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Un regard totalisant sur l’histoire
Par Rafael Acosta de Arriba Traduit par Alain de Cullant
Hommage à l’historien cubain Manuel Moreno Fraginals lors du centenaire de sa naissance.
Illustration par : Carlos Enríquez

Dans l’introduction de Órbita de Manuel Moreno Fraginals (Éditions UNION, 2009), son collègue Oscar Zanetti, également un compilateur du volume, décrit une série de traits de sa personne qui se sont regroupés à partir des opinions d’amis, de collègues et de connus. Il convient de les mentionner pour ce qu’ils illustrent l’éminent historien :

« Généreux, enthousiaste, flatteur, grandiloquent, passionné, versatile, styliste, galant, fantaisiste, transgressif, ne sont que quelques qualificatifs pris au vol d’un très grand inventaire, dans lequel on mettra son excellence professionnelle, son amitié loyale, son humour fin et même son dandysme attrayant. Parmi ces attributs et d’autres, il y en a un qui, à notre avis, est essentiel pour comprendre la trajectoire de cet auteur : l’inquiétude ».

Je ne crois pas que quiconque a personnellement connu Moreno, peut trouver une correspondance plus complète et objective. Bien sûr, cette préoccupation intellectuelle à laquelle Zanetti fait référence, l’un des membres de la guilde des historiens qui le connaissaient le mieux et qui a certainement écrit le plus sur son travail et sa personne, pourrait également s’y référer avec les mots curiosité intellectuelle, car un bref examen de son vaste travail nous donnerait la variété des intérêts qu’il a couverts durant ses huit décennies de vie. La culture qu’a accumulée Moreno dans son esprit était tout simplement encyclopédique.

Moreno a fait des recherches et a écrit sur des sujets aussi divers que le temps dans l’histoire, l’esclavage et la question raciale dans les 17ème-19ème siècles, sur la négritude dans notre histoire et notre culture, sur l’histoire en tant que science sociale, sur les processus de la canne à sucre et son rôle décisif dans l’histoire de l’île, sur l’économie cubaine au cours des siècles, sur la Caraïbe et son placement dans le système colonial du XIXe siècle, sur la culture cubaine, son cours et ses avatars, sur l’oligarchie cubaine et son univers idéologique, il a également écrit sur les œuvres littéraires, les auteurs et d’innombrables autres sujets qui lasseraient cette évocation. Par conséquent, son regard d’historien doit être considéré comme pluriel, œcuménique et même totalisant dans le cas de notre devenir comme nation.

Dans cette grande masse d’informations, le livre El ingenio. Complejo económico social cubano se démarque, publié pour la première fois en 1964 et sans discussion son livre phare. Avec lui, Moreno a placé l’historiographie cubaine, d’un point de vue marxiste, devant le miroir de ses lacunes et de ses limites, car le volume a soulevé, entre autres, la nécessité d’un réexamen des procédures et des questions dans les sciences historiques de la révolution. C’était un livre important dans la recherche historique du pays. Après sa publication, rien n’a été pareil dans le milieu universitaire. La façon dont l’étude de l’histoire de Cuba devait être repensée, y compris l’approche de certaines figures très établies dans le retable canonisé des « pro hommes » cubains.

Deux ans plus tard, avec le texte La histoire comme arme, publié en 1966 dans la revue Casa de las Américas, Moreno attire à nouveau l’attention des historiens en soulevant, de manière médullaire, quels devraient être les principes et les codes à suivre par les historiens dans la révolution. De toute évidence, il avait déjà une œuvre considérable, croissante et très professionnelle.

Les textes de Moreno ont façonné au fil des ans une somme sérieuse, imaginative, rigoureuse et originale dans l’historiographie nationale. Dans son travail, l’auteur est sorti des moules habituels dans les processus investigateurs, il amplifie les références, il a été extrêmement audacieux et courageux dans ses approches et, quelque chose de très important, en particulier dans une guilde qui ne se distingue pas alors pour le bon usage de l’écriture, sa prose était élégante, rapide, ductile et, en même temps, concise, de sorte qu’il excellait aussi non seulement dans le contenu, mais sous la forme d’expression utilisée.

