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Social, ses Dames, mon album de notes. Deuxième partie
Par Mirta Yáñez Traduit par Alain de Cullant
La revue Social s’est concrétisée comme un recueil entre l'intellectualisme culturel humaniste et la chronique sociale, entre la profondeur de ses textes et le savoir-vivre chic, entre les rôles féminins traditionnels et l'émancipation de la femme, entre l'invasion de la naissante publicité et l'art créatif de l'ingéniosité.
Illustration par : Leonardo Luis Roque

Les conservateurs, et en général la majorité des hommes dans les sphères du gouvernement et de la direction, ont nié la capacité intellectuelle de la femme. Qu’avait-il au fond de cette attitude ? Les luttes pour la position, la crainte de perdre du territoire, la soif de contrôle d'un patriarcat qui ne laissait seulement un espace pour la femme comme épouse, mère, fille ou servante.

Il n'est pas gratifiant de rappeler qu’après les luttes d'indépendance où la femme cubaine a eu une participation active et avec l'arrivée des lois démocratiques, la République a été établie avec la continuation du machisme patriarcal et, il faut dire, cyniquement, avec celle que « les dispositions du roi sont obéies mais pas remplies », un esprit néfaste qui a duré jusqu'à nos jours.

Les codes rigides hérités de la colonie appliquaient leurs chaînes dans l'atmosphère des premières décennies du siècle dernier. En effet, beaucoup d'entre eux ont survécu même jusqu'à la deuxième décennie du XXIe siècle. Par conséquent, dans les recherches et les études, il ne s'agit pas seulement de l'archéologie, mais de mettre sur la palette du débat un actuel problème pratique et théorique.

La question serait : qui sont les intéressés à maintenir un statut avec un ordre marginalisant ?

La protestation féministe, pour les conditions de l'époque, s’est aiguisée. Et bien qu’il se soit regroupé dans des clubs féminins, dans des groupes de suffragettes et a obtenu des victoires légales, le féminisme cubain continuerait à être un mirage si des changements radicaux profonds et durables n'étaient pas atteints.

À cette époque, plus les femmes protestaient, plus une propagande de misogynie s'installa. Parmi les nombreux sarcasmes et critiques, le mouvement féministe cubain a été accusé d’éclectique. Et c'est vrai, il y avait beaucoup de tendances au sein du mouvement féministe cubain, mais elles étaient unies dans une chose : la compréhension que la liberté commence par l'égalité. Sinon, quel mouvement peut se vanter d'être compact ? Même certains d'entres-elles attaquaient d'autres pour ce qu'on appelait le « garçonnisme » comme une métaphore de l'homosexualité féminine. On ne peut nier qu'il y avait confusion dans le féminisme cubain avec un lest conservateur et pour les postures devant la dictature de Gerardo Machado, mais les unes et les autres, suffragettes ou non, de différentes classes sociales, érudites ou non, étaient unies quant à un idéal social avec un accent marqué sur l'éducation.

Ces attaques misogynes provenaient aussi de voir la paille dans l'œil de l’autre, et d'une manière très intéressée car, à qui cela pouvait convenir que les femmes ne puissent pas voter ? En ridiculisant la participation des femmes on prétendait annihiler leur représentativité parmi les forces vivantes de la société.

Les intellectuels de l'époque ont eu une participation notable au sujet de la défense des femmes et de l'organisation des événements féminins. Elles étaient les idéologues, les fondatrices, les promoteurs d'un changement. Parmi plusieurs personnalités, à mon avis, se sont soulignées : Mirta Aguirre (1912-1980) depuis la gauche ; Mariblanca Sabas Alomá (1901-1983), une avancée en voyant aussi mauvais l'adultère féminin que le masculin ; Camila Henríquez Ureña (1894-1973), avec des textes et des actions dirigées vers l'unité et l'organisation des femmes, et Aurelia Castillo (1842-1920), qui de ses premiers textes s’est occupée d'élever au premier plan d’autres femmes, avec une magnanimité sans égal.

À la page 13 de Social, de février 1918, par exemple, suite à la mort d'Amalia Simoni, la veuve du Major Général Ignacio Agramonte, son hommage a eu lieu avec un texte d’Aurelia Castillo, sa plume toujours disposée à louer d'autres femmes. Ce texte, intitulé « pour une héroïne, une beauté », où, parmi d’autres phrases sincères, elle dit : « Pour peindre Amalia, il y aurait une expression très graphique inventée par des serviles courtois, répétée en plein éblouissement de l'imagination par des multitudes primitives et non et qui perdure en pleine démocratie : elles semble une reine ! ».

