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Un regard sur la vie de Benny Moré
Par Rafael Lam Traduit par Alain de Cullant
Nous commémorons le centenaire de Benny Moré, le « Barbare du Rythme ».
Illustration par : Agustín Bejerano

Actuellement, quand nous commémorons le centenaire de Benny Moré, je veux partager les détails de sa vie que j'ai découvert dans le documentaire sur le « Barbare du Rythme » réalisé par Jorge Luis Sánchez.

La première chose que nous voyons dans cet audiovisuel est l'humble vie de la famille de l'enfant Bartolomé Maximiliano, né en 1919.

Ce furent des moments difficiles que l’enfant Bartolomé a dû affronter, mais tout semble indiquer que Bartolo avait de la volonté. Depuis ce moment il était sûr qu’il serait quelqu'un dans la vie : « Je vais être célèbre et, quand je serai grand, je vais t’acheter une petite maison », a-t-il dit avec sécurité à sa mère. Pour un pauvre, avoir une maison à cette époque était presque impossible.

En Biologie, on dit que personne ne sait ce qu'un homme a en lui, mais Benny, dans son ADN, avait un destin qu'il a accompli contre vent et marée, la vie pauvre, les maladies, le déracinement, la discrimination, une dizaine de frères et sœurs. Contre toute attente, Benny a triomphé.

C'était le triomphe des dépossédés, l'apothéose de ceux qui n'avaient jamais rien eu, comme me l'a dit un jour le prix Nobel Gabriel García Márquez. C'est pourquoi, quand Benny a atteint le sommet, il a partagé son argent avec les affamés, ses pareils de la peine. C'est pour cette raison qu’il ne se présentait pas dans les endroits où ceux, avant le triomphe, l’expulsaient de leurs bars ou leurs cafés. C'est pour cette raison qu’il a fait fi de la bourgeoisie haïtienne, des riches qui fréquentaient le cabaret de Montmartre. C'est pour cette raison qu'il a été considéré comme un symbole de rébellion, de résistance contre ceux qui l'ont conduit à une enfance terrible.

Quand Benny triomphe et qu’on lui verse des chèques de $ 20 000  pour ses enregistrements ou ses présentations (des chiffres étonnant à l'époque), il donnait une grande partie de cet argent à ceux qui n'avaient rien. L'une de ces expériences est racontée par Rúben Bermúdez – un chanteur du chœur de la Banda Gigante – quand ils se sont rendus dans le quartier marginal Las Yaguas, où il a commencé à distribuer de l'argent. Quand l'argent a été épuisé, Benny a demandé à Bermúdez s'il avait quelque chose à donner aux déshérités ; Ruben lui répondu qu'il n’y avait plus rien, et Benny a dit : « Alors nous allons chanter pour eux. »

C'est quelque chose qui émeut tout le monde, comme cette image où Benny venait de se produire dans un village de la campagne et qu’une femme habillée en lambeaux arrive avec un enfant dans ses bras et lui dit « Benny, j'ai été ta petite amie ». Ensuite l'artiste, déjà dans une atmosphère plus favorable, a dit à son administrateur : « Donne tout l'argent que nous faisons aujourd'hui à cette femme ». L’administrateur lui a répondu : « Benny, c'est l'argent des musiciens, tu sais qu’ils vivent de cela » et il répond : « Donnez-lui l'argent, après nous verrons ce que nous allons faire ».

Je ne me souvenais pas que le héros de Yaguajay, Camilo Cienfuegos, était présent et a été ému devant cette scène. Un Commandant de la Révolution qui ne pouvait être surpris par quoi que ce soit, après mille combats, après tant d'exploits, est allé rendre hommage à un chanteur de son village. C'était le Benny, un chanteur de son village. C'est pourquoi, à sa mort le 19 février 1963, ce fut comme une catastrophe culturelle ; nous l'avons vu dans le deuil de tout le peuple.

C'était l'époque du phénomène de la «beatlemanie », cependant, les masses humbles traversaient une douleur nationale : le « Barbare du Rythme », non pas de Cuba, mais de tout le continent, était décédé. Il y a eu un deuil dans de nombreux pays, dont Panama, Porto Rico, le Mexique et la Colombie. Le meilleur est mort, celui qui chanterait mieux chaque jour, comme on dit aujourd'hui de Carlos Gardel. N'oublions jamais ceci : les artistes qui ont donné de la joie à tout un peuple sont vénérés par des millions. Les gens ont besoin de joie, le sel de la vie, comme l'a dit le poète Nicolás Guillén.

C'était le grand de la musique cubaine qui ne laissait personne indifférent. En général, les spécialistes de la musique valorisent les artistes pour leur « bon goût », mais l'art est plus que cela, c'est une « socio-anthropologie », c’est une partie de la vie d'un pays. C'est le reflet de la nation dans laquelle on naît, c'est la douleur et la joie d'un peuple. C'est pourquoi nous savons qu'il n'y a pas de livre qui puisse couvrir toute l'histoire d'un chanteur qui est allé au-delà de l'écran, comme on disait avant des artistes d'Hollywood.

Benny est tout cela et bien plus encore : il était le symbole de la musique populaire cubaine et, si la musique populaire - comme l'a dit Guillermo Rodríguez Rivera - est l'âme de la culture cubaine, alors nous sommes devant le plus grand.