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Rafael, la française et les marionnettes
Par Rubén Darío Salazar Traduit par Alain de Cullant
Un hommage à Rafael Taquechel Hernández.
Illustration par : Ernesto Rancaño

Les souvenirs sont un portrait affectif ou désastreux d’époque révolue. La brume devient plus ou moins épaisse et ces souvenirs sont quelque chose de vraiment important pour ceux qui évoquent, rappellent ou regrettent les moments d’une vie qui a déjà été.

Durant mon enfance, en dehors de la famille, de l’école, du quartier et des marionnettes à Santiago de Cuba, j’allais en vacances à La Havane au mois d’août. Rafael Taquechel Hernández, l’unique frère de ma mère, vivait dans la capitale, et je dis qu’il vivait car il vient de mourir le 9 avril dernier. Il était, lors de ces années de mon enfance, avec une belle et intelligente française nommée Maria Poumier. C’est elle qui m’a mis la première marionnette dans ma main, un personnage fait de morceaux de Cuba et de France avec lequel j’ai joué jusqu'à ce qu’il ne serve plus à rien.

Arriver dans la maison de mon oncle était entrer dans un monde d’art, où la littérature, la plastique et la musique étaient présents. Des peintures et des dessins de Leonel López-Nussa, d’Arístides Fernández, de Carlos Enríquez, de Wifredo Lam, parmi d’autres peintres nationaux, vivaient sur les murs de son appartement dans le quartier havanais d’El Vedado. Il y avait aussi des livres de Lezama, de Guillén, de Carpentier, des disques de Nina Simone, de Janis Joplin, de Duke Ellington... plus la présence assidue d’amis comme Helio Orovio ou Leonardo Acosta, parlant aussi bien de la culture, de la politique et des femmes.

Mes cousins, qui voyageaient aussi avec moi durant l’été, se ressemblerait à d’autres endroits dans la maison ; moi, ce qui me fascinait le plus, était la bibliothèque située dans la dernière pièce, où il y avait des exemplaires de livres neufs et anciens, des céramiques, des photos, des amulettes du monde, des travaux d’opinion au processus, aussi bien de Maria, une spécialiste de l’esthétique et du cubain en général, que de mon oncle, scrutateur de la vie des artistes, allant des labyrinthes complexes de l’âme jusqu’aux traces révélatrices de leurs œuvres. Avec tout l’attrait qu’il y avait là, il y avait toujours une odeur de gaz. Où que je sois, l’odeur de gaz me rappelle irrémédiablement La Havane.

Très près de la maison de mon oncle, à quelques rues, se trouvait le Théâtre National de Guignol, le frère aîné du guignol de Santiago de Cuba qui se trouve dans la rue où je vivais quand j’étais enfant.

 

Mon oncle de La Havane menait une vie de bohème et intellectuelle, parsemée de rhum, de belles dames, parfois célèbres, de mélodies anciennes et modernes, de partenaires de campagnes vitales en faveur de la joie de vivre, en plus de son travail à la télévision cubaine. J’ai grandi et fait mes études d’acteur à l’Institut Supérieur d’Art de La Havane. Nous nous voyions de temps en temps, pas très fréquemment. Il y a toujours une phase de désaccord entre les jeunes et les personnes âgées qui s’équilibre tôt ou tard si le sentiment de la famille prévaut au-dessus des critères et du paraître. Je ne savais pas que nous étions tellement semblables en matière d’art, et lui n’a pas senti qu’il allait être orgueilleux de mes conquêtes théâtrales dans l’univers des marionnettes.

Mon oncle a assisté a toutes les représentations dans le théâtre de Las Estaciones de La Havane, m’applaudissant, me donnant des conseils de vieux loup de la culture. Je le remercierais éternellement. Mais la plus belle chose pour moi était de ressentir ses vibrations pour l’art, par le biais de la manifestation à laquelle j’ai consacré ma vie. Il venais au théâtre avec des amis pour voir les spectacles du neveu de Matanzas, le fils de Silvia, petit-fils de Juan et Ana, ses parents bien-aimés. Les premières marionnettes que j’ai animé, en plus de celle faite par ma tante Maria, ont été pour son fils Juan Taquechel Poumier, un bel et candide enfant qui aimait les chansons et les inventions qui, plus tard, seraient le sens de ma vie.

Je vais regretter ses suggestions et ses attentions, l’apparition de sa silhouette gracieuse, même quand il était âgé, ses commentaires piquants sur les filles, jeunes ou adultes, de ma compagnie théâtrale ; mais surtout son amour pour Cuba et sa culture bigarrée. C’est que le plus grand héritage j’ai reçu de lui en vie : une promenade à travers les chemins historiques, intellectuels et humains du meilleur de notre île.

L’odeur du gaz est toujours présente à La Havane, tout comme le souvenir du sourire optimiste de mon oncle. Le reste est mémoire, une douleur forte et inexplicable dans le cœur et l’image de ma tête d’enfant, regardant depuis le balcon de son appartement du Vedado l’édifice FOCSA, où, dans le sous-sol, se trouve encore le Théâtre National de Guignol.