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Playa Girón et l'écrivain qui a devancé la CIA
Par Gabriel García Márquez Traduit par Alain de Cullant
Un de mes meilleurs souvenirs comme journaliste est la façon dont le Gouvernement révolutionnaire cubain a appris, plusieurs mois à l'avance, comment et où ils s’entraînaient les troupes qui allaient débarquer dans la Baie des Cochons.
Illustration par : Antonio Vidal

Un de mes meilleurs souvenirs comme journaliste est la façon dont le Gouvernement révolutionnaire cubain a appris, plusieurs mois à l'avance, comment et où ils s’entraînaient les troupes qui allaient débarquer dans la Baie des Cochons.

La première nouvelle a été connue dans le bureau central de Prensa Latina à La Havane, où j'ai travaillé en décembre 1960, et ceci est du à une coïncidence presque invraisemblable. Jorge Ricardo Masetti, le directeur général, dont l'obsession dominante était de faire de Prensa Latina une agence meilleure que toutes les autres, aussi bien  les capitalistes que les communistes, avait installé une salle spéciale de téléscripteurs uniquement pour capter et analyser ensuite avec la rédaction le matériel quotidien des services de presse du monde entier. Il dédiait de nombreuses heures à examiner les longs rouleaux de nouvelles qui s'accumulaient sans cesse sur son bureau, il évaluait le torrent d'information tant de fois répété par tant de critères et d’intérêts en compétition dans les bureaux des différentes agences et, enfin, il les comparait avec nos propres services.

Une nuit, on ne sait pas comment, il a trouvé un rouleau qui n'était pas de nouvelles, mais sur le trafic commercial de la Tropical Cable, une filiale de l’All American Cable au Guatemala. Au milieu des messages personnels, il y en avait un très long et dense, écrit en clef complexe. Rodolfo Walsh, qui, en plus d'être un très bon journaliste, avait publié plusieurs excellents romans policiers, s’est employé à déchiffrer ce câble avec l'aide de quelques manuels cryptographie achetés dans une vieille librairie de La Havane. Il a passé de nombreuses nuits blanches sur le câble, et ce qu'il trouve dans celui-ci a été non seulement saisissant comme nouvelle, mais une information providentielle pour le Gouvernement révolutionnaire.

Le câble était dirigé à Washington par un agent de la CIA attaché au personnel de l'Ambassade des États-Unis au Guatemala, c’était un rapport détaillé sur les préparatifs pour un débarquement armé à Cuba au nom du Gouvernement étasunien. Il révélait même l'endroit où ils devaient se préparer les recrues : l'hacienda de Retalhuleu, une ancienne plantation de café au Nord du Guatemala.

Une idée magistrale

Un homme ayant le tempérament de Masetti ne pouvait pas dormir paisiblement s’il n'allait pas au-delà de cette découverte accidentelle. Comme révolutionnaire et comme journaliste congénitale il s’est employé pour infiltrer un émissaire dans l'hacienda de Retalhuleu. Au cours de plusieurs nuits, alors que nous étions réunis dans son bureau, j'ai eu l'impression qu’il ne pensait pas à autre chose. Enfin et peut-être quand on y pensait moins, il a eu une idée magistrale. Il l’a conçu rapidement, en voyant Rodolfo Walsh s'approcher dans l’étroit couloir des bureaux avec sa démarche un peu rigide et ses pas courts et rapides. Il avait les yeux clairs et riants derrière des lunettes pour myope ayant une épaisse monture d’écaille, il avait une calvitie naissante avec des mèches flottantes et pâles et sa peau était dure et avec de vieilles rides dues au soleil, comme la peau d'un chasseur au repos. Ce soir-là, comme presque toujours à La Havane, il portait un pantalon de toile sombre et une chemise blanche sans cravate, avec les manches retroussées jusqu’aux coudes. Masetti m'a demandé : « À quoi ressemble le visage de Rodolfo ? ». Je n’ai pas eu besoin de penser à une réponse car elle était évidente. « À celui d’un pasteur protestant », répondis-je. Masetti radiant a répondu : « Exactement, mais un pasteur protestant qui vend des Bibles au Guatemala ». Il était définitivement arrivé à la fin de ses intenses spéculations de ces derniers jours.

Comme descendant direct d’Irlandais, Rodolfo Walsh était également un parfait bilingue. Le plan de Masetti avait très peu de chances d'échouer. Il s’agissait que Rodolfo Walsh parte à Panamá le lendemain et, de là, il passerait au Nicaragua et au Guatemala avec un vêtement noir et un col blanc, prêchant les désastres de l'Apocalypse qu’il connaissait de mémoire et vendant des Bibles de porte à porte, jusqu’à trouver l'emplacement exact du camp d'entraînement. S’il parvenait à gagner la confiance d’une recrue, il pourrait écrire un article exceptionnel. Le plan a échoué car Rodolfo Walsh a été arrêté à Panamá suite à une erreur du Gouvernement panaméen. Son identité a été si bien établie qu'il n’a pas osé d'insister sur sa parodie de vendeur de Bibles.

