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Un rêve en spirale
Par Susana Méndez Muñoz Traduit par Alain de Cullant
Entrevue avec le cinéaste Rigoberto López, Président de l'Échantillon Itinérant du Cinéma des Caraïbes.
Illustration par : Leonardo Luis Roque

La publication de l’entrevue avec Rigoberto López, Président de l'Échantillon Itinérant du Cinéma des Caraïbes est notre  hommage posthume au cinéaste cubain décédé le 23 janvier 2019.

Quelles sont vos préoccupations en tant que président de l'Échantillon Itinérant du Cinéma des Caraïbes ?

Nous essayons d'encourager la qualité des programmes de l’échantillon et l'intérêt du public, et nous posons de nouveaux défis avec le désir que l'Échantillon Itinérant du Cinéma des Caraïbes continue à être l'événement le plus important pour la promotion d’un cinéma créé par les réalisateurs de la Grande Caraïbe, c'est-à-dire de la Caraïbe Insulaire et Continentale, et qu'il peut de plus en plus stimuler l'intérêt du public, de la critique, et même des autorités culturelles de nos pays.

Nous parlons souvent que le cinéma de la périphérie est en marge des grands courants du marché, que dire alors du cinéma caribéen ? Si le grand défi qu’a toujours eu la cinématographie latino-américaine est d’avoir une plus grande présence dans nos pays, en dépit d'avoir, indubitablement, une plus grande tradition et des normes de production plus élevées dans certains pays, pourquoi cela n’est pas arrivé au cinéma des Caraïbes ?

Quel est l'objectif essentiel de l’échantillon associé à ce phénomène ?

Pour éliminer le paradoxe que le cinéma caribéen n'est pas vu dans les propres Caraïbes ; rendre propice un espace de connaissance et de reconnaissance des spectateurs de la région quant aux histoires racontées par nos cinéastes en surmontant les barrières linguistiques.

Cela doit surmonter les stéréotypes, les préjugés et leur source : l'ignorance ; on part du préjugé que le bon cinéma vient des grands centres de production cinématographique, qui, à leur tour, dominent les espaces de projection et ont conditionné durant de nombreuses années un goût, une appréciation du cinéma ; faire que le public de la région, y compris le cubain, puisse sentir un intérêt en voyant le cinéma des Caraïbes, ce ne doit pas être un acte volontaire, imposé ou populiste ; une chose que nous avons fixé comme principe est que les films de l’échantillon répondent à un niveau de qualité et de décorum.

Nous essayons de nous assurer que les publics de la région aient enfin accès à un autre cinéma, au-delà de celui qu'ils voient tous les jours à la télévision et sur les grands écrans, car dans les Caraïbes nous voyons des films nord-américains et français dans les anciennes colonies ; souvent, un pays anglophone ne connaît pas le cinéma qui fait son voisin qui est également anglophone.

Qu'arrive-t-il avec le public cubain ?

Notre public a développé- je dirais heureusement, pourquoi pas ? - une culture cinématographique qui a été très nourrie par les grandes filmographies du monde et du cinéma latino-américain, mais les pays Caraïbes les plus familiers pour nous ont été le Venezuela, Panama, la République Dominicaine, Porto Rico, dans lesquels on parle espagnol ; je ne sais pas si je cours le risque d'être mal interprété car il semblerait que je commettre un manque d'identification avec la culture d'autres régions de notre Amérique, mais je peux dire que, comme cubain en termes identitaires, je suis plus proche d'un homme de la Jamaïque, ou d'Haïti ou de la Martinique, - qui parlent une autre langue qui n'est pas l’espagnole -, qu'avec un paraguayen, par exemple.

Je crois que durant très longtemps nous vivons un peu éloigné d'une compréhension plus précise, plus familière et donc plus intime des pays insulaires des Caraïbes des langues anglophones ou francophones ; nous en savons plus sur la musique chilienne ou argentine que sur les interprètes de calypso de Trinité-et-Tobago ou de la Jamaïque et, qui a-t-il au milieu de tout cela ? Les stéréotypes qui se réfèrent à une notion de la Caraïbe réductionniste, héritée du colonialisme, une caraïbe ayant des îles très ensoleillées, de belles plages, des noirs qui courent rapidement, des repas piquants, des boissons avec des petits parasols et de belles noires et mulâtresses dansant sensuellement. Non !

