pour se rendre compte où et comment une partie des recettes récupérées dans le Centre Historique est investie dans notre communauté.

Les hôtels sont aussi une source de travail pour les Cubains en général, pour les Havanais et pour les gens de la Vieille Havane.

Ce que nous faisons dans le Centre Historique doit être comme un symbole de travail et d'espoir au moment que la communauté se consolide dans la Vieille Havane, que soient construites ou réparées des maisons, que soient restaurées ou créées des nouvelles écoles et des nouveaux services. Et il faut  toujours le répéter car on doit avoir non seulement cette somme bien claire, mais en plus prouvée.