IIIIIIIIIIIIIIII
Notes sur Armand Mattelart
Par Abel Prieto Jiménez Traduit par Alain de Cullant
Paroles d'éloge d`Abel Prieto lors de la cérémonie d’investiture du titre de Dr. Honoris Causa de l’Université de La Havane au intellectuel Armand Mattelart.
Illustration par : Mariano Rodríguez

Armand Mattelart a reçu le titre de Dr. Honoris Causa par l’Université de La Havane des mains du recteur Gustavo Cobreiro.

Quand Garcés m'a demandé de dire « les paroles d'éloge » d’Armand Mattelart lors de la cérémonie, je lui ai expliqué que, dans tous les cas, ce que je pourrais partager ici avec vous serait un message d'admiration, d’affection, de reconnaissance, pour lui, pour Armand et aussi (inévitablement et avec grand plaisir) pour Michèle. Il faut féliciter Armand d’avoir rencontrer Michèle et d’avoir fondé avec elle un couple pour la vie et pour le travaille en commun. C'est un privilège. Je les félicite tous les deux. (À Cuba, nous avons le cas de deux poètes et essayistes extrêmement importants de notre histoire littéraire, Fina García Marruz et Cintio Vitier, deux martianos en plus, qui ont vécu et écrit ensemble jusqu'à ce que Cintio décède malheureusement. Cintio appelait Fina « ma destinée » dans un admirable poème. Ainsi, comme le couple de Fina et Cintio, je vois le couple de Michèle et Armand. C’est-à-dire que Michèle est la destinée d’Armand et vice versa).

En revenant au thème des « paroles d'éloge », je veux dire que j'ai été présent à de nombreuses cérémonies de ce genre et j'ai vu que « les paroles d’éloge » sont d’authentiques conférences magistrales. Les notes que j’ai fait n’ont rien à voir avec cela. Dans tous les cas, la culpabilité est de mon cher compañero Garcés.

Il m’aurait fallu une année sabbatique, ou plus, un quinquennat sabbatique peut-être, pour me plonger dans l’immense œuvre, si exceptionnelle, si grande en extension comme en profondeur, d’Armand (comprenant des livres en solitaire ou coécrits avec Michèle et d’autres spécialistes) et peut-être une période de cinq ans en plus pour élaborer certaines « paroles d’éloge » réellement dignes de l’extraordinaire personnalité de la pensée anti-hégémonique qui reçoit aujourd'hui le titre de Docteur Honoris Causa de l'Université de La Havane.