La Caraïbe que nous comprenons depuis l'échantillon est la Caraïbe en termes culturels, plus que comme un concept réductionniste, géographique, et celle qui s’enorgueillit d'avoir onze prix Nobel ; Je ne suis pas fatigué de donner l’exemple de Sainte-Lucie, un pays si petit ayant deux prix Nobel, un en économie et un autre en littérature, il n’y a pas beaucoup de pays qui ont deux lauréats du prix Nobel ; cette Caraïbe qui a obtenu les prix les plus importants de la littérature Français au cours des dernières années, car ils sont revenus à des écrivains de la langue française de la région.

Il est nécessaire de comprendre ce que George Lamming a décrit comme la Civilisation Caraïbe et à quoi il se réfère quand il parle de cet espace unique dans l'univers où ont conflué presque toutes les ethnies, et donc toutes les cultures, pour créer une autre civilisation, quelle merveille ! Quel sédiment ! Sur lequel émergent une littérature, une visualité, une musique, une danse, et pourquoi pas un cinéma ? C’est bien de ceci qu’il s'agit.

Je pense que l’échantillon contribue, de manière modeste mais persévérante, à encourager un mouvement cinématographique caribéen, à rapprocher les cinéastes des Caraïbes hispaniques, anglophones, francophones et néerlandaises et à faciliter un dialogue entre eux.  Nous avons aussi favorisé que les publics de ces pays commencent à reconnaître des histoires qui sont communes et des réalités partagées, au-delà de la barrière linguistique.

Pensez-vous que le racisme peut être l'une des raisons de l'intérêt insuffisant que suscite l'événement ?

Ces stéréotypes dont je vous ai parlé et qui ont à voir avec des éléments présents dans la conscience de beaucoup de gens, se réfèrent à des préjugés raciaux parfois très présents dans ce manque d'acceptation ou d'intérêt de certains, car ils ne savent pas et donc déprécient les vraies valeurs des cultures caribéennes, ignorent la solidité et la cohérence de la pensée caribéenne, de son intellectualité.

Je crois, qu’étant donné que l'échantillon présente une image réelle de nos nations des Caraïbes et rend propice un espace de réunion, c’est et sera une contribution envers ce que nous sentons comme caribéens, ce que nos assumerons dans notre africanité visible ou invisible et ce que nous allons assumer dans notre négritude, je dis cela parce que le cubain se croyant blanc est un homme perdu dans sa propre identité, car il n'est pas un slovaque, il est cubain, et Cuba est un pays uni ethnique et multiracial et dans sa multiculturalité se trouve notre richesse spirituelle.

Dans ce que nous appelons cubanía, il est absolument fou de renoncer à cette empreinte noire, qu’on le veuille ou non. Apprécier le cinéma caribéen est aussi un moyen d'apprendre à nous connaître nous même.

Certains peuvent considérer que l'Échantillon Itinérante du Cinéma Caribéen ne fonctionne pas à La Havane. Quelle est votre opinion à cet égard ?

On parle beaucoup de Santiago de Cuba comme la ville caribéenne de Cuba, et je ne veux pas supprimer sa suprématie caribéenne à Santiago, pour de multiples raisons, mais Cayo Hueso n’est pas les Caraïbes ? Et Pogolotti ou la Guanabacoa profonde ? C'est aussi une pensée stéréotypée qui a servi à marginaliser l'hypothèse nécessaire d'une conscience caribéenne chez les cubains, oui nous sommes des Caraïbes et je trouve très agréable de voir sur l'écran ce spectre des réalités si diverses et si similaires, car les personnages nous ressemblent et beaucoup de leurs problèmes existentiels et sociaux sont partagés dans la région.

Quelles sont vos inquiétudes à l'encontre du public cubain ?

Nous avons besoin que les organismes culturels, les personnes responsables de la présentation de notre cinéma dans les provinces, les promoteurs culturels et la presse, fassent connaître les détails de l'événement, le promeuvent. J'insiste toujours sur ce point avec tout le respect que je vous dois, car vous définissez des valeurs de jugement et vous enseignez ; cela ne sert à rien que nous ayons un site Web en espagnol, français et anglais - qui vient d'être primé entre les 2000 qu’il y a dans le pays, dans un groupe de 21 sites lauréats du Sello de Oro, et qui est un point de référence sur le cinéma caribéen - si le public n'est pas au courant du programme, des critiques ou d’autres commentaires de l’échantillon par la presse.

