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Patakín : Littérature sacrée de Cuba
Par Rogelio Martínez Furé Traduit par María Carmen Nazabal
Le maintien des langues africaines et de leurs littératures dans plusieurs pays du Nouveau monde ainsi que leur influence sur le parler créole revêt une grande importance pour tout chercheur qui étudie la continuité et le développement des cultures apportées en Amérique par les captifs noirs.
Illustration par : Jorge Juvenal Baró

Le maintien des langues africaines et de leurs littératures dans plusieurs pays du Nouveau monde ainsi que leur influence sur le parler créole revêt une grande importance pour tout chercheur qui étudie la continuité et le développement des cultures apportées en Amérique par les captifs noirs.

Malheureusement, dans notre pays les études portant sur cet aspect de notre culture sont peu nombreuses. La seule bibliographie dont nous disposons sur ces questions linguistiques se résume à : Anagó, vocabulario lucumí, consacré au yorouba parlé à Cuba, de Lydia Cabrera, le Glosario de afronegrismos de Fernando Ortiz, Guiné gongorí de Teodoro Díaz Fabelo et quelque autre article ou recueil de mots insérés dans des ouvrages plus généraux (1). Cependant il est fréquent de rencontrer, même dans les ouvrages historiques les plus sérieux, des généralisations erronées de ce genre : « Les différents dialectes parlés par les Africains finirent par disparaître également, étant donné la situation d'infériorité dans laquelle ils se trouvaient (2). »

Il est certain que le castillan, ou plutôt sa variante cubaine, est notre langue nationale, mais il ne faut pas négliger le fait que certains secteurs de notre population, à certains moments de leur vie, ont recours aux rémanents de plusieurs langues africaines pour s'exprimer et communiquer entre eux. Ces langues qui survivent, à un degré plus ou moins grand, mais toujours plus qu'on ne l'imagine, appartiennent à deux grandes familles linguistiques : la soudanaise et la bantou. C'est au premier groupe qu'appartiennent le yorouba et le loucoumi, utilisés dans les rites de la santeria, le fon ou l' arara, utilisés par la religion du même nom, et la langue efik de la société secrète abakoua, apportée par les Carabali du sud du Nigeria (3). Les trois langues sont conservées principalement dans les provinces occidentales de Cuba. Quant à la famille bantou, elle regroupe les rémanents des langues utilisées dans les rites congo ou paleros.

Se comprendre en yorouba

Notre peuple conserve des milliers de mots, et nombreux sont ceux qui peuvent encore soutenir des conversations dans ces langues, comme l'ont constaté des africanistes renommés tels que William Bascom et Pierre Verger. Bascom soutient à propos de ses recherches :

« La découverte la plus importante de mon travail à Cuba a été que la langue yorouba est encore parlée (...). Grâce à une connaissance rudimentaire du yorouba, j'ai pu constater qu'à l'heure actuelle le yorouba est encore parlé et non seulement récité. A mes questions en yorouba j'ai reçu des réponses sensées et par la suite j'ai dû répondre à des questions qui m'ont été posées en yorouba. Au cours d'un été j'ai connu une cinquantaine de Noirs cubains capables de se débrouiller en pays yorouba sans grande difficulté, bien que ne sachant pas l'anglais (4).

Pendant son court séjour dans notre pays, Bascom a enregistré des conversations en yorouba. Il les a fait ensuite connaître à un Nigérien de cette origine qui poursuivait ces études à l'université américaine où Bascom enseignait. L'étudiant a enregistré ensuite des salutations adressées aux Cubains, que Bascom a fait connaître à son retour à Cuba en 1950. Il a ensuite enregistré une réponse à ces salutations. Tous les messages ont été parfaitement compris de part et d'autre.