Je commencerai avec une confession personnelle : ce livre si célèbre d’Armand, coécrit avec Ariel Dorfman, Donald l’imposteur ou l'impérialisme raconté aux enfants (1),  a eu un effet très impactant dans ma formation, quand j’étudiais les Lettres à l'Université. Si un jour il m’arrive d’écrire une sorte de Bildungsroman autobiographique, c'est-à-dire, un de ces classiques « romans d'apprentissage » dans lequel le protagoniste passe par une série « d’initiations » successives, associées à la découverte du monde et de soi-même et à la perte de l'innocence, je devrait me référer à ma rencontre avec Donald Duck mis en miettes par Armand et Dorfman. C’est plus : je pourrai comparer, sans trop exagérer, l’expérience révélatrice et un peu perturbatrice qu’a signifié ce livre pour moi avec une autre, qui m'est arrivée bien des années auparavant, quand un garçon de mon école m'a dit que les Rois Mages n'existaient pas, que c’étaient les parents qui offraient des jouets. J’avais été de ceux qui croyaient en toute ingénuité au conte des Rois Mages, de Melchior, de Gaspar et de Balthasar, de ceux qui mettaient de l'herbe et de l'eau pour leurs chameaux et qui écrivaient des lettres disant que je m’étais très bien comporté et que je méritais tel ou tel cadeau. Bien sûr, je me rendais compte que ces Rois n'étaient pas tout à fait justes, car il y avait des enfants dans mon quartier, les enfants des familles pauvres, qui se portaient très bien et qui recevaient des petits cadeaux ridicules. Mais, bien, la vérité est que je me suis senti trompé, trahi, en sachant que tout ceci était une farce. J'avais cru aussi, comme tous les enfants cubains de ma génération et ceux de nombreux autres pays et générations, le conte des personnages de Disney, de Mickey Mouse, de Donald Duck, de Tribilín (ici nous l’appelons Tribilín ; ailleurs, Goofy). Et quand  le livre Donald l’imposteur ou l'impérialisme raconté aux enfants est tombé entre mes mains, je savais déjà très bien que les « mauvais » dans les westerns de mon enfance étaient les cow-boys et non pas les Indiens, mais je conservais toujours un espace bienveillant (et même un peu nostalgique) envers les créatures de Disney. Jusqu'à l'arrivée d’Armand et de Dorfman et (de la même façon brutale que ce camarade de classe qui m'a dit « Les Rois sont les parents ») ils m’ont averti (et ils l’ont prouvé avec brio) que Disney m’avait envenimé avec ses canards asexués, avec sa légion de neveux, avec un symbole extrême de l'égoïsme capitaliste, l’Oncle riche, qui était présenté comme un avare irrémédiablement sympathique que l’on finissait toujours à pardonner. J'ai appris plus tard que Disney était un furieux anticommuniste, qui avait réprimé vindicativement le syndicat de ses studios et qu’il collaborait avec le sinistre Edward Hoover. Et il y a peu de temps la série d'Oliver Stone (L’histoire non contée des États-Unis) rappelait le débonnaire Disney, le tendre papa de tant de canards, de souris, d’écureuils et des nains charmants, quand il dénonçait ses collègues devant le tribunal de l'Inquisition du Maccarthysme.

En préparant ces notes, je me suis rappelé le récent Conseil National de l’UNEAC (Union des Écrivains et des Artistes de Cuba), il y a trois jours. Là, nous avons discuté sur certains symboles yankees qui ont pris force parmi nous et que beaucoup de gens reçoivent comme quelque chose de « moderne » ou « drôle ». Et j’ai pensé que l’on devait diffuser plus, dès maintenant, dans ce pays, le très aigu instrumental critique d’Armand, de Michèle et d’autres chercheurs des mécanismes de domination informationnelle et culturelle. Un instrumental, comme nous le savons, étranger des consignes et des exhortations, qui nous aide à nous distancier de l'hypnose et à démanteler les manipulations.

Comme Gramsci, qui est né et s’est formé dans le Dud de l'Italie, en Sardaigne, dans un contexte rural très pauvre, très du tiers-monde et cette situation a marqué d'une manière très spéciale sa pensée philosophique et politique, Armand et Michèle Mattelart sont des intellectuels du Nord avec de profondes racines dans le Sud. Ils sont nôtres, comme Gramsci est nôtre. (De même Gramsci est martiano, très martiano. C'est le premier marxiste-martiano, avant Mella, avant Fidel). Le fait est qu’Armand et Michèle ont su mettre de côté tous les vestiges du paternalisme européen et chercher le Sud et l’habiter, non pas comme un paysage exotique mais comme une destination (si Michele était la destinée d’Armand ; le Sud était destiné des deux). Et ils ont réussi à s'engager à fond, depuis un point de vue intellectuel, politique, moral et affectif, avec le Sud.

