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Vers un cinéma national
Par Tomás Gutiérrez Alea Traduit par Alain de Cullant
Le cinéma est un moyen d’expression d’un grand impact émotionnel sur les masses.
Illustration par : Giulio Gioia

D’abord, c’était presque le chaos. Heureusement, les forces vitales de la nation se sont manifestées et se sont ordonnées dans le désordre. Et elles ont triomphé rapidement. Il y avait des raisons de s’inquiéter au milieu de la joie avec laquelle se réveille le jour, avec laquelle se réveille l’année. (Une année qui peut avoir des résonances séculaires. Ceci dépend de nous.) La Révolution n’est pas seulement la fuite du tyran. On le sait. Ce n’est pas seulement le rétablissement de la liberté de la presse, la suppression des tortures, l’établissement, pour la première fois, de l’honnêteté administrative, la punition des coupables, la purification, etc. La Révolution, cette Révolution, ira plus loin. Il y a de nombreuses raisons de penser que ce sera le cas. La victoire sur le régime passé n’a pas été l’œuvre d’une conspiration des militaires ou des civils de dos au peuple ; ce n’a pas été le travail d’un petit groupe de courageux sans compromis avec un peuple dans lequel le crime, le vol et l’assujettissement étaient devenus coutumiers. La Révolution a heureusement eu un processus long et difficile. Alors, en passant par ce chemin désespérément semé de mort, la conscience de ce peuple a fructifié et a mûri. Le tyran est tombé de la meilleure des manières : poussé par tout le peuple.

Et pas seulement ça. Le peuple a non seulement une conscience plus claire de ses problèmes et des facteurs qui les font naître. Non seulement il a la force de l’opinion publique alimentée par les mêmes aspirations. Il a aussi la force d’une armée populaire, nourrie par les éléments les plus sains de la population, des paysans et des ouvriers. Une armée victorieuse, qui a rendu toute la foi en la justice, et qui reste vigilante, pour la première fois du côté du peuple. Et il a des hommes de vision claire qui représentent largement les aspirations de ce peuple et qui ont su mériter leur admiration et leur respect.

Donc, nous pouvons nous sentir optimistes et espérer que la Révolution ne se détienne pas dans les mesures superficielles de l’assainissement, mais qu’elle plongera plus dans les besoins de ce peuple et qu’elle poussera leurs aspirations plus loin. Fondamentalement, celles-ci se traduisent dans un désir d’émancipation dans tous les ordres, comme une première condition pour atteindre la justice sociale.

Depuis ses origines, le cubain a grandi en étant toujours soumis à des intérêts étranges. Il a grandi attaché, bâillonné et depuis toujours, sa sueur a servi à irriguer d’autres terres. Mais le cubain a grandi et son esprit s’est solidifié dans la nation.

Il est devenu plus fort au milieu de l’oppression et pour la première fois il a conquis son droit de se manifester comme une nation libre et de projeter sa personnalité devant le monde. Ce sera un chemin long et difficile, car nous sommes encore loin d’avoir réalisé la restructuration nécessaire de ce pays sur les plus fortes bases de la pensée révolutionnaire. Mais le cubain progresse avec une nouvelle foi sur cette route.

La culture de Cuba a reflété ce long processus d’assujettissement et de lutte pour la liberté. Bien que le solde final puisse laisser chez beaucoup une impression de pauvreté culturelle, la lumière de l’histoire offre des éléments de jugement plus approfondis et sans doute plus constructifs. Il est intéressant de rappeler que notre XIXe siècle, de rébellion ouverte, offre un panorama culturel en consonance avec ce sentiment. Pour la première fois on sent que Cuba n’est pas une simple usine, un simple port d’escale, un simple instrument de domination dans les mains espagnoles, mais une terre où les éléments nécessaires pour amener une nouvelle nation devant le monde ont pris forme. Avec ce sentiment apparaissent des artistes et des intellectuels cubains qui travaillent pour la culture avec l’enthousiasme de ceux qui font la chose durable. La nation a sa propre personnalité et elle commence à se projeter dans le monde à travers les œuvres de ses artistes. Les plus sensibles sentent dans leur chair les limitations de touts types dérivant de la soumission au colonialisme le plus médiocre, et manifestent leur rébellion de différentes manières. La culture est une arme nouvelle dans les mains des cubains qui luttent pour leur liberté.

