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Vers Libres
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
Vers libres de José Martí. Aigle Blanc et Arbre de mon âme.
Illustration par : Ernesto García Peña

Aigle Blanc

 

Debout chaque matin,

Près de ma couche rude se dresse le bourreau.-

Le soleil brille, le monde naît, le vent fait fuir

De mon crâne les mauvaises pensées, -

Et mon aigle malheureux, mon aigle blanc

Qui chaque nuit dans mon âme renaît,

Vers l'aube universelle étend ses ailes

Et en direction du soleil prend son vol.

 

Et silencieusement le barbare bourreau

D'un nouveau coup de poignard lui transperce

Le cœur vaillant chaque matin.

Et au lieu du vol clair vers le soleil altier

Entre les pieds des gens, ensanglanté, brisé,

                       

En quête d'une graine l'aigle va et se traîne.

 

Oh nuit, soleil de l'affligé, sein accueillant

Oh le cœur sa vigueur renouvelle,

Continue, occulte le soleil, prends la forme

D'une femme, libre et pure, pour que je puisse

Révérer tes pieds, et de mes baisers fous

Couvrir ton front et réchauffer tes mains.

 

Délivre- moi, nuit éternelle, du bourreau,

Ou donne- lui, pour qu'il me frappe, á l'aube

Naissante, une épée vierge et rédemptrice.

 

De quoi la feras- tu ?

De lumière d'étoiles !

 

 

Arbre de mon âme

 

Comme un oiseau qui traverse l'air clair

Je sens que viennent á moi tes pensées

Et là dans mon cœur établissent leur nid.

 

L'âme s'épanouit : ses rameaux frissonnent

Comme les lèvres tendres d'un jeune homme

Lors du premier baiser á une jolie femme :

Les feuilles chuchotent : elles ressemblent

A des ouvrières bavardes et envieuses,

Occupées á préparer le lit nuptial

Pour la demoiselle d'une riche maison :

Vaste est mon cœur, et il est tout á toi :

Tous les malheurs y contiennent, ainsi que tout

Ce qui au monde pleure, et souffre et meurt !

Des feuilles mortes, de la poussière, des branches

                       

Oh nuit, soleil de l'affligé, sein accueillant

Brisées je le débarrasse : je lisse avec soin

Chaque feuille, et les tiges : puis j'enlève

Tous les vers et les pétales rongés

Des fleurs je rafraîchis le gazon á l'entour

Et pour te recevoir, oiseau immaculé !

J'apprête mon cœur transporté de joie !