Je n’ai pas beaucoup connu Moreno, mais lors des quelques visites que je lui ai rendu visite, dans le milieu des années quatre-vingt du siècle dernier, pour parler sur Carlos Manuel de Céspedes, alors que je venais tout juste de commencer mes recherches sur le grand homme de Bayamo, il y a eu deux moments que je souhaite revivre maintenant, car ils dépeignent l’homme et l’historien. Le premier s’est produit quand je me suis présenté (nous avions pris rendez-vous par téléphone) et je lui ai dit que je faisais des recherches sur Céspedes et que j’interviewais des historiens qui pouvaient me fournir des informations utiles et des jugements, il m’a répondu avec une question : Êtes-vous un historien diplômé ? Non, ai-je répondu, ma formation est en mathématiques. Il n’y a pas beaucoup pensé et il a dit quelque chose qui m’a surpris, Ah, maintenant je pense que vous pouvez écrire votre livre sur Céspedes. Pour Moreno, la connaissance des chiffres et des statistiques, comme je l’ai appris plus tard, étaient des conditions fondamentales pour être un bon historien. Il l’avait écrit dans son texte de 1966, dans la revue Casa, déclarant : « Quiconque ne manipule pas et n’interprète pas les chiffres, qui est inepte pour les mathématiques, ne sera jamais historien », un credo qui, en dehors de son radicalisme évident, révélait sa véritable façon de penser.

L’autre anecdote d’intérêt de ces rencontres a été lorsque nous avons analysé les opinions de Raúl Cepero Bonilla sur Céspedes, qui, comme on le sait, étaient extrêmes et malavisés [1]. Moreno m’a révélé qu’à la veille du voyage fatal de Cepero (il est mort dans un accident d’aviation en novembre 1962, dans une chaîne de montagnes péruvienne), ils avaient longtemps parlé de divers sujets (tous deux étaient des amis très proches), ce dont, parmi eux, et que pour ma tranquillité (ce sont ses mots), Cepero avait grandement reconsidéré ses opinions critiques sur Céspedes, mais il n’avait pas le temps de les rendre publiques, a-t-il conclu.

Je garde un souvenir agréable de ces rencontres, Moreno était un orateur né, vif, agréable et irrévérencieux, un interlocuteur valable, sans pose, prêt à offrir ses connaissances uniquement pour le plaisir d’aider les plus jeunes et de les encourager à poursuivre leurs recherches. Je serai éternellement reconnaissant de son attention et de sa générosité.

Une autre facette de son action dans notre culture était celle de professeur. Il a donné des classes et des conférences dans des universités de nombreux pays et, à Cuba, il a laissé une empreinte profonde pour son enseignement exemplaire. Plusieurs générations d’étudiants de premier cycle et de deuxième cycle ont reçu ses classes magistrales dans lesquelles fusionnaient les vastes connaissances de la culture et de l’histoire. Quand on pensait déjà que España/Cuba, Cuba/España (Barcelone, 1995), un livre qui a conquis diverses analyses critiques, serait son dernier livre, un nouveau volume est maintenant annoncé avec les classes qu’il a donné, au milieu des années quatre-vingt du siècle dernier, dans l’Institut Supérieur de l’Art (ISA) sur la culture cubaine.

Ces conférences ont été enregistrées (c’est-à-dire sauvées) par la professeur Hilda Vila, collègue de Moreno dans le Département des Études Cubaines de l’Université des Arts, et travaillées par ce professeur et par Beatriz Moreno, fille de l’historien. À l’époque, le feu vert et le soutien que le recteur de l’ISA de l’époque, Rolando González Patricio, a également donné à cette société était important.

Ainsi, le voyage de Moreno Fraginals à travers le monde de la culture cubaine se maintient latent. Nous espérons ce nouveau livre avec l’espoir de pouvoir lire l’un des grands intellectuels et historiens de notre culture.

Note :

1 - En juin 2008, un événement a eu lieu, dans l’Institut Juan Marinello, pour évoquer et honorer Cepero Bonilla et les essais de Cepero ont été analysés par Jorge Ibarra Cuesta, Oscar Zanetti et Ana Cairo Ballester, parmi d’autres.