Le séjour d’Armand Mattelart au Chili, du début des années 1960 et en 1973, a été décisif pour la structuration de sa pensée orientée vers le Sud, vers la décolonisation et l'émancipation. Et l’expérience intense et très amère de vivre au côté d’Allende et de l'Unité Populaire lors de l’offensive des moyens au service de l'oligarchie nationale et de l'Empire, de l’escalade de déstabilisation et, de la barbarie du coup d'État et du génocide ultérieur, a dû être décisive. Dans une interview de María Cappa à Madrid publiée dans Cubadebate, Armand Mattelart évoque :

« … ce que j'ai vécu durant les trois années où j'ai été en contact avec l'Unité Populaire, au Chili, où mes compañeros et moi vivions, l'importance des médias pour construire l'opposition est claire. El Mercurio (...) a été le véritable bâtisseur de l'opposition intellectuelle collective. … les éditoriales de ce journal... ont eu un effet réel quant à l’appel à la mobilisation contre Allende... »

Dès 1963 il a publié plusieurs livres au Chili, allant des études démographiques et sociologiques jusqu’aux valorisations sur le rôle idéologique, politique et de la puissance des appelés mass médias, c'est-à-dire, depuis son Diagnostic social sur l'Amérique Latine ; Les structures sociales, frein au développement économique (1963) ; Les moyens de communication des masse ; L'idéologie de la presse libérale (avec Michèle et Mabel Piccini) (1970), un texte qui, selon certains spécialistes tels qu’Enrique Bustamante, marque le début des contributions d’Armand à la communication, en passant par L’intégration nationale et la marginalité, un essai de régionalisation sociale au Chili (avec Manuel Antonio Garretón) (1965) ; Atlas social des communes du Chili (également de 65) ; Les femmes chiliennes dans une nouvelle société, une étude d’exploration sur la situation et l’image de la femme au Chili (coécrit avec Michèle) (1968) ; La jeunesse chilienne, rébellion et conformisme, (également avec Michèle) (1970), Communication massive et révolution socialiste (avec Patricio Biedma et Santiago Funes) (1971) ou Agression depuis l’espace. Culture et napalm à l'ère des satellites (1972), parmi beaucoup d'autres. Après le coup d'État et de son exil, il a co-dirigé La Spirale, un documentaire sur la période de l'Unité Populaire projeté au Festival de Cannes en 1976.

Hier soir, quand nous attendions tous les résultats des élections au Venezuela, et en les apprenant, j'ai vu Ramonet le commentant à Telesur sur la grande conspiration médiatique internationale qui a attaqué sans répit le gouvernement du Président Maduro. Et, en mars 2014, dans l'interview d’Armand que je viens de citer avec María Cappa, une excellente interview, au milieu de la plus furieuse campagne médiatique des médias hégémoniques contre la Venezuela Bolivarienne, quand tant de voix de la droite et de la supposée gauche appelaient chaque jour à s’unir au chœur de ceux qui impulsaient la Contre-réforme en Amérique Latine et qui voulaient liquider ce que Chavéz et Fidel commençaient à construire avec l’ALBA et qui nous a amené à quelque chose de tellement inimaginable dans d’autres temps comme le CELALC, Armand Mattelart, notre Armand Mattelart, a déclaré courageusement :

«... je crois qu’il y a un plan du Pentagone et du Département d'État des États-Unis pour renverser et en finir avec le régime de Chavez. (…) Aux États-Unis, cela dérange que le chavisme gouverne au Venezuela depuis un point de vue géopolitique. La même chose arrive avec d'autres pays. Je pense que c'est une nouvelle guerre contre ce qu'ils appellent le retour de subversion contre les États-Unis. Il est évident qu'ils ont repensé ceci et même, ils ont davantage recours aux nouvelles stratégies de technologies pour participer activement. (…) Ce qui se passe, c'est que tous les grands médias occidentaux se sont mis d’accord pour condamner le Gouvernement du Venezuela mais pas  l’étasunien. Ils ne veulent pas raconter que les États-Unis étranglent différents gouvernements qui ne leur plaisent pas pour diverses raisons… »