Maintenant, nous essayons de mettre en avant ce que nous avons appelé Le Cinéma des Caraïbes dans les Quartiers ; nous l'avons amené à la ville de Pinar del Rio et à El Romerillo, à La Havane ; ces jours-ci il se déroule à Santiago de Cuba et, prochainement, à Trinidad ; j'espère que nous pourrons faire de cette action un fait vraiment utile, je pense surtout à des programmes destinés aux enfants, aux adolescents et aux jeunes.

J’espère que ce projet n'échouera pas, j’espère que l'impression qu’emporte le public de ces expositions ne soit pas frustrante ; je prends toujours soin que le titre qui va être projeté fonctionne dans tous les endroits, même si je ne choisis pas la programmation, car il y a un comité international de sélection.

Quelle a été l'expérience de ce projet à El Romerillo ?

En octobre, Kcho m'a invité à visiter son projet communautaire d'El Romerillo et il m'a dit qu'il était très intéressé d’y présenter le cinéma caribéen. Nous l'avons organisé et quand la date est venue, j'ai été informé que l'endroit avait été changé, que ce ne serait pas dans la salle de projection car les habitants du quartiers l’avaient inhibé, ils pensaient qu'ils devaient s'habiller d'une certaine façon, en bref, qu'ils n'étaient pas habitués à entrer dans un cinéma et que ce serait mieux à l'extérieur. Donc nous avons accepté et le jour de l'inauguration, lors duquel a été projeté Toussaint Louverture - un film formidable de trois heures -, les spectateurs apportaient leurs chaises peu à peu et à la fin il y avait plus de gens qu'au début.

Je crois qu'une graine a été planté là ; probablement, certains de ceux qui étaient là diront, pour la prochaine édition : « ils projettent des bons films dans ce qu'ils appellent le cinéma des Caraïbes ».

Comment a été la réaction des enfants et des jeunes ?

Très bonne et c'est très important, car l'enfant qui est sur l'écran lui ressemble, il a probablement la même couleur et même des intérêts similaires. Les conflits peuvent être communs, par exemple, comment un père ou une mère en prison, des comportement inappropriés, l’alcoolisme, la violence domestique ; je pourrais vous dire qu'il y a un film, appelé Rain, des Bahamas, excellent, dont le thème est très similaire à celui de Conducta, le film cubain le plus récent et le plus réussi ; c'est l'histoire d'une petite fille dont la mère est une prostituée, et dans lequel le rôle de l'enseignante est exalté, de la même manière qu'il excelle dans Conducta.

Quand on parle de cette idée je me souviens du documentaire Por primera vez, d'Octavio Cortázar...

En respectant les distances et bien sûr autrement, dans des circonstances très différentes, c'est certainement l'expérience du public faisant face à un autre cinéma, moins fréquent, à un cinéma caribéen qu’il ne connaît pas, qu’il va voir pour la première fois.

Quelles sont les limitations de l'événement pour son développement ?

La nécessité de la valorisation et du soutien dont il a besoin, et des ressources matérielles, par exemple, pour développer ce projet dans les quartiers ; à San Barthélemy, lors de l'échantillon, il y eu une projection réalisée sur la plage pour plus de 500 personnes avec un écran gonflable, nous avions un écran gonflable, un seul, nous avons amené le cinéma des Caraïbes dans de nombreux endroits, mais nous ne l'avons plus et, en ce moment, nous avons beaucoup de mal à organiser des projections.

L'échantillon est parrainé par l'Institut Cubain de l’Art et de l'Industrie Cinématographique, qui n'a pas beaucoup de ressources pour faire ses films ou enrichir sa propre et nécessaire infrastructure technologique ; de la part du Ministère de la Culture, qui fait un grand effort, nous avons obtenu beaucoup d'aide pendant des années, ainsi que de l'UNESCO et l'UNICEF, mais actuellement ils éprouvent des difficultés économiques très sérieuses et nous ne savons pas si nous aurons leurs aides, même s’ils continuent à considérer l'événement de grande importance et de grande transcendance.

Comment est le soutien des institutions officielles des pays où arrive l'échantillon ?

Nous avons besoin qu’elles nous donnent un soutien à l'événement pour fournir des installations pour les présentations, car l'échantillon n'est pas lucrative, mais tout ce qui est nécessaire pour les présentations coûte ; il suffit de penser que chaque programme est composé d'environ vingt-cinq titres qui doivent être sous-titrées en espagnol, en français, en anglais, beaucoup en créole et d’autres en dérivé de l'espagnol, et il faut payer ceci, ainsi que les supports, les expéditions, etc.

