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Tomás Gutiérrez Alea parle du film La mort d'un bureaucrate
Par Mario Rodríguez Alemán Traduit par Alain de Cullant
C’est une entrevue faite le 14 juillet 1966 où Tomás Gutiérrez Alea converse avec Mario Rodríguez Alemán à propos de son film.
Illustration par : Adrian Pellegrini

Entrevue avec Tomás Gutiérrez Alea par Mario Rodríguez Alemán. 14 juillet 1966.

Tomás Gutiérrez Alea a réalisé deux films appelés à apparaître parmi les productions qui indiquent le processus de maturation du cinéma cubain de longs-métrages. Je me réfère à Las doce sillas et La muerte de un burócrata (La mort d'un bureaucrate), celui-ci encore inédit.

Sous réserve de commenter en une autre occasion le nouveau film cubain, nous avons rassemblé à cette occasion quelques questions et leurs réponses respectives, que les critiques du film ont formulées il y a quelques jours, avant que son réalisateur parte au Festival de Cinéma de Karlovy Vary, pouvant donner une certaine connaissance au lecteur sur la nature de ce film et son importance.

En quoi consiste La mort d'un bureaucrate ?

Il est, comme son nom l'indique, une satire de la bureaucratie, mais aussi de beaucoup d'autres choses tristes et médiocres avec lesquelles nous devons parfois coexister. Mais je dois dire que je ne crois pas beaucoup à l'efficacité de la satire comme « mobile historique ». Nous faisons un film et nous pensons que nous rions des bureaucrates, puis les bureaucrates viennent et non seulement ils rient avec le film, mais ils rient de lui. Certains parce qu'ils ne réalisent pas que leur portrait apparaît sur l'écran, et d'autres pour le simple opportunisme. Parce qu'il est très facile pour eux de se couvrir avec le drapeau de l’anti-bureaucratisme et de continuer à vivre comme des parasites. Pour les grands maux, les grandes solutions. Et dans le film le protagoniste doit avoir recours à la violence individuelle qui ne résout pas définitivement le problème, mais, je pense qu’il sert d'exemple, ou du moins de catharsis...

La mort d'un bureaucrate est basée sur la réalité ?

En effet, tout ce qui apparaît dans le film est ainsi dans la réalité. Maintenant, entrons dans les détails, c'est-à-dire, si l'anecdote a été extraite ou non de la réalité, je vais vous expliquer. Je pense que c'était Roberto Fandiño, lors d'une rencontre avec Julio García Espinosa, qui a dit que quelqu'un avait été enterré avec son Carnet de Travail et que la veuve a eu de gros problèmes quand elle est allée chercher sa pension. Bien que je pense en réalité la chose n'arrive pas ainsi, à partir de là cela m'a donné l'idée et ensuite j’ai brodé sur le thème.

En vérité, ce que j'ai entendu dire après avoir déjà pensé à faire un film sur les questions de la bureaucratie, qui a pris fin avec La mort du bureaucrate, c'est à dire qui termine violemment. Nous venons à ce résultat car nous pensons que l'exaspération d’un citoyen commun envers tous ces problèmes de bureaucratie peut l'inciter même à assassiner, pas vraiment à l’assassinat mais l'exécution : à devenir fou.

Vous aimez le film ? Vous pourriez modifier quelque chose ?

En général, je l'aime. J'ai l'impression que c'est accompli ce que nous voulions faire. Je changerais peut-être un acteur important et beaucoup d’extras. Je referais la scène de la campagne antibureaucratique et je  la replacerais beaucoup plus tôt. Je referais l'animation du début, que je considère comme une très bonne idée avec tous les éléments pour être bonne, mais qui avait des échecs techniques la détériorant un peu.

Je pense que c'est un film mineur, c'est-à-dire sans grandes prétentions, mais à mon avis, il peut atteindre ce qu'il propose d’obtenir.

La mort d'un bureaucrate sera projetée dans le Festival International de Cinéma de Karlovy Vary, pensez-vous que tous les incidences du film peuvent être comprises, étant parfaitement logiques pour nous, les Cubains ?

