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Pour faire un pays
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Faire un pays d’action concertée dans le travail manuel exige également un potentiel latent dans un imaginaire nourri par la pensée et les rêves construits dans la longue bataille pour forger la nation.
Illustration par : Rafael Zarza et Kcho

Un pays se fait avec la participation de nombreuses mains. La plupart d’entre elles restent anonymes. Ce sont celles de ceux qui travaillent la terre et coupent la canne à sucre, cultivée avec leurs efforts pour relever les défis imposés par une nature soumise aux chocs du temps et du changement climatique. Ce sont celles qui ouvrent des chemins et construisent des maisons, celles de ceux qui s’occupent de la santé de tous, de ceux qui transmettent le savoir aux nouvelles générations, de ceux qui ouvrent des vannes à de nouvelles connaissances pour répondre aux exigences de la pratique quotidienne. En somme, ce sont celles de ceux qui se dédient à résoudre les exigences de la vie matérielle pour le bénéfice propre et des autres.

Bien que nous n’ayons pas une pleine conscience de ceci, cette œuvre dans le présent est accompagnée de la formation d’un imaginaire fait d’expériences personnelles chargée d’une mémoire collective préservée dans les livres, l’éducation et les médias, mais aussi dans l’expérience vivante des générations qui partagent chaque étape historique.

De ce flux impalpable émane la perception du présent et la recherche indispensable d’un avenir meilleur. Ainsi, la mémoire, basée sur la subjectivité, devient une force objective au service de la transformation de la réalité. Ce trésor impalpable est ce que nous sommes habitués à nommer la culture, résultant du travail des penseurs et des artistes du substrat latent dans un puissant courant populaire.

Depuis qu’est né le germe d’un sentiment de cubanité parmi les créoles éclairés, dans un singulier mariage de la pensée et de la poésie, le projet de nation a commencé à être formulé. Cela viendrait, d’abord comme cristallisation dans les profondeurs de toute la société, pendant la Guerre de Dix Ans. Dans Ese sol del mundo moral, Cintio Vitier, évitant l’excès de références aux événements historiques les plus visibles, entreprend le sauvetage des courants souterrains qui maintiennent leur continuité dans les moments d’éclosion et dans les phases de déception. Sans aucun doute, l’expérience personnelle de l’écrivain l’a amené à revoir attentivement un processus historique initié à l’époque du Père Félix Varela et du poète José María Heredia.

Cintio Vitier appartenait à la génération littéraire qui a émergé dans une période d’entre-deux révolutions, lorsque l’intervention de l’empire a contrecarré le mouvement émancipateur qui a renversé la dictature de Machado. Il a connu l’intronisation de la main lourde, la décomposition des idéaux d’antan dans les affrontements armés de rue et dans la corruption éhontée exercée par le pouvoir.

Face à la dégradation de la vie publique, certains poètes, regroupés autour de José Lezama Lima, ont établi un noyau de travail et de résistance. Alors qu’il était possible, dans le soin d’un cercle plus large d’interlocuteurs, ils ont fondé des revues. Puis, peu confiants quant aux solutions immédiates, bien que projetés vers un avenir souhaité, ils ont continué à faire leur œuvre.

Dans le plus sombre des années 1950, Cintio Vitier a écrit Lo cubano en la poesía, une faveur d’un rêve de nation. Ils sont restés à l’écart jusqu’à ce que le triomphe du 1er janvier signifie, selon les mots de Roberto Fernández Retamar, le « retour de l’ancienne espérance ».

Le récit historique de Cintio dans Ese sol del mundo moral souligne les caractéristiques d’un processus de dure lapidation à travers successifs hauts et bas. Chez Varela et Heredia, il y a un point de départ pour l’exercice d’une pensée libératrice anti-dogmatique, basée sur une perspective d’indépendance qui, pour arriver à bien, a dépouillé le pays de toutes les chaînes de l’esclavage, tandis que le poète dénonce « les horreurs du monde moral ».

Le prêtre et le poète condamnée à l’exil, l’île connut une période de répression implacable qui atteignit son point culminant avec l’appelée Conspiración de la Escalera. Dans ce contexte inquiétant, la voix de José de la Luz y Caballero a survécu. Surmontant sa santé précaire et de la douleur causée par la mort de sa fille, Luz y Caballero a fait de l’école un lieu de prédication, de plantation et de formation des valeurs, traduit dans ses célèbres aphorismes et dans les causeries du samedi pour les élèves d’El Salvador, parmi lesquels se trouvaient de futurs lutteurs pour l’indépendance. Par l’intermédiaire de son maître Mendive, le souvenir de la présence vivante de Don Pepe est venu à Martí. L’adhésion aux principes moraux en tant que fondement de la nation est devenue l’une des pierres essentielles de l’action rédemptrice du Maître.

Dans la volonté de sacrifice des combattants du Moncada, dans la paternité intellectuelle attribuée à José Martí et dans le texte La historia me absolverá, Cintio Vitier reconnaît la cristallisation d’un héritage spirituel, celui de ce soleil du monde moral. Faire un pays d’action concertée dans le travail manuel exige également un potentiel latent dans un imaginaire nourri par la pensée et les rêves construits dans la longue bataille pour forger la nation.