Pourriez-vous mentionner les plus récents succès de l'Échantillon Itinérante du Cinéma des Caraïbes ?

L'échantillon est une noble cause qui a donné des satisfactions et des compensations ; tout d'abord, il permet que les cinéastes de la région puissent se reconnaître mutuellement, et que les publics de la région s'approchent de leur cinéma naturel. Il y aurait beaucoup plus à mentionner, par exemple, que l'année dernière, nous avons réalisé le premier marché pour le cinéma caribéen, dans le Palais des Conventions.

Nous aimerions que, chaque année, cela devienne le point de convergence des distributeurs, des exposants, des programmeurs de télévision, de plusieurs endroits dans le monde qui savent qu'à La Havane on peut voir l'ensemble du spectre du cinéma dans la région, car cela n'existe pas, nous sommes en mesure de le faire, mais ceci ne suffit pas avec le talent, la volonté, le désir de travailler et la compétence de l'équipe qui organise l'événement, il faut des ressources et combien il serait important de faire savoir au monde que le lieu pour acheter le cinéma des Caraïbes est La Havane.

Il y a eu les rencontres Afrique, Brésil, Caraïbes et leurs diasporas, ABCD, car comment est-il possible de concevoir les Caraïbes sans concevoir l'empreinte de l'Afrique ?

La commission du cinéma de Nevis, et elle le dit textuellement dans ses documents constitutifs, est la fille naturelle du MICCM, nous avons obtenu que la filmothèque de Hollywood, il y a quelques années, présente un programme de cinéma des Caraïbes et que les bibliothèques publiques du Queens, à New York, il y a également un espace pour le cinéma caribéen. Le secrétaire général adjoint de l'UNESCO, il y a quelques années, nous a invités à reproduire l'expérience de l’échantillon en Afrique.

Nous avons gagné en prestige et notre voix est entendue et respectée, non pas par ce que nous disons, mais parce qu'elle soutient le résultat d'un travail réel.

Quelle est la plus grande de vos inquiétudes au sujet de l'Échantillon aujourd'hui ?

Comment nous allons donner une durabilité et un avenir à l'Échantillon, même si le thème du cinéma des Caraïbes a attiré l'attention de nombreux pays de la région, car des événements cinématographiques existaient avant son émergence, mais un régional qui a créé ce tissu pour le cinéma caribéen et favoriser un intérêt pour cette cinématographie n'existait pas, c'est le produit de l'événement, ceci est indéniable.

Le Forum des Ministres de la Culture d'Amérique Latine et des Caraïbes, lors de ses dernières réunions, a confirmé l'événement parmi les quatre d'intérêt régional, mais il n’y a pas toujours une correspondance à cette déclaration en termes pratiques dans certains pays.

Ce projet est malheureusement parfois contrarié par des considérations politiques ; il y a supposément beaucoup d'humanistes dans le monde désireux de défendre la diversité culturelle, d'encourager le dialogue entre les civilisations, la paix.., toutes ces choses, cependant, si l’échantillon n'a parfois pas reçu de fonds d'instances internationales c’est dû au fait que l'événement est basé à Cuba et ce n'est pas un discours ; des hauts fonctionnaires se sont montrés « sincères » et on m'a dit clairement que nous pourrions avoir les ressources dont nous avons besoin avec la condition de déplacer le projet du pays, de sorte que nous n'aurons jamais ces contributions dans de telles conditions.

Notre événement est le produit d’une inspiration, d'un intérêt purement culturel, d'une mystique, mais ailleurs il y a un regard plus pragmatique.

À l'heure actuelle, nous n'avons pas reçu les ressources requises par l'événement, et nous ne savons pas si elles viendront. Ne pas tout perdre ce qui a été accompli, que ce manque de financement ne provoquera pas la perte d’un projet si noble et si utile est ma plus grande préoccupation.

L'échantillon est depuis quelques années un effort pour arriver à nous connaître, car si nous ne nous connaissons pas nous ne marcherons jamais ensemble et l’être social caribéen nécessite de s'identifier avec ses pairs. Le résultat de l'événement est si fort que je ne pense pas qu’il va succomber, non, le défi est de grandir et de continuer à rêver, car l'échantillon a été un rêve qui est devenu réel en 2006 et l'idée est qu’il soit un rêve en spirale.