Dans cette même interview, Mattelart signale que les médias actuels travaillent « pour justifier ce que dénoncent certains secteurs réactionnaires. (…) ils servent de soutien pour les nouveaux discours de l'extrême droite (...). La guerre déterminante dans l'histoire de la gestion des médias a été la Première Guerre Mondiale, (...) une guerre de propagande dans lequel apparaît pour la première fois un bureau de censure et d'orientation de l'information (...). [Là il convient de noter qu’il existait déjà avant l'intervention des États-Unis dans la guerre que livraient les Cubains contre l'Espagne et le rôle dans cette histoire de la presse contrôlée par William Randolf Hearst.] [Et Mattelart continue]... c’était le gouvernement étasunien qui conseillait la stratégie que devaient suivre les médias afin de convaincre la population que son pays devrait participer au conflit. (…) Ceci est un élément crucial car les stratégies qu’ils ont appris du comportement des médias dans une guerre pour mobiliser les masses ou, plus spécifiquement, pour laver les cerveaux, ils l’ont utilisé plus tard avec la société civile. … en situation de guerre comme de paix, jusqu'à arriver au point le plus représentatif qui a été le comportement des médias a été fondamental lors des attentats des deux tours. // (…) Si nous nous fixons sur les États-Unis, dans la guerre contre le terrorisme, son comportement se base sur un ensemble d'exceptions : le respect de la liberté d'expression, la liberté de la presse et, enfin, la liberté de mouvement des citoyens, tout ceci justifié par la plus grande partie des médias. // Y compris la violation du droit de la vie privée… »

Et devant une question sur la continuité entre les dictatures militaires des années 70 et la répression du néolibéralisme, il répond :

« … il y a une ligne de continuité, même s’ils comptent avec d'autres technologies, cela donne un phénomène où il y a, en même temps, une continuité et une rupture. C’est pour cette raison qu’ils ont redéfini leur doctrine militaire à partir de ce qu'on appelle le soft power, la puissance douce. Les pratiques de la torture, par exemple, sont aussi drastiques qu’avant. (…) En ce sens, je pense qu'ils n'ont pas changé, ils continuent leurs pratiques répressives (...). C'est ce que j'essaie de démontrer dans un livre que j'ai publié en 2009, intitulé Le monde surveillé, où je part de la Guerre Froide jusqu’aux stratégies de Bush, afin de prouver que les pratiques d'aujourd'hui sont les filles de celles d’hier ».

Justement, dans « l’épilogue » de Le monde surveillé, Armand Mattelart, après avoir étudié l’itinéraire des formules d'espionnage et de contrôle dans les dites « sociétés démocratiques », demande d'ajouter « le droit à la sécurité » à ces droits sans lesquels « il ne peut y avoir aucune dignité humaine », c'est-à-dire « le droit au travail, à l'éducation, au logement, à la santé, à la communication », c’est-à-dire, à la vérité.

Je peux imaginer combien Armand et Michèle Mattelart ont souffert l’extermination du noble projet de l’Unité Populaire par le fascisme et de tant d'hommes et de femmes chargés d’utopie. Je suppose (bien que je ne leur ait pas demandé) que cela a été aussi très dur pour eux de voir comment le système liquidait ce mouvement libérateur des années 60 et absorbait ses leaders ou les condamnait à la frustration la plus humiliante. Ils ont également assisté à l'effondrement du Mur, ce que Fidel a appelé « desmerengamiento » de l'URSS et du socialisme réel, à la démoralisation généralisée de la gauche, aux théories de la « fin de l'histoire » et aux chants triomphaux des adorateurs du Dieu Marché. Toutefois, Armand et Michèle ont maintenu obstinément une route anti-hégémonique, humaniste et émancipatrice dans leurs recherches.

« Je n'ai pas perdu ma capacité de m’indigner (a déclaré une fois Armand). Beaucoup de choses peuvent avoir changées, mais pas mon indignation constante devant les déséquilibres de l'équité et de l'injustice. En ceci je me sens toujours le même ».