Il n'est donc pas surprenant qu’Aurelia Castillo soit parmi les premières à donner une réponse à la demande de Roig et Massaguer pour un numéro spécial de la revue Social dédiée, comme on l’a dit, entièrement à la femme. Bien sûr, ce n'était pas la première fois qu'un tel projet était promu. Cette idée avait des antécédents, entre autres, le célèbre Album cubano de lo bueno y lo bello (1860), de Gertrudis Gómez de Avellaneda, et aussi quelques publications publiées dans les provinces au cours du XIXe siècle. Le plus remarquable a été le numéro d'El Figaro havanais, du 24 février 1895, coordonné – évidemment – par Aurelia Castillo de González, avec des textes sur l'éducation, l'art, la et littérature, comptant des gravures, des dessins et des photographies avec le thème de la femme. Des années plus tard, je me dois de le consigner dans ce bref compte-rendu, Cuba a eu l'honneur de compter - entre l'année 1936 et 1961 - la revue Lyceum, une publication périodique de l'institution féminine du même nom qui a tant fait pour la culture cubaine et pour le progrès de la femme.

Avec la note de Massaguer dans laquelle il a décrété qu'il était le seul avec le droit de signer avec son nom masculin dans une revue entièrement dédiée aux femmes, il a écrit, avec son style humoristique, les intentions du numéro spécial de Social.

Une autre phrase drôle d'une annonce semble servir de continuité sympathique à la couverture « Seulement pour les dames » : l'esprit créole de la revue n'a pas été limité, comme cela a été dit, aux sections ayant de l'humour, mais, sauf dans la gravité requise de certains textes, il est devenu la tonique générale de la publication. Un humour fin et, de temps en temps, avec un double sens coquin et raffiné, comme dans le cas de la page publicitaire de ce numéro spécial, entièrement dédiée à la promotion de l'achat de produits domestiques, dont la propagande fait l'appel de cette façon : « La dame peut être mieux servie... »

La contre couverture, non signée, mais avec le sceau de la ligne de Massaguer, travaille avec une fermeture attrayante de la revue, sans négliger la promotion originale de la vente de terrains sur la plage de Marianao : « Bonne compagnie », avec un beau sportif et une flapper ayant la bouche en cœur.

En ce qui concerne les illustrations, et sans savoir exactement à qui correspond à la signature de María Teresa de la couverture (bien que tout semble indiquer qu’il s’agit du propre Massaguer), une signature féminine avec le lustre d'un travail intellectuel dans le domaine des lettres, est une autre des surprises de ce numéro. Pas moins que Lydia Cabrera (1889-1991) collabore avec le dessin impétueux d'une femme, « La argentina ». En dessous de la section de « Elles » et avec la légende de l'illustration indiquant : « La ARGENTINA (Mme de Paz) La danseuse aristocratique qui nous a rendu visite il y a deux ans. (Caricature de Lydia Cabrera et Bilbao Marcaida) ». Notre ethnologue et narratrice se présente ainsi sous une autre facette peu connue de la création.

Avec cette caricature énergique, dans le numéro spécial apparaît un autre gentil dessin de Lydia Cabrera, avec un tracé différent, cette fois de lignes douces et d’un environnement bucolique : sous le titre « Pastoral » et la présence de deux demoiselles ? L’une d’elles avec la robe traditionnelle et l’autre, un peu ambiguë, avec la nouvelle mode de pantalon.

Une prodigieuse photo a été sélectionnée dans les sections photographie, « La danseuse étasunienne Désirée Lubkowska », faite par une femme, selon la légende : « Par Marcia Stein, une femme forte dans l'art de Daguerre ».

Comme détail curieux, les illustrations en général et, en particulier, les textes des poèmes et des narrations, sont presque toujours faites par des hommes et, presque toujours, il s'agit de nus féminins. On devrait se demander ce qu’en pensaient les écrivaines ayant une grande conscience féministe et qui avaient souligné dans le débat l'instrumentation du corps féminin seulement comme un objet de plaisir. En tout cas, le vaillant n'enlève pas la courtoisie devant la beauté de ces œuvres. Pour l’illustrer, rien de mieux que la section appelée « La femme dans l’art », il s’agit en réalité de la femme représentée par l'art et comme modèle de l'art, et, au pied de la gravure des œuvres de l'artiste tchécoslovaque Korbel dit :

« Dans ce numéro dédié à la femme il est très opportun de consacrer une page aux deux belles œuvres de Korbel. La source est exécutée à Cuba et avec le modèle du pays. La figurine sur la gauche est « Autumn », exposée dans le Salon des Peintres le mois dernier ».

