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Poésie de Louise Glück
Par Louise Glück Traduit par Marie Olivier
Pourtant considérée comme l'une des grandes figures de la poésie contemporaine, la Prix Nobel de littérature 2020 n'est traduite en français que dans des revues. Voici la traduction de L'Iris sauvage, poème traduit par Marie Olivier, dans Poésie, en 2014, et diffusé par Cairn.info.
Illustration par : artistes cubains

L’IRIS SAUVAGE

 

Au bout de ma douleur

il y avait une porte.

Écoute-moi bien : ce que tu appelles la mort,

je m’en souviens.

En haut, des bruits, le bruissement des branches de pin.

Puis plus rien. Le soleil pâle

vacilla sur la surface sèche.

C’est une chose terrible que de survivre

comme conscience

enterrée dans la terre sombre.

Puis ce fut terminé : ce que tu crains, être

une âme et incapable

de parler prenant brutalement fin, la terre raide

pliant un peu. Et ce que je crus être

des oiseaux sautillant dans les petits arbustes.

Toi qui ne te souviens pas

du passage depuis l’autre monde

je te dis que je pouvais de nouveau parler : tout ce qui

revient de l’oubli revient

pour trouver une voix :

du centre de ma vie surgit

une grande fontaine, ombres

bleu foncé sur eau marine azurée.

 

MATINES

 

Je vois qu’il en va avec toi comme avec les bouleaux :

je ne te parlerai pas

personnellement. Beaucoup

de choses se sont passées entre nous. Ou

était-ce seulement

de mon côté ? Je suis

fautif, fautif, je t’ai demandé

d’être humain – je ne suis pas plus demandeur

d’affection que d’autres. Mais l’absence

de tout sentiment, de la moindre

préoccupation à mon égard – je pourrais aussi bien continuer

de m’adresser aux bouleaux,

comme dans une autre vie : laisse-les

faire le pire, laisse-les

m’enterrer avec les romantiques,

leurs feuilles d’or acérées

me recouvrant dans leur chute.

 

CHANT

 

Comme un cœur protégé,

la fleur

rouge sang

de la rose sauvage commence

à éclore à la branche la plus basse,

soutenue par la masse

nidifiée d’un gros buisson :

elle fleurit sur l’ombre,

toile de fond

perpétuelle du cœur,

alors que les fleurs

plus en hauteur se sont flétries ou ont moisi ;

pour survivre,

l’adversité

approfondit simplement

sa couleur. Mais John

n’est pas d’accord : il pense que

si ce n’était pas un poème mais

un vrai jardin, alors

la rose rouge ne devrait

pouvoir ressembler à

rien d’autre, ni à

une autre fleur, ni à

un cœur ombragé dont

le pouls bat, au niveau du sol,

tantôt bordeaux, tantôt cramoisi.

L’iris sauvage

    Louise Glück, Traduit et présenté par Marie Olivier

    Dans Poésie 2014/3-4 (N° 149-150), pages 46 à 53