Donc, quand Pablo González Casanova et des intellectuels mexicains, cubains et d'autres pays de notre Amérique ont lancé la convocation afin de former le  réseau des intellectuels, des artistes et des mouvements sociaux « En défense de l'Humanité », Armand et Michèle y ont adhéré immédiatement. En ce moment post-Mur c'était un réseau dessiné et conçu scandaleusement à contre-courant des processus de la culture dominante.     

Précisément, dans un ouvrage intitulé Les intellectuels et les médias, de la date déjà éloignée de 1985, Armand et Michèle ont avancé la caractérisation d'un phénomène qui s’est développé et s’est articulé de plus en plus jusqu'à arriver actuellement à un panorama pitoyable. Je le mentionne :     

« La longue tradition d'analyse critique sur les (…) médias de communication des masses paraît balayée aujourd'hui (…) au moment (…) où l'explosion des nouvelles technologies de la communication et de l'information donnent à la culture médiatique un rôle chaque fois plus déterminant dans la vie sociale…

On a légitimé, devant l’adulation « l’avènement de la société de l'information et de la philosophie du marché », « la culture médiatique » qui questionne « une partie de l'histoire occidentale des idées et des théories sur la culture (…) [et] aussi l'histoire des relations que la classe intellectuel a maintenu avec les médias. Avec elle, également, l'histoire des relations que les intellectuels ont maintenu avec les autres classes et groupes sociaux… » Le fait est que le rôle des leaders spirituels qu’ont eu, en d’autres époques, des écrivains tels que Zola, Victor Hugo, Tolstoï, Sartre, parmi d’autre, a été donné par cette « culture médiatique » aux appelés « célèbres », dont les malices et les phrases vides sont suivies dans les réseaux sociaux par des millions de fanatique.]  

« Dans le contexte postmoderne (disent Michèle et Armand) ce n’est certainement plus l'intellectuel traditionnel qui est appelé à occuper la place centrale. Ce sont « les nouveaux secteurs professionnels du traitement de la connaissance sur le comportement des diverses catégories sociales qui conçoivent et administrent le lien social, au nom de leur disparition et de l'évaporation de la chose politique. // Si on veut survivre dans ce nouveau champ de forces, il est opportun d’observer les règles de la mise en scène médiatique, avec le risque de laisser au vestiaire toute l’interrogation sur les paris du travail intellectuel. Il est nécessaire d’occuper le terrain en se préoccupant avant tout de définir la meilleure image à offrir au public (…). // Comme l’observe la romancière Armie Ernaux : «  Il existe comme un renoncement progressif et presque généralisé aux questions qui ont toujours été posées (…) la littérature sur son rôle, sa finalité ; sa relation avec le réel, avec la société, même pour la nier… Il est possible que (…) la littérature renonce à tous les pouvoirs différents de ceux du plaisir et de la distraction ».   

Quant à la réduction de la culture au simple rôle de la marchandise, ils signalent :   

« … la connexion culture/négoce, sur celle (selon l’expression d'Umberto Eco) qu’ont lancé les apocalyptiques, a récupéré (déjà) une place (…) [sous le] soleil. [Maintenant, trente années après avoir écrit ce texte, il faut dire que cette connexion culture/négoce a déplacé brutalement du marché culturel tout ce qui n’est pas vendable. Dans ceci, comme dans tant d'autres sujets - j’en parlais avec Garcés ce matin -, les Mattelart ont été en avance. C'est impressionnant comment ils ont vu très tôt, par exemple, la farce de la technologie se présentant avec un habit de démocratisme.] [Et ils continuent :] Dans certains médias intellectuels on n’arrive pas à discerner le vrai du faux dans les théories de l'École de Francfort. Et, aujourd’hui, certains se libèrent allégrement des doutes qui, à leurs yeux, ont inhibé beaucoup de leurs prédécesseurs… ».  Et ils nous rappellent ce que disaient Adorno et Horkheimer : qu'ils « ne détestaient pas la culture des masses, non pas qu’elle soit démocratique, mais précisément parce qu’elle ne l'était pas. »   