Ce courant de rébellion se développe et pénètre dans notre siècle avec ses intervalles d’explosions d’enthousiasme quand tout semble être gagné et des revers inévitables quand tout a été perdu à nouveau. Dans les longues périodes de scepticisme national qui ont toujours succédé aux plus grandes défaites, d’autres courants ont proliféré qui, à leur manière, insensiblement, reflètent également le défaitisme le plus regrettable, la reddition, l’évasion. Aujourd’hui ceci semble un peu hors de place, car, aujourd’hui, le cubain peut voir les plus profondes aspirations nationales et c’est, en bref, ce qui le préoccupe le plus. Aujourd’hui, ce courant traditionnel et très cubain de rébellion et de préoccupation pour les problèmes de notre peuple voit devant lui les disques cassés, et leur débordement ne sera pas une coïncidence. Le noyau de notre culture, d’une culture cubaine, nationale, a enfin un terrain où il pourra se développer et grandir plus fort. Le cinéma, en tant que manifestation d’un peuple, voit les disques brisés devant lui, et son débordement ne sera pas une coïncidence. Le cinéma, en tant que manifestation de la culture d’un peuple, est l’activité la plus engagée avec les intérêts étrangers de la culture. C’est l’activité qui reflète le plus grossièrement les vrais facteurs qui conditionnent une société. Et s’il s’agit d’une société sous-développée et soumise comme la nôtre, il est naturel que le cinéma cubain ait trouvé les plus grands obstacles pour se développer, aussi dans l’ordre industriel que dans l’ordre artistique.

Comme industrie, le problème du cinéma est très compliqué et dépend de nombreux facteurs, tels que l’extension du marché et sa capacité d’achat, les coûts de production, le contrôle exercé par diverses organisations monopolistiques sur les réseaux de distribution, la présence d’étoiles de grande renommée, la capacité des cinéastes, et d’autres encore plus impondérables. Jusqu’à présent, comme on le sait, à Cuba, il n’y a eu que des tentatives ayant un caractère plus ou moins aventureux et on n’a jamais obtenu une stabilisation de l’industrie. L’État aurait pu jouer un rôle important dans ce but, mais tout ce qu’il a fait a été de créer des organismes bureaucratiques sans aucun résultat concret, du moins pour le cinéma. L’’État était déjà intervenu aussi dans la préparation d’un film pour honorer la mémoire de Martí.

Conformément à ces idéaux élevés, il semble que les chiffres des fuites étaient aussi assez élevés. La Rosa Blanca restera un signe de plus du cynisme et du pillage qui a caractérisé le gouvernement précédent.

En tant que manifestation de la culture d’un peuple, la pauvreté de notre cinéma est encore plus déplorable. Et ici les facteurs qui entrent en jeu sont également très dissemblables et compliqués. Toute tentative de réaliser un film cubain avec des valeurs légitimes (sans cela signifie quitter le cadre commercial dans lequel l’activité se déroule) a toujours rencontré les préjugés pseudo commerciaux de l’investisseur. À la base de cette situation se trouve l’insécurité économique qui accompagne ce type d’activités. Le résultat a été le reflet de l’assujettissement économique que notre pays a toujours souffert : l’imitation des modèles, phénomènes, le manque de personnalité, la superficialité…

Quand le cinéma a voulu parler en cubain, il a seulement été en mesure de s’exprimer dans la même langue des fabricants de souvenirs pour les touristes stupides. Nous n’avons jamais pu entrer dans nos problèmes les plus profonds, qui, pour les profondeurs et l’humain, atteindraient une véritable résonance universelle.

Mais il y a plus, et c’est important. Le cinéma est un moyen d’expression d’un grand impact émotionnel sur les masses. C’est par définition un art de masse, avec tout ce que cela représente politiquement. Aucun autre moyen n’influence si profondément la conscience du spectateur.

L’obscurité nécessaire dans laquelle se déroule la projection cinématographique supprime les éléments de distraction afin que l’attention du spectateur se dirige sans interruption vers le seul point lumineux, l’écran. En dépit de l’obscurité le spectateur se sent en communion d’émotions avec un grand groupe de spectateurs qui l’entourent. La grande taille de l’écran semble envelopper le spectateur. La nature analytique du langage cinématographique permet d’apporter à un premier terme les détails les plus glissants. Tous ces facteurs d’ordre psychologique, et d’autres qui méritent une analyse plus approfondie, comme la passivité du spectateur, l’individualisation des conflits représentée dans des personnalités qui résultent attrayantes dans un certain sens, font du cinéma l’art de la grande puissance suggestive. Ajoutez à cela la grande diffusion qu’il atteint dans tous les publics du monde, et on comprendra pourquoi le cinéma est la manifestation artistique la plus populaire.