Le plus notable des illustrations est l'image d'une étude photographique d'Arnold Genthe (comme indiqué, « le grand artiste de New York »), étayée par une phrase du sculpteur français Auguste Rodin :

« Rien dans la nature n'est aussi beau qu'une femme... La femme ressemble parfois à une fleur, dont la tige se penche dans la flexion du torse, pour montrer, offerte, la corolle faite des seins, du visage, des cheveux… d'autres fois, le corps féminin incliné vers l'arrière, est, tendu, l'arc d'Eros… et parfois c'est une urne… La femme assise sur le sol et contemplée de dos : dans une telle posture, la silhouette du dos, la taille et les hanches, dessine la forme exquise d'une prodigieuse amphore gardant l’idée de l'avenir… »

Des phrases extraordinaires et belles, sans aucun doute, mais je ne peux pas m'empêcher de sourire en imaginant en même temps le sourire ironique apparaissant sur le visage de certains collaboratrices de Social en voyant leur dos comme une amphore… pour aussi prodigieuse qu’elle soit. Mais en définitive, entre ces textes et leurs nus de femmes, le but louable de la rédaction de Social pour rassembler un bon nombre d'écrivaines a été finalement accompli comme on peut le voir dans l'index de la revue.

Dans ce numéro sont aussi honorés celles qui n'étaient plus, avec le souvenir de trois poétesses décédées : Juana Borrero (1877-1896), Mercedes Matamoros (1851-1906) et Martina Piera de Poo (1883-1900), cette dernière (oubliée dans les temps qui ont suivi) dans la section des « Poétesses Cubaines » réalisée, comme cela a été dit, par Roig.

Le sonnet de Juana Borrero est intitulé « Medieval » et en lui se trouve entièrement l'ineffable Juana Borrero, avec toute l'aura moderniste de son romantisme nocturne et transit.

Au pied du sonnet « La orgía », Mercedes Matamoros (qu’Aurelia Castillo désignait comme « alouette » et faisant partie des quelques poétesses ayant un buste dans leur ville natale), la rédaction de la revue explique certaines des absences, déclarant :

« Bien que nous avions prévu d'insérer dans ce numéro de juin, dédié à la femme cubaine, les œuvres des illustres et distinguées écrivaines Dulce María Borrero de Luján, Patria Tió de Sánchez de Fuentes (Elsa) et Maria de Villar Buceta, les originaux de ces notables poétesse n'étant pas arrivé à temps, cela nous obligent à les laisser pour le prochain numéro ».

Dans Social, d'autres absences notables sont ressenties, spécialement celles de Camila Henríquez Ureña, de Renée Méndez Capote et de Loló de la Torriente (1) :

Comme nous l’avons déjà expliqué dans la note introductive, 28 auteurs ont été sélectionnés pour ce livre, présentées selon la chronologie de leur naissance. Le suivi des données, la révision de tous les numéros de Social et d'autres publications telles que Carteles ou El Fígaro, la recherche des dates de naissance et de décès, des lieux où elles vivaient, de la comparaison des textes d'accès difficile, de la recherche et de la vérification des photos et d’autres tâches de contrôle et d'investigation, certaines presque détective pour la complexité et pour le silence dans lequel beaucoup de ces vies ont été impliqués, est tout le mérite de Nancy Alonso, dont le dynamisme et la mémoire exceptionnelle ont permis de démêler certains mystères. Les auteurs d'aujourd'hui ont gracieusement collaborée et certaines avec une ferveur réelle, et ont également découvert – (2) surtout certains ayant des témoignages inestimables de traitement personnel avec elles -, des plis cachés de nombreuses des trajectoires des 28 « Dames de Social», nos vénérables ancêtres.

Presque toutes pratiquaient le journalisme, presque toutes étaient des féministes, presque toutes sont passées par le Lyceum, presque toutes ont étudié les lettres, presque toutes ont écrit des poèmes, presque toutes sont intervenues dans les préoccupations sociales de leur temps. Elles ont toutes laissé une trace profonde dans le progrès de la culture cubaine. Elles méritent toutes le souvenir et l'hommage. Et certaine fois, une place, une rue, une bibliothèque cubaine, porteront leurs noms. Ce sont les Dames, les intellectuelles cubaines qui ont marqué une époque et dont leur destin est passé à travers les pages de Social.

Extrait de l'épilogue du livre Damas de Social, maison s’édition Boloña, La Havane, 2014

 

Notes :

1 - Parmi les absences des contemporaines dans ce livre se trouvent Susana Montero et Nara Araújo, décédées tôt, qui aurait participé avec nous avec la sagesse et la rigueur qui les caractérisaient.

2 - Comme Natalia Bolívar, nièce de Natalia Aróstegui ; María Teresa Linares, disciple de María Muñoz, et Graziella Pogolotti, amie de la famille de Flora Díaz Parra ; ce qui ajoute une émotion supplémentaire à ses beaux textes.