Et paraissent, bien sûr, les muses favorites de la toute-puissante industrie du loisir : « Le plaisir, le désir, le ludique… »  

« … en France, durant la discussion sur les usages sociaux des nouvelles technologies (vidéotex, télétexte, câble, etc.) et (...) le rôle que peut jouer la recherche dans les sciences sociales pour accompagner la domination démocratique des nouveaux réseaux. (…) Au cours du débat des sociologues présents ont été attaqués, ceux qui, appelant à une idée renouvelée du service public, voyaient dans l’expérimentation sociale une des voix les plus démocratiques pour associer les citoyens avec les options technologiques. (...). « Si je regarde », a avoué ce publicitaire, « ce qui se passe maintenant hors de la France, ce qui me frappe en particulier c’est Silicone Valley, en Californie... Dans toutes les expositions que j'ai entendu il y a un grand absent : le désir. ... Ce qui se passe avec ces technologies est un formidable trouble du désir, un formidable aspirateur mu par le désir ; ce qui se passe en Californie, c'est que les gens ont un désir de le faire. Quand je dis les gens, il faut prendre le terme dans un sens très large : ce sont peut-être les publicitaires, les jeunes entrepreneurs, les associations de consommateurs, etc. Il s’agit (...) de créer les conditions pour que les gens veulent jouer avec... Des nouveaux produits japonais ou étasuniens vont arriver parce qu’ils auront réussi à créer les conditions dans lesquelles vont jouer avec le désir et inventer des produits et des nouveaux usages »…

C’est-à-dire, concluent Michele et Armand, « Face à la lourdeur de l'héritage d'un service public dont la pensée sur le social s’assimile aux formes archaïques de la grille technocratique, j'ai ici légitimé comme orientation naturelle la poussé des nouvelles technologies car elles répondent à la dynamique naturelle des désirs, le désir d'acheter, le désir de communiquer, le désir d'utiliser les nouveaux médias »…

Ainsi, le droit et l'obligation de l'État d’établir des politiques culturelles publiques devant l’avalanche néolibérale, dans la pratique et dans la production théorique, sont pratiquement abolis.

Pour s’intégrer à la réalité domestiquée par le mythe, il faudrait « admettre les bases sur lesquelles repose l'idéologie dominante, c’est-à-dire, à condition d’admettre le point de vue particulier d’une classe propriétaire de la culture légitime en tant que paramètre d'objectivité et d'universalité ».

Cette idéologie dominante est capable de s'approprier « du champ sémantique des multiples processus de libération qui agitent la société » et, par exemple, elle pourrait convertir « l’idéal de la femme moderne » dans « la ligne d'impact des stratégies des ventes. De cette façon, « Cette modernité (...) s’alimente avec les pulsions du mouvement d'émancipation des femmes... »

En somme, « C’est l’époque du look, l’ère des apparences qui s'ouvre. On assiste à la perte du lien social. (…) Dans la jouissance de la forme et ses éclats, le contenu n'est plus important ». [Quelque chose que nous voyons de façon scandaleuse en politique, où « donner une bonne image », se faire photographier de la façon la plus « attractive » ou « sexy », est plus avantageux que les idées programmatiques.]

En même temps, Armand et Michèle annoncent la désintégration accélérée « des ordres et des hiérarchies ». « Tout est donné à l’instant », et il n’est donc pas possible de savoir ce qui est « importante et pas importante, essentiel et non essentiel, entrée et sortie, « première instance » et « ultime instance », préambule et résultat ».