Et aussi la plus dangereuse, naturellement, pour tous ceux qui ne sont pas très clairs dans leurs comptes avec le peuple. Le cinéma est l’arme idéologique de plus gros calibre. Et tous ceux qui ont quelque chose à voir avec l’opinion publique le savent. C’est pour cette raison qu’il n’était pas possible de trouver dans le cinéma les courants de rébellion qui se manifestaient en certaine mesure dans les autres arts. L’esprit existait, mais il ne pouvait pas se manifester. Tant et si bien que nous avons un exemple à plus petite échelle que ce qui se passe sous un régime se donnant à des intérêts qui ne sont pas ceux du peuple, quand on tente de montrer, avec de grandes limitations, un aspect désagréable de la réalité de ce peuple : El Mégano. Ce film, dont la diffusion de l’origine a été grandement limitée par le fait qu’il a été fait en 16 mm., ne montrait pas plus de crudité que ceux qui pourraient apparaître dans la même époque dans certaines revues de grande circulation.

Cependant, la dictature se sentait plus sévèrement frappée dans ce cas car il s’agissait d’un film, c’est-à-dire d’une chose vivante, d’un morceau de la réalité la plus profonde mis devant le public avec toute son intensité dramatique. Dans des cas comme celui-ci, il y a un danger que le public devienne un grand jury.

Aujourd’hui, ceux qui ont séquestré ce film sont des prisonniers et des fugitifs. Ce grand jury a dit qu’ils étaient coupables. Ceux qui, de toutes les formes possibles, ont attenté contre les manifestations les plus authentiques du développement de notre culture nationale, les mêmes qui assassinaient, volaient, vendaient leur propre peuple et ont voulu corrompre la foi nationale, ont connu le même destin. Aujourd’hui, la volonté du peuple commence à être accomplie et cela exige, tout d’abord, une grande sincérité dans l’exposition de ses problèmes. Cela a été jusqu’à présent la grande conquête de la Révolution : pour la première fois on parle clairement au peuple en toute la franchise afin qu’il puisse comprendre le fond de ses problèmes. Pour la première fois, le peuple cubain peut développer sa conscience librement, comme le premier pas important pour atteindre les solutions les plus justes.

En raison de la nouvelle situation, le cinéma dans les mains du peuple peut jouer un rôle important dans l’ensemble du processus de développement de sa propre conscience. C’est pourquoi, entre autres choses, il n’est pas étrange que le gouvernement révolutionnaire ait aujourd’hui une réelle préoccupation pour stimuler la naissance d’une industrie cinématographique nationale.

Pour son développement industriel, il est nécessaire de partir d’une étude approfondie de tous les éléments compliqués qui conditionnent cette activité. Et l’État doit être un élément actif de la protection et de la stimulation nécessaires pour que le cinéma fonctionne comme une activité stable dans les limites prévisibles. Désormais, les conditions existent pour qu’une activité étatique pousse à promouvoir l’industrie cinématographique afin qu’elle fonctionne correctement, car, pour la première fois, il y a des facteurs entièrement nouveaux dans le panorama national : l’absence des compromis politiques, l’honnêteté administrative, et suffisamment de base morale pour être en mesure de penser à des plans à long terme dans les objectifs proposés. Et ils sont parfaitement en ligne avec les idéaux révolutionnaires. Parce qu’une industrie cinématographique ne veut pas seulement dire une nouvelle source de travail, même en la considérant avec toutes les limitations que la réalité impose. La conséquence la plus importante sera autre : dans un régime de liberté, de progrès et de préoccupation citoyenne du public comme celui-ci, le peuple veut aller de l’avant, le cinéma deviendra un facteur important dans la culture de ce peuple. Dans le cinéma, pour la première fois, il y aura les tendances les plus révolutionnaires (dans le sens que ce mot a de progrès, de progrès, d’avance vers le nouveau) qui commencent à partir de nos plus cubaines traditions culturelles.

Cet esprit de rébellion qui est né d’une préoccupation sincère de l’homme face à l’injuste réalité, et qui se projette en certaine mesure à travers son œuvre, arrivera à se manifester, sans aucun doute, aussi dans le cinéma. Parce qu’il sera plus facile de parvenir à une approche des vrais artistes de cette activité.

Le cinéma cubain sera, sans aucun doute, une réalité en tant qu’industrie stable. Avec la Révolution, on peut éliminer les obstacles économiques qui avaient permis de faire avorter tous les efforts pour mener à bien cette aspiration. Mais, en outre, à ce moment le cinéma dans notre pays peut devenir plus qu’une simple industrie du spectacle. Il peut et doit être le reflet de notre culture et de notre personnalité dans son sens le plus profond. Il peut et devra être un facteur de progrès, car, face à tous les efforts pour le paralyser, l’esprit révolutionnaire que vit le peuple se lève et transcende tous les ordres.

Note :

Texte publié dans le journal Revolución, le lundi 16 mars 1959, pages 4 et 6.