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Patrimoine et mémoire historique
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Pour comprendre les clés du passé et du début de la Révolution, il est essentiel de sauver l'esprit impalpable de l'époque, l'atmosphère qui a encouragé l'histoire des mentalités.
Illustration par : Alain Kleinmann

Je me souviens de l'époque où une idée fausse de la modernité, couplée à la cupidité dérivée de la spéculation autour de la valeur du sol, a provoqué la disparition de précieux monuments architecturaux conservés dans nos villes. On doit à la Révolution, en grande mesure, la mise en œuvre de politiques visant à reconnaître l'importance de cet héritage et à concevoir des actions concrètes pour son sauvetage et sa restauration. Nos centres historiques ont pris une nouvelle vie et la prise de conscience de son importance s'est accrue.

Avec le temps, les générations successives ont continué à livrer des constructions qui constituent des contributions incontestées à notre culture, des œuvres pertinentes et des ensembles urbains remarquables. Nous l’avions fait aussi. Le patrimoine ne subsiste pas un hier congelé. C'est un témoignage tangible du parcours de l'histoire.

J’ai travaillé à la Bibliothèque Nationale pendant quelques années, le centre recteur du patrimoine documentaire. Après un long séjour douloureux dans le château de la Fuerza, la Bibliothèque a été installée dans le bâtiment qu’elle occupe aujourd'hui sur la Plaza de la Revolución. Comme c'est souvent le cas dans un mouvement de cette dimension, des livres, des journaux, des gravures, des vieilles cartes reposaient dans les entrepôts dépourvus d'enregistrement et d'organisation. Chaque exploration offrait une trouvaille heureuse. Sans s’arrêter dans la chaleur et la poussière, des intellectuels de haut niveau, tels que Juan Pérez de la Riva, Cintio Vitier et Fina Garcia Marruz, subordonnaient les tâches de leur métier en s'immergeant dans ces entrepôts, à la recherche de trésors cachés.

La possession d'un important patrimoine documentaire n'est pas seulement un privilège capital. Il existe dans tout le pays, où il y avait des journaux de grande ou petite circulation, où les écrivains et les artistes laissaient des manuscrits, des partitions, des notes témoignant de leur processus créatif, de la correspondance révélatrice d'angoisses personnelles et de réseaux de relations ; où il y avait des théâtres, les textes des œuvres représentées sont restées, où l’on construisait, les plans originaux ont subsisté, là où les registres notariaux détiennent le tissu secret de l'histoire économique.

Ici et là, le cours de la Révolution a également fait l'histoire. Le substrat des grands événements, la marque des changements dans la pensée et la façon de faire est dans les nombreux documents que nous avons laissés, dans l'évolution de la presse, dans les revues culturelles et scientifiques, dans les publications spécialisées des organismes gouvernementaux. Imprimés sur du papier de mauvaise qualité, les journaux d'hier restent dans des conditions de grande fragilité. La préservation et la restauration de l'énorme papeterie accumulée sont essentielles, nécessaires aux ressources et à l'attention des experts.

Le développement de nouvelles techniques a permis d'élargir la portée des documents patrimoniaux. À sa valeur artistique intrinsèque, la photographie ajoute la capacité de saisir pour l'éternité le passage de l'éphémère. Ses images reflètent la façon de s'habiller et se comporter à une autre époque, la vision des bâtiments aujourd’hui disparus, la constance du frivole et du tragique, la bataille des manifestations estudiantines, les grandes concentrations sur notre Plaza de Révolucoón. Plus tard vint le cinéma, avec des défis rénovateurs dans le domaine de l'art et de la communication et la possibilité sans précédent de préserver la vie en mouvement. Sur le celluloïd, nous retrouvons les jours de Giron et les autres, également dramatiques, du cyclone Flora, qui a modifié, avec sa force, la géographie du territoire oriental. Fait au rythme serré des événements, l’œuvre de Santiago Alvarez est entrée dans la mémoire du monde.

L'invention du disque offrait une autre façon d'arrêter l'éphémère. Nous ne savons rien des areytos qui, selon les conquérants, convoquaient les premiers habitants de l'île. Parmi ceux-ci, il n'en reste presque plus rien des expressions dans certaines grottes, la mention de la cabane et de l'ouragan, les termes incorporés dans notre vocabulaire, et les noms de certains endroits qui ne pouvaient pas être supplantés par les nouveaux occupants de Cuba. Maintenant, d'autre part, nous pouvons entendre les voix de la trova traditionnelle de Rita Montaner, Esther Borja, Benny Moré. Les matrices originales de ces enregistrements font partie d'un patrimoine indispensable.

Peu ont l'habitude de fréquenter nos musées d'arts plastiques. Plus tard que la musique et la littérature, la peinture et la sculpture se sont développées tout au long du 19ème siècle avec l'influence de l'Académie San Alejandro. Ainsi, des portraits et des paysages ont été estampillés, certains d'entre eux réalisés par la main de visiteurs étrangers qui ont également rejoint notre héritage patrimonial. L'industrie du tabac a stimulé la conception d'originaux qui accompagnent les cigares destinés à un marché mondial raffiné. Le grand bond en avant s'est produit dans la deuxième décennie du XXe siècle avec la génération de l'avant-garde qui s'est approprié un langage contemporain pour chercher profondément dans l'identité nationale, y compris les conflits sociaux. Ce début initial a maintenu une continuité soutenue entretenue par ceux qui, depuis le triomphe de la Révolution, ont obtenu leur diplôme des écoles d'art.

Comme les parallèles et les méridiens qui tracent les fuseaux horaires autour de la planète, les données et les dates établissent la référence indispensable pour discerner la séquence des faits et les caractéristiques de base de leur concaténation au fil du temps. Cependant, pour comprendre les clés du passé et du début de la Révolution, il est essentiel de sauver l'esprit impalpable de l'époque, l'atmosphère qui a encouragé l'histoire des mentalités. Les sources de ces connaissances se trouvent dans les pages usées des journaux, dans l'expression multiple du témoignage et dans la création de ceux qui ont traversé cette époque. Cette réalité se découvre dans l'immense patrimoine hérité, jamais miséricordieux sauvé dans les entrepôts, mais un document qui acquiert une vie renouvelée dans la perspective de la contemporanéité. Là, dans la recherche des origines, le profil de qui nous sommes et ce que nous devrons continuer à construire se dessine.