Masetti ne s’est jamais résigné à l'idée que les agences yankees avaient des correspondants à Retalhuleu, alors que Prensa Latina devait se conformer à continuer à déchiffrer les câbles secrets. Peu avant le débarquement, nous voyagions, lui et moi, à Lima, depuis le Mexique, et nous avons dû faire une escale imprévue pour changer d'avion au Guatemala. Dans l’étouffant sale de l’aéroport de la Aurora, en buvant une bière bien fraîche sous les ventilateurs rouillés, tourmenté par le bourdonnement des mouches et les effluves des fritures rances de la cuisine, Masetti n'a pas eu un moment de calme. Il voulait que nous louions une voiture, que nous quittions l'aéroport et que nous allions sans détours écrire le grand reportage de Retalhuleu. À l'époque je le connaissais assez bien pour savoir qu'il était un homme d'inspirations brillantes et d’impulsions audacieuses, mais, à la fois, qu’il était très sensible à la critique raisonnable. Cette fois, comme d'autres fois, j'ai réussi à dissuader. « C’est bien, che », me dit-il, convaincu de la force. « Tu m’a baiser une nouvelle fois avec ton bon sens ». Et ensuite, respirant par la plaie, il m’a dit pour la millième fois :

- Tu es un petit libéral tranquille.

Étant donné que l'attente de l’avion durait, je lui ai proposé une aventure de consolation qu’il a accepté, ravi. Nous avons écrit à quatre mains un récit détaillé ayant comme base les nombreuses vérités que nous connaissions grâce aux messages cryptés, mais en faisant croire que c'était des renseignements obtenus par nos soins sur le terrain suite à un voyage clandestin à travers le pays. Masetti écrivait en riant, en enrichissant la réalité avec des détails fantastiques qu’il inventait dans la chaleur de l'écriture. Un soldat Indien, pieds nus et maigre, mais avec un casque allemand et un fusil de la guerre mondiale, appuyé à côté d’une boîte aux lettres, nous regardait sans cesse. Plus loin, dans un petit parc de palmiers tristes, il y avait un photographe avec une chambre noire et des manches noires, de ceux qui prenaient des portraits instantanés avec un paysage idyllique de lacs et de cygnes sur une toile de fond. Quand nous avons terminé d’écrire le récit nous avons ajouté quelques diatribes personnelles qui nous venaient de l’âme, nous avons signé avec nos vrais noms et nos titres de presse et ensuite, nous avons pris des photos testimoniales, non pas avec le fond des cygnes, mais face au volcan anxieux et incomparable qui dominait l’horizon au crépuscule. Il y a une copie de cette photo : elle est entre les mains de la veuve de Masetti à La Havane. Ensuite nous avons mis les papiers et la photo dans une enveloppe adressée au général Miguel Ydígoras Fuentes, Président de la République du Guatemala, et en une fraction de seconde lors de laquelle le soldat a été vaincu par la somnolence, nous avons mis le pli dans la boîte aux lettres.

Quelqu'un avait dit en public à cette époque que le général Ydígoras Fuentes était un vieil homme inutile et qu’il était apparu à la télévision vêtu comme un athlète à 69 ans, qu’il avait fait exercices à la barre et des altères, révélant même quelques exploits intimes de sa virilité pour démontrer aux téléspectateurs qu'il était encore un militaire complet. Dans notre lettre, bien sûr, il ne manquait une félicitation spéciale pour son exquise ridiculité.

 

Masetti était radieux. Je l'étais moins, et chaque fois moins, car l'air était saturé d’une vapeur humide et gelée et quelques nuages nocturnes avaient commencé à se concentrer sur le volcan. Je me suis alors demandé ce qu'il adviendrait de nous si une tempête inattendue éclatait et que le vol soit retardé jusqu'au lendemain, et que le général Ydígoras Fuentes reçoive la lettre avec nos portraits avant que nous ayons quitté le Guatemala. Masetti s’est indigné de mon imagination diabolique. Mais deux heures plus tard, volant vers le Panama et sauf des risques de cette espièglerie puérile, il a fini par admettre que les petits libéraux tranquilles avaient parfois une vie plus longue, car ils prenaient même en compte les phénomènes les moins prévisibles de la nature. Vingt et un ans plus tard, la seule chose qui me préoccupe en cette journée inoubliable est de n’avoir pas su si le général Ydígoras Fuentes avait reçu notre lettre le lendemain, comme nous l'avions prévu durant l'extase métaphysique.