Dans un livre d’Armand et Michèle de 86, Penser sur les médias, ils signalent quelque chose qu’ils avaient déjà averti dans le Chili tourmenté d’Allende, quand les ouvriers ne prêtaient pas attention à l’information sur la crise pour voir les feuilletons télévisés : « la consommation (la consommation culturelle, mais aussi de forme générale les modèles de consommation) a à peine été prise en compte par la gauche ». Il met en garde contre « une carence historique du mouvement ouvrier », dans les partis et les syndicats, un « désintérêt pour la dimension de consommation et, plus généralement, pour le cadre de vie et pour les problèmes de la vie quotidienne des gens ». Pour cette raison, ils considèrent « des nouveaux mouvements sociaux sont nés » et certains revendiquent « un syndicalisme du cadre de vie ». La consommation culturelle et les modèles de consommation, le cadre de vie, une interprétation subjective ayant à voir avec le sens de la vie, l'hégémonie de la « nouvelle culture » que nous exigeait Gramsci.

Il faut dire que dans les débats de la gauche (et aussi entre nous), ceux ayant à voir avec les thèmes de ce congrès ont souvent manqué. Une des batailles qu’a perdu ce socialisme qui s'est effondré était celui de la communication et de l’information, celui de la culture, celui du « sens de la vie », et c’est pour cette raison qu’il est très important d’avoir ici avec nous Michèle et Armand et d’autres importants spécialistes internationaux, comme me l’expliquait Garcés, pour enrichir nos discussions avec d’autres points de vue, avec des matières théoriques du plus haut niveau.

Pour terminer, je tiens à rappeler que cet hommage est donné dans l'un des moments les plus terribles de l'histoire contemporaine. La politique doit être vue comme un show ; la guerre comme un show ; les catastrophes écologiques et humanitaires comme des shows. Le Pape François a dit qu'une 3e Guerre Mondiale par étapes avait commencé, et on est tenté de lui donner raison. Nous vivons, comme tout le monde le sait, une crise environnementale, éthique, de légitimité de la politique traditionnelle, économique et systémique, des valeurs les plus élémentaires de la solidarité entre les êtres humains, de la mémoire culturelle et historique, de l'intelligence, de l'humanisme. Parallèlement à cela, il y a une montée du fascisme, de la xénophobie, du racisme, de haine, du culte à la violence. Le Frankenstein créé par la CIA pour faire partir les Soviétiques d’Afghanistan s’est ramifié et a terminé a se proliférer et à se convertir en un monstre beaucoup plus grand et plus puissant et, rapidement, il sert à provoquer la panique (si utile au milieu de la crise du système) et, soit dit en passant, il favorise l'extrême droite électoralement. Le Front National en France vient d'obtenir une victoire retentissante aux élections municipales. (N'oublions pas que chaque fois qu’il y avait une baisse de popularité de Bush, une vidéo effrayante avec des menaces de Bin Laden apparaissait, pour renforcer le soutien aux « faucons » néo-conservateurs et à leur délirant croisade contre le terrorisme). En dehors de ses drones et de son armement de plus en plus sophistiqué, le système compte encore avec Donald Duck, avec une armée de super héros hollywoodiens et des missiles de portée mondiale pour apporter leurs mensonges de toutes parts. La culture et le napalm sont toujours ensemble, très unis pour défendre les intérêts impériaux.

Jamais comme aujourd'hui il est urgent de compter sur des personnes lucides et honnêtes, d’une lucidité et d'une honnêteté à toute épreuve, comme Armand et Michèle Mattelart.

Abel Prieto

La Havane, 7 décembre 2015

Note:

!-Donald l’imposteur ou l'impérialisme raconté aux enfants d’Armand Mattelart et Ariel Dorfman publié en France en 1976 aux Editions Alain Moreau dans la collection Textualité est la traduction de « Para leer al Pato Donald » publié au Chili en 1971. Cet ouvrage traduit à travers le monde se veut un pamphlet contre l’invasion culturelle que représente Disney et plus particulièrement les bandes dessinées Disney. Il a été réédité en version originale en Argentine en 2002.