Plus loin, dans le même ouvrage, le célèbre chercheur affirme : « Outre le yorouba, il semble probable que le fon (fonou) ou dahoméen (arara), I'efik (efi) ou ibibio (bibio) ainsi que le bantou (congo) soient- ils aussi utilisés à Cuba à l'heure actuelles.(5) »

On s'adresse aux dieux cubains d'origine africaine « dans la langue », comme notre peuple nomme les langues et dialectes venus de la côte de Guinée et du Congo. Mais l'emploi de ces « langues » ne se limite pas exclusivement à l'occasion des rites, bien que ce soient les moments où on les entend le plus souvent ; on les utilise aussi dans des situations profanes. Citons par exemple le cas de certains hommes politiques qui avant 1959 publiaient leur propagande électorale en langue efik.

Du malembe au tiki tiki

L'influence qu'exercent ces langues sur le parler cubain est de premier ordre.

Déjà en 1924 Fernando Ortiz consacrait un copieux volume à recueillir les africanismes dans le castillan ; mais ce processus de transculturation ne s'arrête pas, et ces dernières années de nouveaux mots sont issus de ces véritables sous- cultures qui survivent dans notre pays, autour des différents cultes d'origine africaine, au fur et à mesure qu'elles se dissolvent dans le courant de la vie nationale. L'emploi généralisé de mots comme malembe, mayimbe, asere, ekobio, terepe, jorokón, mambo, ocambo, ñampearse, molopo (6), etc., et toutes ces élocutions doublées caractéristiques des langues bantou et soudanaises, si souvent présentes dans le parler populaire cubain (ple plé, chin chín, lepe lepe, tiki tiki, tua tua, mbote mbote (7) et tant d'autres) nous rappellent sans cesse l'étendue de cette influence et l'importance de leur étude pour une meilleure compréhension du parler cubain ; influence qui va au-delà de l'enrichissement de notre lexique, au point de changer la prosodie et la syntaxe et apporter à notre conversation, dans une grande mesure, bien des traits qui la différencient de celle de l'ensemble des peuples hispanophones.

Ils apportèrent leurs noms

Dans l'un des rares travaux sur la linguistique cubaine effectué ces dernières années, publié par la revue Revista de la Universidad de La Habana en 1963, C. T. Alzola signalait :

« Les Africains apportèrent à l'espagnol de l'Ile les noms par lesquels ils désignaient leurs ethnies, leurs repas, leurs boissons, leurs danses, leurs vêtements et aussi leurs instruments de musique et leurs croyances, ce qui représente un apport bien plus important que celui des indigènes. La population noire, bien que décimée par les mauvais traitements et les maladies, ne disparut pas, mais s'intégra progressivement jusqu'à métisser la culture du pays ( ..). Par la présence du Noir affleurent et se développent des éléments latents et des modalités qui existaient déjà chez le créole blanc et qui à présent passent chez le criollo (8) noir, pour arriver au Cubain total de notre époque (9).

Pendant ce long processus - quatre siècles et demi - de métissage des corps et des âmes, la langue ne pouvait rester étrangère car « à Cuba, à partir du premier enregistrement en 1517 et jusqu'au débarquement du dernier chargement, dont on ait connaissance, en1873, plus d'un demi million de Noirs pénétrèrent dans le pays, appartenant à une vingtaine d'ethnies africaines. De 1819 à 1850 la population noire dépassa la Manche, parfois de 100 000 habitants. Le fait de représenter le parler des Noirs à Cuba ne se fait pas pour des raisons banales mais par intérêt national » (10).

Ces conclusions nous donnent l'assurance que de plus vastes recherches en la matière apporteront des résultats positifs. Elles nous confirment par ailleurs l'impérieuse nécessité de publier de nouveaux lexiques du yorouba, du congo, du carabali et de l'arara de Cuba. II faut également insister davantage sur l'étude des langues d'Afrique occidentale et d'Afrique centrale, de leurs structures et traits caractéristiques, car comme l'assure si justement Lydia Cabrera, (...) d'après des amis qui connaissent à fond les Noirs d'Haïti et du Brésil, parmi les pays ayant reçu comme le nôtre de copieux chargements d'ébène, hommes des terres d'Ifa, de Shango, d'Oya, de Yemaja et d'Oshoun, il me semble qu'aucun d'entre eux n'a conservé comme Cuba une si longue imprégnation africaine » (11).

