IIIIIIIIIIIIIIII
Nouveau sermon nègre
Par Jacques Roumain Traduit par
Notre révolte s’élève comme le cri de l’oiseau de tempête au-dessus du clapotement pourri des marécages...
Illustration par : Nelson Domínguez

A Tristan Rémy

Ils ont craché à Sa Face leur mépris glacé

 Comme un drapeau noir flotte au vent battu par la neige

 Pour faire de lui le pauvre nègre le dieu des puissants

 De ses haillons des ornements d'autel

 De son doux chant de misère

 De sa plainte tremblante de banjo

 Le tumulte orgueilleux de l'orgue

 De ses bras qui halaient les lourds chalands

 sur le fleuve Jourdain

 L'arme de ceux qui frappent par l'épée

 De son corps épuisé comme le nôtre dans les plantations de coton

 Tel un charbon ardent

 Tel un charbon ardent dans un buisson de roses blanches

 Le bouclier d'or de leur fortune 

Ils ont blanchi Sa Face noire sous le crachat de leur mépris glacé

Ils ont craché sur Ta Face noire

 Seigneur, notre ami, notre camarade

 Toi qui écartas du visage de la prostituée

 Comme un rideau de roseaux ses longs cheveux sur la source de ses larmes

 Ils ont fait les riches les pharisiens les propriétaires fonciers les banquiers

 Ils ont fait de l’homme saignant le dieu sanglant

 Oh Judas ricane

 Oh Judas ricane:

 Christ entre deux voleurs comme une flamme déchirée au sommet

 du monde

 Allumait la révolte des esclaves

 Mais Christ aujourd’hui est dans la maison des voleurs

 Et ses bras déploient dans les cathédrales l’ombre étendue du vautour

 Et dans les caves des monastères le prêtre compte les intérêts des trente

     deniers

 Et les clochers des églises crachent la mort sur les multitudes affamées 

 Nous ne leur pardonnerons pas, car ils savent ce qu'ils font

 Ils ont lynché John qui organisait le syndicat

 Ils l’ont chassé comme un loup hagard avec des chiens à travers bois

 Ils l’ont pendu en riant au tronc du vieux sycomore

 Non, frères, camarades

 Nous ne prierons plus

 Notre révolte s’élève comme le cri de l’oiseau de tempête au-dessus du

     clapotement pourri des marécages

 Nous ne chanterons plus les tristes spirituals désespérés

 Un autre chant jaillit de nos gorges 

Nous déployons nos rouges drapeaux

 Tachés du sang de nos justes

 Sous ce signe nous marcherons

 Sous ce signe nous marchons

 Debout les damnés de la terre

 Debout les forçats de la faim.

 

Bois- d’Ebène,  

Imprimerie Henri Deschamps, Port-au-Prince (Haïti), 1945