Oui. Les choses de la bureaucratie sont très anciennes. Nous n’avons pas inventé la bureaucratie, nous l’avons héritée et développée dans certains cas, dans les pays socialistes, où cela semble être une étape assez oppressive qu’il faut traverser. Je crois que le mécanisme de la bureaucratie, tel qu'il est exposé, est très élémentaire et ceci sera compris partout. Certains petits détails cubains très particuliers ne pourront peut être pas compris. Mais il y en a peu. Le noyau du film, c'est-à-dire le fait d'avoir une personne morte à la maison que ses proches ne peuvent pas enterrer à cause d'un problème de papier, est une situation très violente, facilement compréhensible par tous. C'est ce que tout le film soutient.

Dans votre cinéma il y a une tendance manifeste à l'humour. Dans Las doce sillas votre élaboration était populaire, pas intellectuelle, mais dans La mort d'un bureaucrate, nous voyons les deux choses. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Le sujet de l'humour m'intéresse. Il y a de l'humour noir dans le film.

(Un critique, Branly, il a décrit l'humour noir de La mort d'un bureaucrate comme « mexicain » car « le sens de jouer avec la mort est très mexicain ». Il a également déclaré « à Cuba, jouer avec humour à travers la mort n'a jamais été fait ou très peu de fois ». Gutiérrez Alea a répondu à ces déclarations en disant : « Il était temps de le faire. Ici, nous jouons avec la mort en permanence depuis un certain temps. Je pense que c'est très espagnol, pas si mexicain… »).

Quelle est votre opinion sur l'acteur Salvador Wood ? Personnellement, je le trouve très approprié pour le film.

On ne peut pas dire qu’il est le meilleur acteur car tous les acteurs servent pour tout, mais je pense que c'est parmi les meilleurs, parmi les gens les plus intéressants pour travailler avec lui. Mon travail avec lui dans le film était très aisé, car c’est un acteur ayant beaucoup d'intention. Nous nous connaissions et nous avions travaillé ensemble avant, de sorte que la communication a été très facile.

La musique a-t-elle été expressément composée pour le film ?

Oui, elle a été composée pour le film. Il y a deux ou trois petites choses venant de disques. Je pense qu'elle est très bonne et quelquefois efficace. Parfois, je ne sais pas si elle tombe trop dans le sensationnalisme. C'est la seule chose qui me préoccupe.

(Un critique, Callejas, fait allusion à ce qu'il considère comme «il n'y a pas d'unité dans cette musique de Leo Brouwer », quelque chose qui est obtenue dans d'autres films pour lesquels il a composé la musique. Gutiérrez Alea répond : « Je lui dirais que cette diversité (des styles) est aussi dans l'image, elle fait partie de l'esprit du film, c'est à dire pour atteindre avec une grande liberté de toutes les ressources que l’on peut mouvoir. On peut voir qu'il y a eu une telle intention : dans la scène du début, dans lequel sort le buste de l'oncle Paco de la machinerie, on voit celui-ci plus tard dans le cimetière, on entend une musique angélique, fantastique. Elle aurait pu être composée par Leo Brouwer, mais nous avons mis la musique d’El manto sagrado qui, je pense, doit produire un effet très drôle »).

La scène de la lutte au cimetière a-t-elle été délibérément exagérée ?

Oui, elle a été délibérément exagérée. Quand cette lutte commence, c'est comme voir un combat de Laurel et Hardy des années 1920. C'est un pugilat tout à fait absurde et aussi avec des personnages qui sont absurdes, car l'administrateur du cimetière donnant des coups de pied dans le phare de la voiture le montre clairement.

Quelle est votre opinion sur la photographie de Ramón F. Suárez ?

La photographie est très professionnelle, c'est la meilleure chose que Ramon a faite et elle se maintient tout au long du film avec un très bon niveau. Ce que je considère intéressant : il s'agit d'une photographie de comédie, mais il y a des photographies qui impressionnent très bien, pour sa douceur ou qui ont une série de ressources de clair-obscur ou des choses très brûlées ou floues très judicieusement utilisées. Dans ce film, cela aurait été une affectation inutile et dommageable car dans une comédie on doit voir tous les détails apparaissant dans l'image. En d'autres termes, il y a un certain moment où les choses se passent d'une part, mais on ne doit rien faire qui empêche de voir le reste. Ce n'est pas une photographie tendancieuse, mais c’est une photographie très objective afin que le spectateur reçoive ce qu'il veut. Au moins en termes de ressources techniques, ceci est souvent plus difficile à réaliser qu'une photographie de manière pouvant transformer une déficience technique en un effet expressif ; mais dans ce film, nous avons dû le fuir. Je veux dire, c'est une photo professionnelle et d’un très haut niveau.