La fidélité aux coutumes ancestrales

Sur les plans religieux et musical, le captif africain et sa descendance américaine ont résisté, dans une grande mesure avec succès, au processus d'assimilation imposé par les clases esclavagistes puis par les oligarchies républicaines. La conservation du patrimoine culturel africain, malgré les conditions défavorables de la Colonie et des régimes bourgeois, constitue une des plus belles pages de la résistance à la destruction, par un régime d'exploitation, des valeurs d'une culture et de la fidélité aux coutumes ancestrales, comme dirait Roger Bastide.

Les religions, les cabildos et les sociétés secrètes ont contribué à conserver cette civilisation. Ils ont également permis à bien de leurs éléments de s'intégrer définitivement aux cultures métisses en gestation en Amérique, après la rupture du système colonial de castes. L'ambiance plus propice de la République et une grande mobilité des clases ont fait passer beaucoup de ces éléments dans d'autres secteurs de la population où ils ont acquis un caractère national, au- delà des limites ethniques. Pour mieux comprendre la présence d'éléments africains dans notre pays et de leurs influences, il ne faut pas négliger le fait qu'à l'heure actuelle leurs héritiers et leurs gardiens sont des Cubains noirs, blancs et mulâtres, appartenant à toutes les couches de la population (183- 188)

Notes :

1- Lydia Cabrera, Anagó, vocabulario lucumí (el yorubá que se habla en Cuba), Ed. C. R., La Havane, 1957; Vocabulario congo (El bantú que se habla en Cuba), C. R., Miami, 1984; La lengua sagrada de los ñáñigos, C. R., Miami, 1988; Fernando Ortiz, Glosario de afronegrismos, Impri. El Siglo XX, La Havane, 1924 ; Teodoro Díaz Fabelo, Lengua de Santeros (Guiné Gongorí), Editorial Adelante, La Havane, 1956 ; Pedro Deschamps, « El lenguaje abakuá » in Etnología y Folklore, n° 4, juillet- décembre, La Havane, 1967 ; Lydia González Huguet y Jean René Baudry, « Voces bantú en el vocabulario palero » in Etnología y folklore, janvier- juin, La Havane, 1967 ; Cándida Judith Quesada  Miranda, « Remanentes de una lengua africana utilizada por la sociedad de los abakuá en Cuba » in Islas, n° 45, Santa Clara, mai- août, 1973.

2- Historia de Cuba, Dirección Política de las FAR, La Havane, 1967, pp. 65- 66.

3- La langue yorouba, selon la classification de Delafosse, appartient au groupe nigero­ camerounais, et pour Westermann et Greenbert au groupe kwá. Le fon appartient au groupe éburnéo- dahoméen pour Delafosse et au kwá pour Westermann et Greenberg. La langue efik- ibibio appartient au groupe nigero- camerounais pour Delafosse et pour Westermann elle est « isolated non- class ». Greenberg 1'inclut dans le groupe Benué Congo (Alexandre, Pierre. Op. cit., 1967, pp. 16- 24.)

4- William R. Bascom, « The yoruba in Cuba » in Nigeria Magazine, n° 37, Lagos , 1957, p. 17.

5- Ibid.

6- Malembe : Lentement, doucement, calmement ; mayimbe : vautour, oiseau sacré dans les religions afro- cubaines et par extension personnage important ; asere, ekobio : frére ; terepe : crise d'hystérie ; mambo : dance cubaine, chant ; jorokon : « dur » ; ocambo : vieux ; ñampearse : mourir ; molopo : téte.

7- Ple- plé, lepe- lepe, tiki- tiki : Commérages, cancans ; chin- chin : pluie fine inter­mittente : tua- tua : plante médicinale (Jatropa gossypiifolia, Lin.) ; mbote- mbote : tout comblé.

8- Criollo : Pendant la Colonie, on nommait criollos les fils des Africains nés á Cuba (première génération) et reyoyos leurs petit- enfants (Cubains de la deuxième génération). Par la suite les deux termes ont été également appliqués aux descendants des Espagnols.

9- Concepción T. Alzola, « Habla popular cubana » in Revista de la Universidad de La Havane, n° 159 janvier- février, La Havane, 1963, pp. 97- 98.